Carabas
Une de Mes Haines
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Une de mes haines : je déteste les justes.
Ils me le rendent bien.
Mais moi j’ai des raisons de leur en vouloir.
Vous ne me croyez pas. Lors de mon premier divorce, la femme-juge qui me condamnait se bouchait le nez à l’énumération de mes infamies. Elle pouvait bien se dégoûter ! Elle sirotait, elle lançait son auto dans les barrières. Elle jugeait mon cas le cœur léger. Saute marquis. D’ailleurs je me demande comment on peut juger. Avocat, oui. Juge, non. Mettre au trou des minables, passer la camisole à des siphonnées, sermonner des goguenards, jeter à l’ombre des maniaques, des objecteurs, des charlatans, des faux prophètes, boucler des arracheurs de sacs qui recommenceront à arracher, casser de la pute et du mac, coffrer des braqueurs qui rebraqueront et des demi-gangsters qui n’attendent que l’occasion de se renfiler un bas de soie sur la figure, le beau métier en vérité. Et la perpète. Et la bascule. Je rêve sur les terribles dessins de Daumier. Juges, regardez vos atroces tronches.
Il y a les castes et les tribus de justes.
Tous sont abstraits, tous se sont inventé un monde théorique qu’ils prétendent appliquer à tout prix sur le nôtre – sur le monde aléatoire, le drôle de monde du Jeu de l’Oie et du patinage mortel. Je regarde la cohorte des justes : vieux libéraux bouffis de vanité garantis par l’armée, la sottise ombrageuse et l’illusion de leurs privilèges, darbistes surchargés de pucelles à coller à d’autres darbistes, hellénistes molièresques, notaires libristes promenant de comité en comité leur nostalgie des braillards de l’Eglise du Réveil, énergumènes calvinistes dressés sur leurs principes et le culte de leur supériorité, dernières hordes décimées de juristes zofingiens à caleçons longs veillant l’agonie du psautier Laufer et de la Gazette de Lausanne, staliniens racornis essayant de faire oublier leur vieille famille sur les estrades hantées d’instituteurs hagards et de jongleurs au nez plein de lait, philanthropes radiophoniques grimaçant entre Tartuffe et L’Amour médecin, sages systématiques, morveux férus de diplomatie et d’économie politique, cousins pauvres et dignes en mission de l’Unesco, cafards délégués de la Croix-Rouge, cuistres penchés sur le tiers-monde, et vous les superbes analystes de la situation politique juchés sur vos grandes outres, véritables ratatouilles de papelardise et de suffisance, une main agrippant le micro et l’autre tendue vers les bouts de ruban et les rosettes que vos flagorneries pontifiantes vous valent enfin ! Vous qui comprenez tellement bien. Vous qui aidez. Vous les Neutres qui conseillez, les généreux, les civiques. Vos petits airs. Le bon ton. Vos moues grincheuses. Vous êtes les justes, Messieurs les gardiens. Vous gérez le patrimoine. Vous écartez la mauvaise graine. Mais vous vivez d’une morale de fonctionnaires, d’un ragoût de chiens chouchoutés incapables d’imaginer l’ivresse du loup. Je regarde vos colliers et vos assiettes, je ne vous les dispute pas mes chers carlins, mes chers caniches toilettés et frisottés pour la grande exposition canine de la Justice et de la Vérité.
Je voulais un gros livre, il s’enfle de mes colères et de mes étonnements. Je pense aux antiques habitudes des justes, à l’essaimage estival dans le Valais colonisé de leurs troupes protestantes et cravatées, à leur hibernation aux Mosses, aux bains de Bex et de Lavey, aux eaux d’Henniez. Les étiquettes des bouteilles d’eau minérale portent encore la vieille image de l’hôtel des curistes et du bâtiment tarabiscoté où jaillissait la source derrière les balconnets et les arcades, au premier plan on voit aussi le kiosque ouvragé où les bassins s’emplissaient de justes ravis pataugeant dans le calcium et le fluor. Ainsi allait-on retremper son âme dans les baignoires de Bex, le soleil du soir rougissait le gazon funèbre de l’Hôtel des Salines sous les châtaigniers géants et les cyprès, le fantôme de Tourgueniev apparaissait derrière les baies du lunch-room et les éclairs au chocolat de la confiserie Vernet fondaient sur les vieilles langues crevassées des marâtres libérales échappées à leurs fils pasteurs et lieutenants d’infanterie. C’était le temps des collectes, la tête articulée du petit nègre branlait pour dire merci, merci, on gardait les souliers pour les petits Chinois, les clans entiers entonnaient la prière à la table des restaurants sous les cornes de chamois et le tarif des spiritueux.
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Alors les forêts automnales en cuivre rose étaient pleines de justes champignonneurs et éducateurs. Les sommets de sinople se couvraient de justes alpinistes et raisonneurs. Les truites des hautes rivières se précipitaient sur l’hameçon des dentistes pharisiens à casquette carrelée de sable et de gueules. Les trains à crémaillère déposaient les justes aux petites gares des Alpes où les colonnes de grimpeurs s’attaquaient aussitôt aux pentes. Des gentianes et des œillets de poète s’organisaient en bouquets brillants aux doigts des cueilleuses justes qui portaient dans leur sac à dos les sandwiches et le thermos des collégiens justes affamés par l’air des aigles.
