Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 27 sur 39

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Carabas

Adieu Coquelicots

 

Adieu coquelicots. Oh oui adieu. J’ai perdu ma force et ma vie, et mes amis, et ma gaîté. Mais non je n’ai perdu ni l’un ni l’autre, pardon Musset, mais une effrayante tristesse me secoue quand je pense aux prairies d’Angleterre où je me couchais avec Marinette parmi les touffes de plantain et les coquelicots. Des chevaux sauvages galopaient et s’appelaient sous les grands chênes, une petite pluie de mer giflait le paysage, on avait monté une tente au milieu d’une combe, une grande jument noire nourrissait son poulain en mâchant à dents voraces notre pain sec, c’était le mois d’août gris et bleu, les coquelicots avaient envahi la campagne de leur incendie clair et enfantin. Les coquelicots étaient partout, ils avaient gagné les champs de bruyère où ils se balançaient comme des étoiles rouges au-dessus de la lande, ils allumaient les buissons de genièvre, ils grimpaient à l’assaut du remblai du chemin de fer Londres-Southampton, ils se couchaient sous les énormes locomotives et jetaient dans la grisaille des gouttes de sang lumineux et légendaire, ils éclairaient le mâchefer des usines, ils éclairaient le jardin crépusculaire de l’hôpital délabré, oh cet hôpital d’Ashurst, les baraques effondrées, la maison fantomatique devant la nuit brumeuse, et de vieilles infirmières à peau noire soulevaient les rideaux du rez-de-chaussée où agonisaient Blake et son tigre-univers.

Les coquelicots, on dirait des braises dans le gris, et le vent de la mer souffle sur ces tisons le long des murs lézardés de l’hospice, on entend des cris, une sonnerie appelle dans un couloir lointain, une odeur de lait brûlé se répand dans les jardins et dans les cours comme la malédiction de vivre et de mourir. Il y a le vent marin. Il couche le pays, il finit par laver même cet asile. Il a l’odeur de sel et d’herbe et de nuit brouillée où courent les nuages de l’Océan.

Le lendemain les coquelicots sont toujours là.

Ils se balancent dans le petit soleil gris et le paysage luminescent de l’aube anglaise.

Petites lampes orangées et rouges dans la pluie qui s’est mise à tomber avec douceur.

Le rideau de pluie balaie la campagne verte, verte, les coquelicots flambent, leur feu bouge, il se concentre en zones intenses comme des plaques de vermillon incandescent dans ce violent vert campagnard d’un autre âge.

On était tout de suite au dix-neuvième siècle, on était en plein romantisme ardent et frais, il y avait des fermes perdues au toit de chaume, des vols d’hirondelles de mer, un type en peau de mouton aperçu soudain dans un cimetière recouvert de coquelicots et d’herbe haute en pleine lande, des cormorans qui tournaient en criant comme de vieilles girouettes au-dessus des hameaux, des petites villes à temple maçonnique dressé sur un tertre de gazon entre les poissonneries et les merceries, on arrivait en car, on buvait de la guinness au premier pub, on se faisait faire des sandwiches et le cimetière était très proche, presque toujours autour d’une basilique en brique rosâtre, les morts ont des pierres dressées dans l’herbe, vieilles pierres chahutées dans tous les sens comme les dents d’une vieille mâchoire folle, les bouleaux poussent au hasard dans ces déserts et les mésanges se croisent et se recroisent sur les sauvages croix celtes et les inscriptions à demi effacées dans la mousse et le lichen roux qui rongent la pierre.

Un jour, dans le cimetière de Lyndhurst, on a découvert le tombeau d’Alice : Alice Liddell, mais oui, la petite compagne de Lewis Carroll, qui finit là vieille dame et veuve d’un gros bourgeois de province buveur de brandy et trésorier de sa loge à tentures de velours. La petite fille qui écoutait Carroll sur la Tamise, le jeune homme tendre dessinait pour ses yeux frais, pour elle il écrivait ses contes, il écourtait ses leçons de mathématiques et ses prières, il saisissait ses pinceaux et courait tout essoufflé chez sa petite nymphe, la petite fille avait mis la longue robe blanche à dentelles qu’il avait insisté pour lui offrir, on partait ramer sur le fleuve et le rameur essuyait avec son mouchoir les bottines de la dryade de douze ans qui lui donnait des coups de badine sur les oreilles. C’étaient là tes merveilles, Alice. Ton squelette dans la concession du vieux mari, et vos os se mêlent, et tout autour du cimetière désordonné fument les boutiques, et les saucisses de porc home-made se débitent et les poached eggs s’étendent sur des toasts nets, et où est-il le lapin blanc pauvre Alice, et le miroir, et le bois magique ? Tes os de vieille dame s’enfoncent dans l’humus provincial et ton vieil époux a été mis en terre à côté de toi avec ses pantoufles de pharmacien. Tu es fini, rêve.

