Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 2 sur 39

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Histoires de Blason

 

J’ai trente-six ans. À trente ans j’ai écrit l’histoire d’un pasteur de trente-sept ans qui devient l’amant d’une catéchumène et choisit de se suicider, c’était un récit guindé, sans doute parodique, en tout cas trop tendu, trop calviniste, trop N.R.F. pour que je m’y retrouve maintenant. J’ai vieilli. Ah sur le moment je m’assimilais à mon pasteur Burg, moi aussi j’avais aimé une jeune fille dans la solitude, la bise et la joyeuse terreur du Consistoire, j’étais même devenu protestant à force de lire les sermons de Calvin, saint Paul, les Evangiles, à la recherche du ton le plus vrai, de la petite note juste, toute innocente, toute tranquille, – à la recherche du petit détail décisif qui fait tenir tout le morceau. Protestant ! Vous voyez, les livres nous font, mes livres me changent, je n’ai jamais écrit une ligne qui n’ait eu sur moi la plus immédiate influence. Putain d’écriture. J’écris ce que je serai. Pour l’heure Calvin m’avait planté le grappin et je consumais ma volonté dans le brasier blanc de l’intransigeance. (Sous la pierre surchauffée un autre Chessex se tordait les côtes, attendant patiemment, salaud heureux, que tombe le masque austère du faux pasteur et que réapparaisse la figure plus justement mêlée de mon personnage.)

Donc j’ai trente-six ans, le bel âge, et en tout ce temps j’ai fait pas mal de choses diverses, quel bilan, j’ai donné des milliers d’heures de cours, j’ai absorbé des hectolitres de vin blanc, j’ai divorcé deux fois, j’ai aussi porté la Voix Ouvrière, la V.O. comme on l’appelait avec les farouches gandins stalinisants du Parti du Travail, j’ai fait un enfant à une jeune fille, j’ai sauté à motocyclette dans le bleu Léman, je suis devenu alcoolique et je me suis remis, j’ai donné un coup de couteau à un soldat, j’ai chouté Monseigneur l’évêque de Lausanne et Fribourg dans un modeste escalier matinal, j’ai siroté de l’urine d’institutrice, j’ai vomi un souper de pochard dans le Malraux de la Pléiade, j’ai jeté l’anneau de mariage de mon père dans une bouche d’égout, et mon Orient désert, mes fanfreluches antidotées, ma Rome plus dans Rome, mon Île Saint-Pierre, mon Combourg, mon Opéra de Milan c’est le chahut de ces trente-six années, ce tournoiement baroque, ces forcéneries, ces comédies, l’exactitude, la vieille tendresse, la drôlerie. Ou plutôt mon Orient secret. Ma barrique d’Amontillado. Je peins le diable sur la muraille ? Mais oui vous voyez bien je suis rangé, correct, ouvert, parfaitement décidé à vous convenir, je n’ai pas cessé depuis ces trente ans et davantage de me préparer à cette minute de nos retrouvailles. Quoi, vous n’entendez pas les petites flûtes des anges qui larigotent dans les nuages ? C’est peut-être que le diable a trop de couleurs, il s’impose, il parle trop fort, il couvre la petite musique, toutes les délicatesses du désarroi. Pardonnez-lui. Lui aussi a besoin de moi. Les récits ont une tête et une queue. Celui-ci débute à la montagne. Ça vous étonne ? Ne rechignez pas. Il y a une vieille parenté entre une certaine montagne et moi. Pas la montagne des traîneuses de piolets et des guides autoritaires à chaussettes rouges ! Mais la montagne où le cœur bat un peu plus fort parce que la pression est montée, où le vin est plus vif, où les yeux sont plus ouverts, les désirs plus rapides, la montagne des hôtels à croisillons et des épiceries-tea-rooms où les tourniquets de vieilles cartes postales voisinent avec la bouteille de Haig et le litre de kirsch divin de l’Oberland proche. Et je n’oublie pas qu’Elisabeth est de Saanen, pays de prairies suspendues sous les rochers, de chalets cossus portant l’écu de la grue batailleuse sur champ de gueules, et la Sarine gicle son écume sur la vallée surchauffée des pâtres et des guichetiers bernois. Et mon récit ? Je l’ai perdu de vue ? Voilà, j’y viens. Je le commencerai où je voudrai. C’est le privilège de l’écrivain de dire exactement ce qu’il veut comme il le veut et quand il veut. Il m’est arrivé de croire que j’écrivais sous la dictée de mes souvenirs qui m’imposaient un ordre logique, chronologique, presque didactique. À la trappe cet esclavage.

