Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 24 sur 39

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Carabas

La Violence et L’inquiétude

 

Mon Miromesnil, mon Etretat, ma Grenouillère, c’est un pays perdu sous de hautes falaises : ma violence n’est ni un défi ni un passe-temps. Encore moins un jeu de l’esprit. Elle me constitue. Elle est ma matière première, ma nature, l’esprit de cette matière et de cette nature. Violence dans la chair, et violence dans l’intelligence que porte cette chair. Violence du sentiment de mon être, de mes appétits, de mes réactions, de mon goût, de mes idées.

C’est d’abord une impression soûlante. J’éprouve ce corps, le mien, comme capable de violence : de la subir (coups, accidents, blessures), de la produire (coups, blessures, destruction), de l’imposer (contrainte, viol, domination). Ce corps est fort, il se fatigue peu, il a besoin de traitements extrêmes. Ce qui n’empêche ni la douceur ni la caresse ni la prodigieuse tendresse assouvie ! Au contraire, la violence exige ces phases douces, ces abandons, cette souplesse de jeu et de geste. Je pense à un chat : cruauté, rapidité, ronron. Il se pâme sous les doigts de sa maîtresse et chasse, se bat, se cache en sire prompt. Fibre violente, instincts violents. Une tension acérée de tout l’être, mais elle règne sous la fourrure. C’est bien moi. Je ressens ce corps, le mien : comme un ressort, une arme pour attaquer et gagner. Violence inscrite au plus profond de la chair et des os : viande, tissu, sang, nerfs, humeurs, imagination. Je vois la catastrophe : haché sous une auto en ruines – ou je vois tout acte, toute histoire, en drame sanglant et définitif. Je veux violemment le pire, peut-être parce que la mort est au bout, de toute façon, et que cette certitude est horrible. Alors trancher ! Se ruer dans la mort et y précipiter les autres pour ne pas attendre ! Pour ne pas tricher ! Mais cette pente imaginative n’explique pas la violence de fibre, celle que je sens et que je trouve partout en moi comme une foi enivrante et explosive : le désir et l’appétit de l’autre, le besoin de m’en repaître parce qu’il y a cette faim féroce.

Le viol fascine. L’autre est proie. Une scandaleuse liberté égare le coupable. La victime est souvent troublée. – Vous vous foutez de nous ? – Pas du tout. Le viol affole l’esclave, une reconnaissance pantelante la soulève vers le maître.

J’ai entendu la confession d’une jeune femme. J’écoutais Le Printemps de Vivaldi en compagnie de cette amie un peu bizarre mais fine et nerveusement belle.

— Une musique sotte ou trop connue, riait Jeanne, pourtant je ne peux m’empêcher de trembler toutes les fois que je l’entends. Ça me rappelle une de ces aventures…

Je ne l’interrogeai pas. Je voyais qu’elle se troublait, qu’elle brûlait de raconter. C’était une fin de matinée de mars très claire, un de ces moments blancs, légers, où la paresse et le plaisir aigu d’être au monde se mêlent pour nous faire sentir des feux de feuilles dans un vieux jardin de quartier, l’odeur de la terre gorgée d’eau qui fait penser à un cimetière ensoleillé après la neige.

— Tu ne veux pas remettre ce mouvement ? avait demandé Jeanne une première fois, et depuis Le Printemps avait passé trois ou quatre fois, petite musique allègre, facile, énervante, Jeanne serrait les lèvres, ses yeux verts s’agrandissaient, un tremblement secouait l’une de ses mains. Elle allait me prier de lui faire entendre encore la mélodie quand elle comprit mon agacement.