… On entrait dans des espèces de bars paysans où des vieillards à cheveux blancs et à figures rouges lançaient farouchement des fléchettes en tenant de la main gauche des verres immenses où se secouait la tiède guinness familiale et initiatique des druides, des esquires et des rois.

On s’aimait. La vie auprès de Marinette avait un petit air de balade populaire et de Bob Dylan, elle aimait filer le long des routes, elle aimait l’auto-stop, le vagabondage, dormir dans un sac le long de la mer sous les falaises ou dans une cabine d’autocar sur un chemin oublié, elle écoutait Joan Baez, Léonard Cohen, Donovan, chaque fois que j’entends une belle voix nasillarde, un chant de bateleur américain, un gratouillis de guitare ou de l’harmonica je pense à elle, au manteau de laine qu’elle avait acheté à Bournemouth l’été d’avant quand elle zigzaguait dans le Sud comme les héros de ses chères chansons.

Ah je les ai écoutées et réécoutées les complaintes de Dylan et de Donovan, Catch the Wind, Candy Man, The Ballad of Geraldine,j’aimais la belle voix, l’américain aux paroles presque incompréhensibles d’abord et puis on les comprenait peu à peu, les petites marches, les valses sautillantes sur la guitare allègrement nostalgique, vous aussi vous goûtez qu’on vous pince le cœur avec ces tendres refrains roublards, ce sont nos Lamartines, ces rôdeurs à vareuses de sergent de la Guerre de Sécession, ce sont nos contemplatifs ces gratteurs de cordes, ces souffloteurs à harmonicas, célébrés et choyés par Marinette qui leur ressemblait.

Il paraît que c’est assez rare, les coquelicots poussaient partout en ce mois d’août 1967, sur les talus, dans les pacages, le long des forêts de chênes dont les étangs étaient bordés d’un collier rouge. On s’est mariés à Lymington (Hampshire) le 21, au milieu de la matinée, une femme de ménage et un employé du Register Office furent nos témoins reniflants et inconscients. Un exquis homme de loi en tweed vert-de-gris nous fit répéter les paroles d’usage. Des gens entraient sans cesse inscrire des naissances et des morts. Dans l’après-midi Marinette a cueilli un bouquet de coquelicots, la pluie leur arrachait les pétales, rouges pétales de lumière,

q p p g p

rouges gouttes brûlantes que nous semions derrière nous sur la route luisante d’embruns.

Je pensais aux coquelicots de Payerne, trente ans avant, on les retournait, on tirait en arrière les pétales doux et vivants, une petite danseuse noire à robe vermillon apparaissait debout entre les feuilles dentelées de la tige qu’on plantait dans un tas de pierres au milieu du champ sous le soleil du mois d’août. C’était le temps des chevaux et des blés, les bleuets et les coquelicots n’allaient jamais les uns sans les autres, bleuets-coquelicots, coquelicots-bleuets comme dans une chanson de gamin, la chanson insiste, elle me hante, la chanson des étés d’enfance où les grands chars passaient surchargés de gerbes et les bleuets, les coquelicots chantaient toujours leur comptine bleue et rouge dans les tas d’or que les chevaux harcelés de mouches arrêtaient lentement devant les portes romanes des granges.