Ce sont les faux qui me frappaient chaque fois que je remontais d’Aigle, ces faux, ces éclats de couteaux au soleil. Sur les talus abrupts des femmes soulevaient la paille jaune et la jetaient en l’air, la paille sautait et retombait en pleine lumière comme des mouchetures étincelantes, le soleil tapait dans les rayons des roues bruyantes. Je m’asseyais au bord de la route, je regardais jusqu’à sentir la sueur brûler mes yeux dans la fournaise. Après, au café. Du blanc, du vin blanc, des trois décis d’Aigle

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jusqu’à hurler de joie et de fatigue, tout le soir à boire et le sommeil comme un tombeau pour couronner ces habitudes. Le café c’est le Chamois, une grande salle sombre, boisée, avec ses vitrines de trophées et ses têtes cornues empaillées, au-dessus il y a l’hôtel où dorment les touristes pendant la saison.

J’arrivais de Lausanne, j’avais attendu le petit train gris-bleu à Aigle en buvant un premier verre, le vin me piquait drôlement la langue, il était frais et fort, maintenant je pouvais oublier mes cours, le triste quartier à métèques, le trolleybus où je me tramais comme un cloporte. Maître secondaire, a-t-on idée ? J’aimais les cafés. On boit, on se tue de fatigue sans bouger, je suis assis dans la salle fraîche du Chamois, au-dessus il y a les chambres sombres et propres où les touristes montent se changer, ils redescendent dans la salle rougis, éblouis, ils mangent en silence des fondues en fixant rêveusement la verrière. Souvent ils ont avec eux des femmes, des filles en short, les cuisses lisses luisent sous la nappe, on regarde ces douceurs, on se dit qu’on se coulera contre cette Allemande de l’Ouest entre les draps d’une de ces chambres à numéro pyrogravé où je ne suis jamais entré qu’en tremblant d’impatience, vous savez, les brocs à devises pestalozziennes, la cuvette blanche, la commode de sapin où la résine suinte, l’énorme lit à deux places au milieu de la chambre où flotte perpétuellement, comme un rappel de son usage réservé, une discrète odeur de dentifrice et de savonnette lanolinée, je me damnerais pour passer une nuit, vous entendez, rien qu’une nuit (mais le plus souvent possible) dans une telle chambre d’hôtel alpin entre le torrent et le pâturage, on se réveille, on entend la chouette qui crie dans les sapins, on se retourne sur une bouche qui brûle… Pour l’heure j’étais assis dans la salle à boire du Chamois, dehors le soir tombait, le Chamossaire devenait violet, le vin descendait, il était léger et il pesait, il me faisait grimper et il me courbait sur moi-même. J’appartiens à la race des buveurs et des cogneurs, des bouilleurs de gentianes, des abatteurs de forêt, des contemplateurs de glaciers. On se défend et on attaque. Le vin crève les cœurs et le crâne. Pourquoi est-ce que je regarde tomber la nuit avec cette inquiétude de bête ? Quand les petites étoiles blanchissent sur les montagnes, une peur pèse dans mes os comme une maladie mortelle. Je vois ma solitude, et l’imbécillité de ma tristesse me secoue comme un grelot perdu dans un pâturage la nuit.

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Donc c’était l’heure où satisfaire mes vieilles manies en me composant un blason accordé à ma pauvre humeur et j’essayais de l’écu d’argent mélancolique à cinq burelles de sinople tirant sur l’absinthe solitaire, ah pauvre pochard, que dirais-tu d’une bannière d’hermines assoiffées de sang, coticée en barres de sept pièces d’or de l’Union de Banques Suisses, ou de ces modestes armes d’argent au bâton de pèlerin en barre d’azur mallarméen pour exalter tes marches de poète provincial, ou pour flatter tes rêveries pures, de cette plaque de sable lémanique à une licorne de l’Ecole Vinet saillante d’argent tintinnabulant et virginal, ou pour rêver de tes chères institutrices, d’un blason de vair à la douce colombe essorante de gueules coquines portée haut dans tes fêtes et claquant au tohu-bohu de tes empoignes, ou pour bercer tes vieux excès, vite, vite, d’une nouvelle carafe de trois décis d’argent soutenu à sénestre par un verre d’or et à dextre par une hure de cafetier sur champ de gueules. Mais trêve de blasonnerie dans le désert et revenons à notre histoire.