— Excuse-moi, dit-elle très bas. Coupe cette sale musique. Elle me rend folle, décidément…

Et comme on s’enfonce dans une soûlerie elle me raconta cette histoire :

— En ce temps-là, il y a exactement cinq ans, j’étais interprète au Bureau international du Travail, à Genève. J’avais vingt ans. Comme interprète je rencontrais énormément de monde, et parmi tous ces gens un Noir libyen : il s’appelait Printemps Vivaldi. Des colons italiens l’avaient élevé et lui avaient donné leur patronyme. Drôle de nom, et drôle de type. Ce Noir me faisait peur. Gentil, aimable, empressé, mais un regard de cinglé, des dents qui dégouttaient de salive… Il ne cessait de m’inviter au dancing, au cinéma, au restaurant, je refusais, je refusais encore, c’était d’autant plus gênant que chaque fois que je sortais avec des copains, j’étais sûre de le rencontrer. Il me sautait dessus et me couvrait de reproches polis. Il m’invitait à danser. Il fallait bien que je m’exécute puisque je p q p q dansais avec les autres. Il m’apportait des fleurs à mon bureau. Il m’envoyait des billets. Il me téléphonait le matin de bonne heure… J’en étais obsédée et je crevais de peur. Pourquoi cette peur ? Un pressentiment ? Ce Vivaldi était une espèce de délégué de son pays à une combine internationale. Un diplomate. Un monsieur tout à fait correct. Pourtant il me terrorisait, à plusieurs reprises je fus tentée d’en parler à mon chef, à une collègue. Si je n’en fis rien, c’est uniquement par crainte du ridicule, pour éviter de passer pour une petite conne de raciste.

J’habitais alors le rez-de-chaussée d’une villa de banlieue, du côté de Meyrin. J’allais au bureau pour neuf heures, et mes logeurs – un couple travaillant en ville – étaient déjà partis depuis longtemps quand je faisais mon café dans la petite cuisine donnant sur le jardin.

Un matin de mars, j’étais en train de m’habiller quand j’entendis des pas dans le jardin. Presque aussitôt Printemps Vivaldi fut à la porte vitrée : il la poussa et entra dans la chambre. Terrifiée j’étais immobile devant lui, vêtue seulement d’un slip et d’un soutien-gorge, ma gaine à la main, lui s’asseyait dans un fauteuil et me regardait longuement, de haut en bas, de bas en haut, souriant, riant, la salive luisant sur sa grosse bouche ouverte. – Bonjour Mademoiselle Jeanne, dit-il enfin. C’est joli chez vous Mademoiselle Jeanne. Et vous êtes jolie aussi Mademoiselle Jeanne. Je suis venu boire une tasse de café et je vous accompagnerai au bureau. Vous acceptez Mademoiselle Jeanne ? Toutes ces « Mademoiselle Jeanne » me glaçaient : ironie et menace mêlées. J’étais prise au piège et il le savait. J’étais toujours debout devant lui, il ne cessait de promener son œil sur moi, de me détailler, de sourire à grandes dents…

— Alors ce café, Mademoiselle Jeanne ? Voulez-vous que je le fasse pendant que vous enfilez vos bas ?

J’étais furieuse contre moi mais je commençais à m’exciter curieusement. Tu imagines le tableau. Ce type assis dans le fauteuil, roulant les yeux, il y avait sa jambe noire, brillante, entre le pantalon et la chaussette, il soufflait entre ses dents et son sourire se mouillait sous sa grosse langue. Moi j’étais en slip devant lui, je me suis assise sur le bord de la table, j’ai attaché ma gaine, j’ai enfilé mes bas lentement, lentement, en prenant bien garde d’avoir les cuisses écartées sous mon slip – un slip en nylon rose et jaune, tu sais, avec des petites marguerites blanches. Je me voyais. Je voyais mon sexe sous le nylon, les poils, l’intérieur des cuisses,

