Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 25 sur 39

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Carabas

L’air Frais dans le Brûlant Cloaque

 

 

Allons je vous dois bien un peu d’air frais. Après toutes ces horreurs, ces saletés ! C’est que je l’aime, l’air. Peut-être à cause de cet octobre : l’herbe de Corcelles-le-Jorat brille derrière la vitre, il est onze heures, un petit soleil allume les chrysanthèmes derrière les treillis, on voit un buisson de vendangettes mauves sur quoi on imagine des abeilles soûles et jaunes comme des chanteuses bernoises, j’ai envie de raconter des fariboles, de siffler une bière-limonade, de croquer Elisabeth comme une de ces pommes rouges qui s’entassent dans les cageots sous l’échelle verte du maçon, ensuite on a bu du blanc à la Poste et à l’Auberge communale, des types faisaient des théories sur leurs Lancias, on a bouffé des côtelettes à la maison et tout de suite il y a eu ce bleu, le bleu d’octobre ! il y a eu des arbres jaunes dont les feuilles affinaient un mandarinat azur et or sous les ardoises. Des témoins de Jéhovah ont sonné, c’étaient un mage à lunettes d’or et une petite dame en écossais qui distribuaient des brochures pleines d’éclairs sur papier translucide. L’orvet coupé en deux a été enterré dans le fumier. Des gamins grassouillets comme des cochons d’Inde choutent des marrons devant l’église. Et la mort ricanerait dans cet air or et vert ? C’est vif et gai la mort dans les jardins. Comme un lézard. Comme un orvet cuivré sous le mauve baroque des vendangettes à l’œil roussi, l’anneau luit dans les bigarrures de l’ombre : une voix de cristal et de flûte, la mort, un haïkaï. La fraîcheur, c’est cette frange nuageuse au bord des rêves quand l’effroi n’a pas tout barbouillé, c’est le névé éblouissant, l’arbre-ange dressé dans la rosée qui flamboie, la pluie avant le jour sur les lampes, le croissant d’absinthe jaillissant des foins verts.

Je passe mon temps à réparer les déchirures. Le diable me saute dessus à tout bout de champ. Je suis fidèle et déshabilleur. Cent fois je me suis rappelé le Grand-Chêne, l’orchestre de femmes, l’effroyable brouhaha de désir qui avait bousculé en vingt secondes toute la tendresse, les bonnes résolutions et la fidélité d’un mois paisible. On était entrés au Grand-Chêne à l’heure de la choucroute – c’est une immense brasserie rouge sans fenêtres, toute une paroi est occupée par le podium de l’orchestre, pour l’heure les lutrins squelettiques et les gros instruments étincelaient violemment sur les tréteaux surchauffés. Une dizaine de ruffians à veste blanche jetaient des plats de pieds de porcs à la tête des consommateurs effarés en faisant sonner la monnaie de leurs poches à grandes claques satisfaites de mâcheurs d’empoigne. Nous aussi on s’escrimait sur des choucroutes, on regardait, on riait, on était du même côté, on jouait le truc des deux complices heureux et forts de leur belle alliance, déjà des mémés cyclamen piffaient sur nous l’odeur des amours mortes et je me repaissais de leur nostalgie avec un bas plaisir réconfortant. O légitimité ! O tradition ! Vingt ans de trappes à renards étaient rachetés par ces gros regards mouillés des chapeaux roses sur saindoux. J’ai un tel besoin d’ordre et de considération. Donc on faisait les petits saints quand les bonnes femmes hollandaises sont arrivées sur le podium, et rien n’aurait pu me troubler davantage que cette apparition de seins nus et de mini-jupes pailletées, treize filles piaffantes et lançant des éclairs de chair rose et de strass sous les projecteurs, treize greluches fardées, marquées, emperruquées, baisées, branlées, gamahuchées par les gandins de milliers de brasseries ornées de l’ignoble portrait de la reine Juliana, vache maternelle des herbages sous le niveau de la mer, – l’alcool commençait à me taper sur la tête, on avait bu deux bouteilles de blanc et plusieurs marcs, j’étais déjà soûl et furieux de m’être laissé tirer de ma belle paix par cet orchestre de gaupes pimpantes aux fesses de cochonnes exhibitionnistes, treize tas de chair délicieusement baignés de sueur, treize odeurs d’urine et de culotte sucrée dans les poils, treize concentrés de vulgarité ricanante et ondoyante. Cinq se sont assises devant, six ont été se placer derrière, la pianiste javanaise s’est assise de côté devant un taureau rouge aux pieds luisants, la grande lesbienne a brandi sa baguette et les trompettes, les saxos, les clarinettes se sont fixés à l’horizontale, un terrible chahut a éclaté sur des roulements de tambour et le fracas des cymbales. Les filles de devant écartaient les jambes, on voyait la culotte entre les cuisses, les seins tremblaient dans l’effort, le jerk secouait les perruques et une chanteuse aux belles épaules s’est levée, elle a attrapé le micro et s’est mise à danser avec lui en se contorsionnant et en riant. Je les

