Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 21 sur 39

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Carabas

La Moustache

 

 

Je reviens à Flaubert, à Maupassant. C’est toujours à eux qu’il faut recourir en cas de doute, de nervosité ou d’ennuyeux déséquilibre. Je les regarde. La gueule de Flaubert. Le mufle de Maupassant. L’œil globuleux de Flaubert, sa moustache pleine de salive qui finit par s’effiler sur le double menton. L’œil dur de l’autre, les poils brossés, dressés, le cou très large sur la cravate nouée bas. Ces deux hommes. Ces grosses vigueurs troubles, précises, hargneuses, gourmandes, volontaires, tendues. Ils nous assènent les comparaisons animales : le phoque et le taureau. Le gros lion de mer terrien et la courte crinière obstinée. Avec eux on pense tout de suite à des odeurs, à des haleines. Vous n’imaginez pas l’haleine de Baudelaire, n’est-ce pas, ou celle de La Rochefoucauld ? C’est qu’ils étaient lavés, poncés, et constamment dénaturés. Tandis que ces mufles normands nous imposent leur remugle de mucus, de cigare, de repas lourds, d’eau-de-vie terreuse et longuement goûtée. Ils devaient roter, ces deux-là, – surtout Flaubert. D’ailleurs son œuvre est d’un roteur, elle vient du ventre, sonore, insistante, avec un gros parfum de nourriture opaquement élaborée. Le ventre têtu de Flaubert. Quant au gueuloir : mais oui, tout ce qui passe par le gosier et la gueule, c’est encore la bête.

Curieux objet vivant qu’une moustache. De la lèvre inférieure on la sent bouger, piquer, s’enrouler, s’humecter, sécher comme une bête poilue. Elle garde l’odeur des repas épicés, des boissons, des baisers, des salives, des sucs, des peaux dévorées. C’est du poil assez dur mais porté long il s’assouplit, il s’affine, il se civilise, il devient antenne, pointe chercheuse, il renseigne, il saisit. Cette bête, vous choisissez un jour de la laisser pousser sur votre bouche, et puis elle ne vous quitte plus. Les Janotus de la motivation ont évidemment glosé sur ses torts : Dieu sait donc ce qu’elle cache de mécontentements et de manques, et l’exhibitionnisme compensateur, et toutes les ruses rédemptrices de la laideur, de l’impuissance ou de la graisse. Oh ! Et peut-être. Mais si je porte une moustache depuis plus de dix ans c’est d’abord pour sentir vivre cet animal très exigeant, pour l’associer à mes nourritures et à mes entreprises. C’est de la pure sensualité. Un point c’est tout. – Est-ce que je dis l’entière vérité ? Il m’est arrivé de rêver des heures sur Flaubert et sur Maupassant. Sur ces œuvres indissociables de ces moustaches, de ces haleines. Figure et style mêlés, tellement qu’on sent le poids et la décision de l’un, la fougue et le désespoir de l’autre au moindre contact avec leurs livres : leur présence physique est énorme et je connais des femmes qui ne les lisent plus, ayant souffert d’être possédées par eux comme des catins parce qu’elles avaient aimé leur prose.

Pour moi, quand l’indécision me gagne, ou la fatigue, je relis des lettres de Flaubert, des contes de Maupassant ou des études sur ces œuvres. Immédiatement je me sens ragaillardi, écrire devient un acte vif, le monde retrouve ses intenses couleurs. Voilà de puissants toniques contre l’alanguissement et la velléité. Il est donc parfaitement certain que ma moustache leur doit l’existence et surtout la durée – au début on essaie, on se tâte, puis l’objet vit, il devient votre figure, votre signe distinctif, votre marque. Est-ce idiot d’écrire qu’il m’a rapproché des deux Normands ? J’en prends le risque. Comme m’en ont rapproché l’origine et le goût terriens, le choix provincial, l’exil (toutes les formes de l’exil, comme le canotage ou la drogue pour Maupassant), une certaine forme de cynisme muflard, la haine de la bourgeoisie, l’horreur des abstractions et des idéologies. Certaine mélancolie aussi. La tristesse de quelques heures de l’après-midi. Le sens aigu des paysages et des fibres. Le dégoût fascinateur des existences médiocres et ratées. Les auberges du Gros-de-Vaud ont une singulière ressemblance avec celles du pays de Caux, et la foire d’Echallens, où je vais chaque année humer et fouiner, est encore pareille à celles de La Ficelle ou de Yonville. Des prairies vertes immenses, des troupeaux, des paysans avides et buveurs. Le calvados et la pomme. Le cidre et le vin. Le lard et le saucisson. Le porte-monnaie bien serré. Le cul carré. Le museau puissant et noceur.