On se promenait sur le lac, les vaporettos de la Compagnie générale de Navigation croulaient sous les sociétés d’abstinence et les paroisses. On faisait interdire l’absinthe et on relevait les buveurs. On portait des bidons de thé aux ménages méritants. Les crèches se peuplaient d’enfants d’ivrognes. Et les soûlons, où étaient-ils les chers soûlons ? Ils buvaient le thé à la cassonade ou ils cousaient des semelles en asile. Bonne justice. Dieu détruit le méchant et soutient les œuvres du fidèle. On bâtissait des temples froids et des prisons. La sainte démocratie s’épanouissait.
Mais non je n’exagère pas. Ils ont fait ce pays. Ils l’ont nourri et s’en sont repus. Ils piétinent aujourd’hui sur des positions menacées, dans des journaux en perdition, dans des villes à demi ruinées, sur des campements dévastés, des restes de brasiers encore fumants, oui, mais leur pharisianisme exaspéré s’accroche à ces débris et leur vieille humeur s’acharne à juger et à dominer. Ils ne m’aiment pas. Je les déteste. Qui a commencé ? Je crois que la haine a été instantanée quand je suis tombé de ma campagne à Lausanne. Une haine réciproque, agressive, tenace, que mes chahuts ont nourrie, attisée, cajolée comme une maladie. De ma part, l’horreur de leur légende, de leurs usurpations et de leur vanité. De la leur, une peur croissante de ce uhlan subtil, de ce paysan du Danube qui leur en remontrait sur le terrain qu’ils avaient colonisé depuis deux siècles. De leur part aussi de la colère. De la mienne de plus en plus d’humour. Une distance qui me rendait gai. Je ne leur ai jamais obéi. Jamais cédé.
J’enseigne dans leurs écoles, c’est mon métier, je parle des livres que j’aime, je suis forcé de m’interroger sans cesse, de remettre en cause ce que je croyais savoir parce que mes élèves veulent toujours davantage. Mais ce n’est pas aux justes que je complais, que j’obéis, que je rends des comptes.
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Ce qui se passe dans ma classe a lieu entre mes élèves et moi. C’est une partie difficile et fortifiante. Que j’essaie d’expliquer Rabelais, Baudelaire ou Breton. Il faut être savant et se questionner. Il faut faire aimer. Donner à lire. Donc s’effacer pour faire entendre la pleine voix du livre et de son temps vivant. Pupitre et pitre, rime dangereuse. Pas trop de gestes. Un peu d’humour. Ne rien imposer, écouter et laisser parler quand on a le cerveau pressuré. Se rappeler la liberté et la douceur.
J’ai des amis avocats : ils plaident toute la journée pour des tordus, ils défendent des causes ahurissantes, ils attaquent comme des crocodiles. Tous auraient horreur de juger.
J’ai fait quelques mois un stage de journaliste. Au canard j’étais stupéfait de l’aplomb des éditorialistes. C’étaient des justes. J’étais content de rester au téléphone des hôpitaux, aux comptes-rendus des conférences de quartier et au salut aux abonnés jubilaires.
J’avais tout le matin pour fignoler mon petit hommage à la mode de la rédaction qui m’employait. J’écrivais :
UN BEL ANNIVERSAIRE À YVERDON
Nous apprenons avec émotion qu’une de nos plus fidèles abonnées, Mme Justine Cruchet-Bicolet, fêtera dimanche son nonantième anniversaire entourée de ses sept fils, de ses deux filles et de ses dix-neuf petits-enfants. Mme Cruchet est parfaitement alerte, elle jouit de toute son ouïe, elle lit sans lunettes et sa mémoire fait l’admiration de chacun. Elle vaque quotidiennement à son ménage et fait ses commissions elle-même. À cette sympathique lectrice notre journal présente ses messages respectueux et tous ses vœux pour d’encore longues, actives et magnifiques années.
Comme on voit j’avais du pain sur la planche. Je me souviens de ces matinées de surmenage derrière mon Olivetti aux touches creuses, je buvais du café et je tapotais au petit soleil de l’avenue Ruchonnet. Les moineaux se battaient sur la verrière et le Buffet de la Gare servait des croissants à dérouter Henri Guillemin. O Lord bring back those happy days.
Dans un tiroir de la rédaction j’avais trouvé des carnets et des photos de Crisinel, le poète du Veilleur, il avait été journaliste là-bas et s’était suicidé en se noyant six ans avant. Je regardais le mince visage au sourire triste, la photographie avait jauni, pâli, un mort, un saint suicidé me rendait mon regard à travers des milliers et des milliers d’années de solitude et d’affliction. Crisinel avait souffert, il avait payé, les justes avaient compati à sa mort, ils s’étaient sentis encore plus forts, encore plus justes de considérer le martyre et la noyade de cet homme traqué.
Je relisais le Veilleur. Je commençais à comprendre que j’avais des haines et de violentes tendresses. Que j’écrirais pour être libre. Que je ne me laisserais pas bousculer par les tétrarques, que je chérirais la sauvagerie du rapace et de l’églantine, les excès, la campagne lunaire, les nuits blanches, le souffle coupé, le cœur emballé, le fœhn, la foudre, les dents d’Elisabeth sur mes dents…
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