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j’étais de plus en plus excitée… Quand j’eus roulé les bas jusqu’en haut, bien tirés, bien lissés, je les ai fixés aux crochets de la gaine et j’ai laissé mes jambes ouvertes. Long silence. Je sentais mon désir comme jamais je ne l’avais éprouvé : une effroyable envie de jouir, vite, longtemps, de jouir sous le regard de cet énorme type malade d’envie. Je me voyais dans son regard : ça m’excitait toujours davantage, ce ventre nu sous le soutien-gorge, le slip tendu, les bas transparents, la rondeur du pubis, la peau fine au creux des cuisses, et je devais faire un terrible effort de volonté pour ne pas glisser ma main sur le ventre et me masturber avec rage. Drôles de minutes. D’autant plus que le type m’écœurait. Mais son désir, ses yeux qui me fouillaient le ventre, et moi tout ouverte devant lui, mon slip qui m’énervait et m’incendiait… Tu vas penser que je suis folle. Ecoute pourtant et crois-moi. Ça s’est passé exactement comme je vais dire. Et ça me trouble d’autant plus que je ne l’ai jamais raconté à personne. Rien qu’à moi, cette histoire-là. Si tu savais comme j’ai aimé me la dire, le soir, souvent, quand j’avais de la peine à m’endormir ! Tout de suite il fallait que je me caresse, deux fois, trois fois, j’avais un long plaisir aigu, je m’endormais enfin morte de fatigue… Voilà l’histoire. J’étais tellement excitée que j’aurais fait n’importe quoi pour jouir. Est-ce qu’il l’a senti ? Soudain il plonge sa main dans sa poche, il en sort un rasoir, un de ces grands rasoirs à manche de corne comme en ont les coiffeurs dans les films. Il le fait sauter deux ou trois fois dans sa paume rose, puis il l’ouvre lentement, la lame brille, elle est usée à force d’avoir été aiguisée, il passe le pouce sur le tranchant – on entend la peau qui crisse sous l’acier. Il parle enfin.

— Otez votre slip, Mademoiselle Jeanne, et couchez-vous sur cette table !

Moi j’obéis, je me couche, j’étais privée de volonté.

— Ouvrez les jambes ! J’ouvre les jambes. Il s’approche, il a le rasoir à la main. – Ecartez les jambes davantage ! Soulevez votre ventre ! J’obéis toujours, je tends les jambes, mon désir m’affole. Alors il pose sa main gauche sur mon ventre, je sens ses doigts frais qui tendent ma peau, je me soulève vers sa main et lui, soigneusement, lentement, il commence à me raser à petits coups, doucement, doucement, il coupe les poils, il descend, quelquefois un poil résiste, il insiste tranquillement, il descend vers les lèvres, je suis mouillée, le désir me tord le ventre, enfin la lame tourne encore plus doucement, il passe un doigt sur le clitoris, il insiste, il pèse à peine, le plaisir vient tout de suite et je gémis, la tête pressée contre sa cuisse, son pantalon me râpe la joue, je gémis encore…

Jeanne est presque couchée dans son fauteuil, sa main remonte vers l’intérieur de ses cuisses sous la mini-jupe relevée. Le Printemps de Vivaldi tourne à nouveau sur le pick-up. Un viol, et la victime de ce viol. Et le mystère qu’elle n’a pas dit ? Pourquoi cet homme, et cette soumission absolue, et ce plaisir, et cet aveu ? Il faut rêver sur la contrainte et l’innocence. Le fouet du maître, le plaisir de l’esclave ? Chaîne, chair. Une vieille horreur nocturne, – une vieille tendresse nocturne épuisent, ravissent les complices. Voyez Jeanne : bouleversée par le viol, l’obéissance. Entièrement remise à son bourreau, elle s’affole, elle veut jouir, elle crie de plaisir sous ses doigts.