J

imaginais complètement nues, ces pouffiasses gavées de fromage rouge et de genièvre, je voyais leur cul étinceler sous les faisceaux de lumière et je commençais à former les couples : laquelle léchait les lèvres de la directrice, la contrebassiste aux clavicules vertes ? la tromboniste au caleçon orange ? Laquelle couchait avec la petite violoniste écrasée, laquelle se tapait la pianiste aux longues cuisses et la clarinettiste boulotte dont la poitrine tressautait sous les colliers de verroterie ? Voilà, j’inventais les étreintes des filles sous la férule de leur chef d’orchestre dans leurs chambres d’hôtel à porte communicante, et plus tard dans la nuit les amants du cru montent dans les étages et relaient les lesbiennes à la langue drue. Je rageais de m’être laissé avoir, la jalousie me tordait l’estomac, les putes étincelantes tapaient toujours plus fort sur leur podium, quel con j’étais dans cette brasserie à jouer au petit cinéma et à me morfondre comme un excité de village. Quand j’avais la plus belle jeune femme d’Europe et du tiers-monde à côté de moi sur la banquette de faux cuir qui nous collait doucement aux fesses, quand je venais d’offrir à ma compagne une timbale de moules poulette à se rouler par terre et une choucroute munichoise arrosée de gros alcool au goût pourri de cave tiède à la fin de la dernière semaine des vendanges sous la pluie brune. Peu d’air frais ? C’est toujours la même trappe. Où les forêts, les chemins verts ? Mais dans mon crâne, avec les bergeries chéries, les tommes de chèvre et les cassées de noix à la table du Maître Chat.

— Mais à qui sont ces blés, ces beaux prés ?

— C’est à Monsieur le Marquis de Carabas, évidemment, et les moissonneurs, les faucheurs, le Château de l’Ogre et bientôt la fille du roi et le carrosse et le Chat comme premier ministre aux pleins pouvoirs abattant la besogne pendant que l’ami caressera sa femme au bord de l’étang des grenouilles qui ne veulent pas changer de prince.

O mes Hollandaises, mes fées. On est rentrés sous une petite neige, toute leur vulgarité avait été dissoute par le froid et ces flocons de Noël sous les lampes. Ainsi vont les turpitudes. On nage dans la sale sauce ? une giboulée, une belle pluie froide nous lavent le cœur. Un petit ange…

Quand je ne rêve pas de lesbiennes et de fouets, je me suspends à la bouteille. Deux ou trois marcs, de la lie tout l’après-midi, je navigue comme un personnage de Jules Verne, je trempe mon nez dans un autre verre. O Philéas lémanique. C’est mon cannabis, ces petits secs !

q p

Katmandou au Café Romand. Les Andes, Téhéran, Kaboul dans les pintes enfumées au cigare vaudois où les blaireaux aux yeux plissés tirent sur leur moustache en sirotant et en rêvant. Il y a le portrait du général Guisan, et des pivoines perdent leurs pétales entre les chopes et les verres à laver sur le comptoir. Vous pourriez suspendre un écriteau à la porte :