Je me souviens des coquelicots anglais dans le vert des prés de la mer et des chênes. On s’endormait tôt dans la tente basse, la chouette nous réveillait, ou le vent, ou un hennissement dans le troupeau parfaitement libre qui rêvait en dérivant sous les grands chênes, même le terrible étalon blanc gagnait encore en puissance à voguer ainsi doucement, rêvant, imaginant dans la prairie ouverte sous les branches immenses : des fantômes de chevaux dans la nuit grise sous la lune ou la pluie musicienne, tout un troupeau porté par le hasard des rêves comme une tribu de phoques ou de baleines luisant vaguement au gré d’invisibles vagues. Leur hennissement nous avait réveillés, on restait de longs instants à contempler le troupeau endormi remuer lentement entre les grands troncs, les poulains pressés au ventre des mères, et tout au centre, lunaire, blanchâtre, éclairant les autres de ses désirs enfouis et de sa violence endormie, l’étalon blanc, crinière apaisée, comme un chef fou saisi dans la tiédeur des muscles et la lente digestion heureuse de ses compagnes.

Les nuages fuyaient, traversaient à toute vitesse le paysage.

Il me semblait entendre remuer la mer au bout des prés.

C’était l’été, je dormais avec une fille toute brune qui était devenue ma femme dans ce paysage, le feu qu’elle allumait à l’aube restait rose dans la brume sous la petite pluie bien-aimée. Maintenant le troupeau sauvage galopait dans la forêt, les sabots battaient comme des tambours le sol spongieux, l’écho de la course violente et joueuse résonnait sous l’immense voûte verte des chênes.

On buvait du Twinings Earl grey tea, « tea-men to connoisseurs for over 250 years », on mangeait des œufs frits, on allait chercher de l’eau dans des bidons, on donnait des pommes vertes aux chevaux, on suçait du butter scotch, on traînait dans Lyndhurst en se promettant de ne pas retourner au tombeau d’Alice Liddell et en s’y retrouvant, on rebuvait du Twinings parce que c’est décidément le meilleur thé d’Angleterre depuis 1706, on comparait le garçon du restaurant-vaporetto à mon directeur au Collège de Béthusy, on rôdait encore dans le cimetière et on rencontrait une espèce de sacristain à joues roses qui nous offrait une très sage étude qu’il venait d’écrire sur son église et sur le tombeau d’Alice, on mangeait des banana-splits, on projetait de voler des gravures de chasse et une extraordinaire peinture, un vieux Noël enneigé et rose, chez un antiquaire caramélisé au Navy eut, on achetait du mouton et on le rôtissait, par la fenêtre d’un hôtel on surprenait des estivants en uniformes de capitaines de vaisseau pour le dîner, on filait sur la route, on ne dépliait plus la tente, on dormait dans des bed-and-breakfast tenus par des couples d’épiciers tirés de Dickens ou de Thackeray, il y a une certaine manière d’être un épicier ou un tôlier du Hampshire, de porter un gilet orné de chardons et des lunettes rondes à petites montures de fer-blanc, il y a une certaine manière d’allumer sa pipe, de croiser les mains sur son ventrelet, de faire luire ses bottines, de poser sur sa tête assurée une casquette de laine à carreaux orange et verts, il y a une certaine manière de remplir son livre de comptes ou de se tenir derrière un comptoir avec dignité, affabilité, souriante politesse gaie et chuintante, il y a une manière unique de tenir sa chope ou sa tasse de thé, de dire vous voyez j’ai des favoris et une lisse peau rose de vieille dame que j’ai transportés dans le désert d’El Alamein et au fond de l’Inde, mais oui mon cher Monsieur, j’ai fait tout mon service et toute la guerre dans la marine et maintenant je vends du butter scotch, qui est le meilleur bonbon de toute l’île, dans ma droguerie très encombrée où chantent mes coucous suisses et mes serins. Justement, on aimait la peau rose, le sourcil batailleur, on aimait la bière tiède et les poached eggs et le gin et le car déglingué et l’absence de terres cultivées et les troupeaux et les étangs et les forêts où on faisait l’amour debout contre les troncs, et les coquelicots, petits flambeaux, petits cœurs rouges comme des luminaires

q p p g dans l’été anglais qui durait comme un envoûtement, comme une ancienne musique déjà perçue au fond de l’enfance, comme un regret surgi au milieu des campagnes sur les routes brillantes de pluie où le car de Southampton ne passe que deux fois par jour et sa ferraille sonne dans le vent sur des kilomètres, les mouettes le suivent en piaillant.

On a repris l’avion, on a divorcé. Adieu coquelicots. Je me souviens des gouttes rouges dans les prairies de l’Angleterre. Je me souviens d’une fille fraîche au nom de comptine, du grand vent nettoyeur sorti de la mer.

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