Il y a aussi l’imagination réaliste : cette espèce de délire du réel chez Maupassant, jusqu’aux terreurs fantastiques. L’imagination n’est pas la folle du logis : elle est sage, elle est admirablement sensée puisqu’elle renseigne et définit. Chez Maupassant c’est celle de toutes ces vies, des

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innombrables récits de chasse, quand on a allumé les cigares et que l’alcool chauffe les crânes sous le lustre. Ou ces aveux, ces confessions, ces confidences de gens en perdition : toujours imaginaires et d’une épouvantable vérité, puisque le réel n’est jamais si dru que lorsqu’il est passé par les extases, les violences, les hallucinations des réalistes.

La moustache n’est pas très facile à porter dans la société. Les gens ricanent, chuchotent, entament des gestes, des mimiques. Certains font les écœurés. Le caractère singulier d’une grosse moustache choque comme une provocation, une faute de goût, un matamorisme. La mode la récuse. La politesse la tolère mais la condamne intimement. La barbe prêtre, la barbe hippy, le collier de barbe instituteur sont aimés et bien admis : ils sont inoffensifs parce qu’ils conservent quelque chose de gamin et d’artiste, d’un peu gentiment mal léché, de spontané, de pas tout à fait voulu, de généreux. Au contraire la moustache est un choix, un calcul, une affirmation raisonnée de soi-même, un défi au plus grand nombre, une sorte de méchanceté. Politiquement la barbe est à gauche, la moustache est nettement à droite. Et tout le siècle pense comme ça. J’y songe souvent devant les portraits de Flaubert, ou en lisant son opinion de l’instruction publique, sa condamnation de la Commune, ses diatribes contre le suffrage universel. Et en face, les théories au jus de rave de Bouvard et de Pécuchet ! Mais ne sommes-nous pas dans le siècle de ces deux messieurs ? Je ne vois qu’eux où je me tourne, c’est à pleurer de colère. Encore Flaubert ne connaissait-il ni l’autoroute ni le Club Méditerranée.

Mais c’est de nouveau et aussitôt le monde animal qui me bouleverse quand je pense à des moustaches, à leur râpe douce. À des chats, à un lynx, à des mâchoires nocturnes, à des carnages rapides dans les cloisons. À des attentes cruelles dans l’ombre. Et c’est peut-être cette primitivité qui reste tout au fond dans la moustache : une sauvagerie de tous les instants.

Et c’est bien cette sauvagerie que je voudrais faire passer dans mes livres, maintenant, parce que je ne peux plus supporter la littérature exsangue qu’on nous impose comme le fin du fin. Œuvrettes habiles, romans d’intellectuels rompus aux techniques, à la mode, tristes canevas de laboratoire, schémas de géomètres exténués, pavés professoraux à degrés indigestes et pédants, contorsions savantissimes à la syntaxe vacillante, fausses parodies, faux monologues, petites trouvailles de précieuses ridicules telquellisantes, coquetteries marxisantes de sabots littéraires

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cachant leur médiocrité sous les désopilants échafaudages derridiens, elle est belle la production contemporaine dans les revuettes ! Sans parler de la docilité des critiques ébaubis par tant d’outrecuidance – mais qui oserait clamer que le roi est nu ? On joue le jeu, et les petites terreurs font le reste. Moi je rêve d’une littérature pleine de sang et farouche, d’une littérature puissamment nourrie et se foutant pas mal des modes et des conventions de l’intelligentsia. À mille lieues des élégances ternes de l’heure, je voudrais voir surgir des livres forts, mal ficelés peut-être mais riches et pleins d’éclats, de tristesse, de colère, d’appétits, de rires et de ruptures. Des livres libres, quoi. Des livres qui cassent les vitres, qui chahutent, qui cognent, des livres qui dégoûtent les justes et qui éveillent le rictus des mandarins. Mais des livres libres !

La sauvagerie gagne. Je rêve sur les aventures d’un récit ou d’une nouvelle. Sur le terrible destin de folie qui a submergé le personnage du Horla an et pour finir le Normd lui-même, vaincu par ses humeurs et ses démons. Mais c’est bien dans La Peur ou Le Horla que se préfigure la tragédie de Maupassant, et toutes ses histoire affreuses ou grinçantes dessinent inlassablement sa propre histoire : encore l’écrivain par lui-même, l’autoportrait qui porte l’œuvre, qui est porté et qui lui donne sa marque.

Une littérature du réel et totalement nécessaire, puisque la seule exigence qu’elle manifeste sans cesse est sa fidélité vertigineuse à notre vie, à notre mort.

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