J’aime les récits de violence. Agrippa d’Aubigné, l’Epire, ma chère petite vertueuse Justine, l’épi de maïs de Sanctuaire. Il y a le fouet et la cravache. Et le ceinturon quand on n’a rien d’autre. Curieux, l’épais cuir noir sifflant sur la chair ronde. Curieux, les gémissements de plaisir de la victime. C’était un ceinturon de l’armée suisse, presque une sangle, un beau morceau de cuir rugueux d’un côté et de l’autre lisse, tanné, graissé au phoque. Un instrument inusable (dans les faits, et dans la conscience). Il faut frapper avec le côté lisse, bien entendu, d’autant plus certainement que l’objet se termine par un bec métallique protubérant sur le rugueux, et qui blesserait horriblement la patiente si l’on usait du cuir en le retournant. Car il ne faut pas abîmer, ni détériorer, ni altérer. Des marques ! De douces marques rougies sur la peau lumineuse, oui. Mais pas de cassures, de coupures, pas de blessures ! Une petite goutte de sang, tout au plus, au bout de la trace, une petite goutte ronde qui perle, rouge, luisante, on dirait qu’elle s’excuse de faire la maligne sur cette effarante nacre. La graisse de phoque des arsenaux fédéraux ajoutait à la trace un goût un peu âcre qui se mêlait divinement aux divers sprays intimes de la dame, à sa sueur, à ma salive sèche et fraîche, au vieux mucus printanier et jaillissant.

Il est aussi curieux d’acheter des livres érotiques. C’est une envie qui vient subitement. Il faut aller à petits pas chez son libraire, ouvrir tel tiroir, feuilleter sans se presser tel coffret, tel cahier de photographies, tel album suave et violent. La poste fait aussi très bien : les commandes chez

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Jérôme Martineau arrivent fortement emballées et protégées, c’est un plaisir d’ouvrir le savant paquet, on retarde la découverte, on tombe enfin sur les grandes lettres rouges et noires, les glacés bleus, les images. Mais attention : un livre érotique se lit à deux. C’est une condition première. Il est plaisant d’attendre que l’autre ait « fini la page ». Il est plaisant d’entendre sa respiration plus courte, de sentir l’autre corps se mettre à peser et à vibrer, la brûlure le bouleverser.

Et la fraîcheur de l’air ? La douceur ? Le vert des prairies et la chanson de l’eau ? Justement, l’air n’est jamais si vif, le bois si dru, les truites du ruisseau si rapides et si chargées de magie panique, les parois de terre rose si spirituelles et si terriblement pareilles à de la chair que lorsqu’Eros les aiguise, les affine, les porte à leur vraie vigueur de printemps rugueux et frais. Si je ne suis pas aimé, je ne vois rien, je ne sens rien. Le corps de la femme m’ouvre le monde. – Est-ce dit ? – Un peu naïvement. Mais quoi, les seins, les fesses, le merveilleux sexe offert restent un collier céleste à mon cou. Talismans, amulettes, je suis protégé du malheur et du désert !

— Et quand vous n’aviez pas de femme ?

— Ça arrivait. De toute façon j’ai tout mélangé, tout malaxé, l’amour, la violence, les déchirures. J’ai fait souffrir, j’ai souffert, le kirsch ou le vin me tapaient sur le crâne, la beauté du monde me sautait dessus, j’ai vu les couleurs violemment fraîches jaillir contre moi, me chahuter, me faire tituber, soûlon ravi, au terrible soleil vert des prés et des réveils à la gueule pleine de sciure. Quand je n’avais pas de femme j’essayais d’en trouver une. J’aimais les putains. J’ai trouvé fascinant de dire un seul mot à une grosse blonde devant une porte et de l’avoir nue deux minutes après dans un boudoir rosâtre encombré de chiens en peluche, de photos d’enfants et de cactus dardant leurs pointes dans des dizaines de pots cernant le lit comme une armée brouillardeuse et poussiéreuse. Les couvre-lits des prostituées sont presque toujours noirs, brodés de petites fleurs de perles rouges et blanches. Sur le satin funèbre les gros corps blancs diffusent une lumière laiteuse assez écœurante pour ahurir le client. Pourquoi s’est-il coincé dans cette atroce bonbonnière où se tortille la mollachue quinquagénaire ? Il touche des cuisses noueuses de cellulite, un pubis à demi rasé. Ah il s’enfuit. Il se souvient de la clairière des framboises.