ICI L’ON DORT

SONGES, ENVOÛTEMENTS

VOYAGES

RUMINATION

RETOURS D’AFFECTION ASSURÉS

Les voyants recommandent trois décis et replongent dans leur nuage. La sommelière tricote à la première table. – Eh Cassandre, apporte un kirsch ! Elle a des seins ronds sous le pull blanc et une terrible bouche italo-grecque aux dents de Callas qui tirent de leur torpeur les gourous d’Yvorne. – Eh Cassandre, donne trois décis ! Le vin jaune brille comme une petite colonne de soleil dans la pénombre. Les saints à chapeau cabossé se courbent rituellement vers le petit verre, ils le prennent avec délicatesse dans leur main rouge, ils le lèvent et boivent en faisant un drôle de bruit chuintant. Ainsi coulent les doux soirs au fond des terres. Ce sont les villages ignorés des autoroutes : des cimetières enfouis où les morts boivent tranquillement, accrochent leur chapeau à la patère, ruminent des heures en plissant leur regard clair, mâchonnent quelques mots incompréhensibles d’une voix rugueuse. Ils appellent. – Eh Cassandre ! Remets un kirsch ! Ici l’on voyage, vous voyez, on rôde dans la culotte italienne, on calcule, on dévale les pentes, paupières mi-closes, on vogue sur la mer terrienne dans la grande migration contemplative des sages. C’est la fraîcheur, un vent de forêt, une odeur de résine traversent ces fumées d’ambre et la torpeur. Dans la nuit la pluie s’est mise à tomber, le ronron insiste, monte autour du café, gorge la vigne et la vieille campagne de l’eau des anges et des oiseaux, des sources de toute la montagne ! Je ne serai jamais qu’un mélange de névé et de sanie. Je perdrai ma vie à essayer de me nettoyer de mes hontes. Mais je les aime, ces hontes-là ! Et le nettoyage, et l’eau céleste, et la farouche saleté de mes rages. Un après-midi que j’avais rendez-vous avec une jeune fille, je me suis fait une fête (et presque un devoir) de passer une heure chez une putain entre deux âges pour me préparer à la fraîcheur.

On devait se voir à quatre heures. Monter au bois de Sauvabelin, faire le tour du petit lac, se perdre dans la forêt des hêtres… Cette jeune fille m’aimait. Elle avait de longs yeux verts, des petits seins, un rire de jolie bête sainte et gaie. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis descendu à La Palud et j’ai sonné à la porte de la pire goulue de la ruelle. Et tout le temps que l’ignoble transpirante me caressait et pressait mon sexe dans son cloaque je voyais la fine figure de mon amie de dix-huit ans, le regard de feuille, le petit nez, les taches de son, je respirais la douce peau tiède et fraîche que j’allais avoir dans les paumes quelques instants plus tard dans les fougères. Il y a la peau suintante de la prostituée aux cheveux gris sous la teinture, il y a les jolis gestes et les dents pures de la gamine.

Je ne souffre pas. Est-ce qu’un sapin souffre d’être sapin, un lynx d’être lynx ? On sent cogner le sang, on continue, on a décidé de tuer la fatigue et de se ruer dans son propre être avec toutes les terreurs du vivant. J’ai une tasse en fer, je la remplis au goulot glacé. J’ai un verre de cristal, j’y verse le vin des anniversaires, des cuites célèbres, des bassesses, des reprises en main et des résolutions de 1 er janvier. Ainsi s’accomplit l’unité. Vous voulez rire ? La gravité ne paie pas plus que l’insolence. Alors disons que je ne me sens pas trop con si je porte à la fois ma porcherie et mon autel. J’ai la mélancolie, ces jours, peut-être parce que le ciel est bleu et or, on est en octobre, les femmes ont cette douceur dans les yeux quand elles se demandent avec qui elles passeront l’hiver. Elles me regardent, elles se disent « il est pas si mal ce type, pas l’air bête, des beaux yeux et il m’a fixée longuement » et moi je devine en chacune d’elles le feu possible, de tendres habitudes, toute une saison de cœur crispé et de plaisir qui me flanque le cafard des connaisseurs. Pourtant je suis gavé, rassasié, gâté ! Allons, laissez cet ahuri à son marmottage. Il parle tout seul, vous voyez. Il est fou, depuis quelque temps, il raconte sa vie, il insiste ! Il fait l’intéressant, il se rengorge. Autant donner des noisettes au petit singe du cirque d’Yverdon. D’ailleurs l’hiver vient, le singe râpé tremblote dans la soufflerie froide, je me souviens du mélancolique titre d’Antoine Blondin – oh le Yang-Tsé-Kiang, les cuites de Gabin et de Belmondo dans le bourg triste – on ferme les portes, les glissières grincent, le singe grelotte et pleure dans le soir calviniste où sonnent les cloches des justes. Et qu’est-ce qui me dit que mon Fleuve Bleu n’est pas cette errance drolatique de café en café, ces rages, ces souvenirs, ces zigzags de cochon fiévreux entre le lac et le Jura ? Salut pitre, l’hiver vient, c’est bon signe, oui salut : c’est-à-dire ton âme soit sauvée et bien assise à contempler la lumière du seul Dieu dans son ciel noir, au siècle des siècles. Salut !

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