— Des framboises ?

— Mais oui, c’est là que M lle Favre aimait que nous finissions nos promenades. C’était la fin de l’été, l’herbe de la clairière avait séché, des tiges d’argent jaillissaient dans le jaune, des champignons poussaient autour des souches pétrifiées. La lumière oblique traversait le bois, des rayons coupaient l’air au-dessus de nous comme des lames d’or où brillaient un instant des guêpes ou des papillons. M lle Favre avait enlevé son blue-jean, elle avait posé son slip sur un framboisier, s’était agenouillée sur une souche. Sa croupe brillait. Elle avait les deux mains fixées au sol, sa tête tombait entre ses bras, la chevelure rousse balayait le sol crépitant de petites sauterelles, deux écureuils se poursuivaient dans un sapin, on entendait leurs griffes rageuses dans l’écorce. Mlle Favre attendait. Des frissons couraient sur sa peau brillante.

— Ton ceinturon ! suppliait-elle. J’aimais aussi poser des champignons sur le dos lisse, des oronges, des amanites vermillon, de drôles de petites langues jaunâtres presque transparentes sur la peau. Ensuite on mangeait les framboises mal mûres, quels fruits, elle les réchauffait dans sa bouche et me les passait dans de longs baisers acides qui donnent encore leur goût, trois ans après, à ces crépuscules un peu grelottants entre les sapins et le chalet.

Une soirée pour Dracula ? Mais non, c’était tendre et gai. Il y avait des mésanges dans les fourrés, des fougères où dormir, des épilobes roses comme des bougies où s’accroissaient d’énormes fourmilières silencieuses. Quand il commençait à faire froid M lle Favre enfilait ses blue-jeans, on reprenait le sentier dans l’odeur de résine. Ne dites pas de mal de Dracula. C’est peut-être le climat germanique de ces soirées, le petit café en bois, les rideaux à carreaux rouges et blancs, les fleurs d’ail au jardin qui me font penser au merveilleux vampire. Ce Dracula m’a terrifié et enchanté. Sa gueule de loup sous le masque de l’aristocrate solennel. Je l’imaginais guettant entre les touffes d’ancolies, l’œil sanglant, le rictus découvrant ses canines, il allait nous sauter dessus et nous serions à notre tour changés en monstres assoiffés.

À Aigle je suis allé avec Elisabeth voir le film de Polanski, Répulsion (notez qu’il est curieux de voir un tel film dans cette grosse ville vigneronne au bout du lac, le soleil tape sur le raisin et les vipères, la plaine fauve et violette jusqu’en Valais grésille sous les rochers pleins de diables, le Rhône tord sa tresse limoneuse hors du glacier), c’était au cinéma Cosmos, drôle de nom aussi, pendant le procès de Charles Manson et de ses sorcières à Los Angeles, ah le soleil écrabouillait les figures dans les petits jardins, on lisait Match, on lisait Le Nouvel Observateur, on voyait les horribles bonnes femmes échevelées et le maigre guide aux yeux de mangouste : trente-deux coups de poignard dans le doux ventre de Sharon Tate, l’enfant lardé et tailladé, les grandes lettres poisseuses sur le mur, pitié, pitié avait crié une des victimes, et les sorcières s’acharnaient sur la boucherie. Sur l’écran tout tournait autour du beau visage affolé de Catherine Deneuve, du rasoir, du cadavre nu du lapin pourrissant dans la pénombre puante de la cuisine. Oh la tête de ce lapin détachée au rasoir et transportée dans le joli sac à main jusqu’au fond des vestiaires de l’institut de beauté. Oh le rasoir atrocement effilé, long couteau comme en avaient les coiffeurs et les soldeurs de curiosités, la lame posée sur l’assiette du lapin, la lame taillant dans le gros propriétaire entreprenant, la lame sifflante, la lame étincelante jaillie des petites mains lisses de Catherine Deneuve dans l’ombre fétide du salon. À Los Angeles cet été-là on jugeait les sorcières et leur Satan, elles avaient tailladé la femme de Polanski à coups de poignard, percé de part en part l’enfant juif qu’elle portait, saigné les hôtes de la belle villa aux murs blancs. Ici on étouffait dans l’écœurement et l’inquiétude, quand on est sortis de l’affreux petit cinéma surchauffé le fœhn nous a sauté dessus, il tordait la ville, des papiers à viande chuintaient en raclant les trottoirs sous les marronniers. On est remontés dans les petites rues, on est entrés dans un boui-boui rue de Jérusalem, des couples calamistrés dansaient dans une arrière-salle rougeâtre sous les lampes chinoises en papier. Le lendemain, dans un café, on a vu un horrible automate grandeur nature, c’est un orchestre d’armaillis qui roulent de gros yeux en verre comme des singes empaillés, leurs mains de plastique ont des ongles de bourreaux scieurs de contrebasse et peloteurs d’accordéon dans de sales orgies bavaroises pleines de vomi. Quand on commence à être soûl ces choses prennent une valeur. Le fœhn ne soufflait plus. Devant les boucheries une odeur fade pesait comme une malédiction. Derrière la vitre des rougeoyances fulguraient, des graisses fondaient, des museaux piquetés de rouge perdaient une eau rose dans des assiettes blanches éblouissantes, des pieds fendus se défaisaient, des os bleuâtres se couvraient de buée sur le marbre tiède veiné

À

comme une chair. À six ans je regardais un bouchoyage, le paysan plantait la longue lame dans la gorge de la truie, le sang giclait et bouillonnait, tout à coup le type se tourne vers moi : – Si tu es méchant on t’en fera autant ! Voilà comment on fait boucherie dans les campagnes perdues. J’ai entendu l’histoire d’un pasteur de Lausanne, un vieux missionnaire qui avait passé vingt-cinq ans au Tchad. Une nuit du printemps dernier, il saute sur le couteau à pain et scie la gorge de sa femme étendue à côté dans le grand lit. Puis il la lave, lui joint les mains sur une chemise propre et téléphone à ses enfants de faire enlever le cadavre. On ne l’a même pas jugé, on l’a enfermé à Cery où il fait chanter des cantiques, le dimanche matin, aux malades en habit de fête. Et Manson, qui le jugera ? Il y a dix ans que Roman Polanski égorge des gens, joue au vampire, fait ses tours sur le fil du rasoir. Quand Goya peint « Comme ils la lacèrent ! » ou ses sorcières, il annonce le cauchemar de sa fin sourde et aveugle dans la solitude de ses monstres. Je nourris ce qui aspire à me détruire. Le pasteur qui saigne sa femme détaille depuis cinquante ans le Dieu de colère. Qui le jugera ? Le scorpion de Los Angeles et l’agneau se donnent la main dans l’effarante aberration. Mais qu’est-ce que cette tension qui me sépare et me fait courir au drame comme à mon pain ? Je grelotte et je sens durcir mon cuir. La chouette pleure et d’un coup l’être entier bascule dans la terreur. Le pré brille et le mercenaire tire sa lame. Seul recours : ces fesses, ces seins, la bouche où coule le tendre lait contre la folie pour toujours. Qui dira les vertigineuses erreurs ? J’ai rêvé des semaines sur le tribunal et la prison : un coup, le voile rouge derrière les yeux, une seconde de dérèglement, et toute la vie derrière un mur, comme un fantôme à guetter la tendresse des vivants. Voyez trancher la tête des coqs sur le billot ! Le sang saute en perles dorées dans la plume verte. Hantez les abattoirs comme l’idiot du village : les membres dégouttants de rouge se détachent dans la sciure. Délectation et horreur. Et toi mon ange, ma douce diablesse au fruste sexe, fais reculer la nuit ! Puisque la verdure de millions de printemps hurle dans tes os comme une ahurissante armée de chats sauvages.

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