C’est un de ces soirs de rumination (remarquez, je ne détestais pas ces monologues, j’y circulais assez à l’aise, l’alcool aidant, et j’ai connu, hors du corps des dames, peu de plaisirs comparables à celui de boire en disputant et en imaginant amèrement et doucement avec moi-même – mais oui accusez-moi de narcissisme, ça fera la manne des justes et des hannetons socialistes), c’est par un de ces soirs sans impatience où je contemplais au-dessus des Tours d’Aï les nuages frangés d’or (admirez au passage, je vous prie, que je ne crains pas d’user de pratiques clichés romantiques) c’est donc par un de ces soirs pleins d’indulgence où je comptais boire mon Aigle jusqu’à voir les belettes bondissant en abîme et même passant et contrepassant sous un arbre de sinople angemmé de clochettes (vous savez que dans ce pays de vignes, les plus honnêtes consommateurs voient quelquefois surgir et tôt grouiller devant leurs yeux émerveillés ces petits carnassiers annonciateurs de tremblements et de convulsions) que j’aperçus pour la première fois de l’été Mlle Béatrice Favre, pharmacienne à Aigle, masochiste très belle, sossotte et fille de richissimes quincailliers de la plaine du Rhône qui lui baillaient au-dessus du village un grand chalet-Salon des arts ménagers pour elle toute seule et sa chienne. Détrompez-vous vite : l’usage de M lle Favre ne fut pas à la hauteur de son apparition, et sa seule vertu à mes yeux, outre qu’elle remplit mes tiroirs pour des mois d’échantillons de Supradyn, de Redoxon, de Céphos, de Maxiton, d’Optalidon et de diverses aspirines composées propres à redresser et exalter un crâne souvent touché par le culte inique du vin blanc, fut certainement son goût de se métamorphoser en Justine : à toute occasion elle décrochait la cravache et me la mettait à la main, et c’est curieux le manège d’une belle pharmacienne blonde fuyant prendre ses bains de soleil dans les déserts à la limite des arbres, sous les rochers, dans la seule compagnie des choucas et des vipères, parce que partout ailleurs elle craint de montrer ses cuisses marquées d’estafilades trop reconnaissables.

Ancienne cheftaine de louveteaux, Mlle Favre avait gardé le clitoris badenpowellien, très collaborateur, très vite ému par les ambiances, et son besoin de se livrer totalement à une cause la portait à s’agenouiller, à se pâmer, à s’anéantir sous le cuir comme une prosélyte ravie. Moi, la cravache me fait le même effet que son violon sur Sherlock Holmes : elle me calme, elle me repose au terme de mes diverses investigations, et le bruit tranchant du stick sur la peau fine apaise doucement les lobes de mon cerveau surmené.

J’étais entré au Chamois comme on retourne à son étable et soudain cette fille debout dans la porte ouverte, tenant en laisse une chienne boxer aux tétines roses, – la première chose que je me suis dite c’est que les seins de la maîtresse devaient ressembler mimétiquement aux mamelles de la jolie lustrée qui soufflait et bavait sur les sandalettes de la demoiselle. Blonde, celle-ci, derrière elle la verrière était et restera, si vous le voulez bien, orange et dorée dans la brume lumineuse où tremblotaient les arbres et la crête des montagnes, l’heure cristalline sonnait dans l’horloge de sapin. Béatrice s’était assise, elle buvait une bière, elle avait posé une main sur la tête de la chienne qui reniflait.

Est-ce que j’essaie de fixer le cadre ?

Le patron avait allumé, les touristes étaient rentrés de leurs excursions, le soir allait passer dans la chaleur et le bruit cordial. À ce moment-là on aurait dit que la lumière du dehors faisait brûler les verres et les tables, que le soleil bas courait dans les miroirs comme une flatterie inusable. Pourquoi suis-je gai quand j’y pense ? Je me souviens et je ne me souviens pas. Béatrice n’est pas restée. – Et qu’est-ce que ça peut bien nous faire ? – Je vous raconte des histoires.

— Et comment est-elle cette Béatrice ? Dites-nous ses yeux, sa démarche, tâchez de la particulariser !

— Vous n’avez qu’à l’imaginer. J’ai dormi, je suis revenu au Chamois le lendemain, c’était tard, des buveurs d’apéritifs rougeâtres somnolaient déjà à mes tables, je chéris ces fins de matinée où l’heure traîne, s’englue, je n’ai rien mangé depuis la veille, l’alcool me sonne comme une infernale sucrerie, je détaille les boiseries sculptées des murs où courent des filets d’ombre crasseuse et s’étoilent des rosettes de cuivre vert-de-grisé, je remonte au plafond jauni comme un œuf de Pâques teint à l’oignon par le tabac des défonceurs d’alpe, je palpe les globes bleuâtres veinés comme doivent l’être les seins de Mlle Favre dans le pull étroit, oh les fraîches boules suspendues au-dessus du bruit et des fièvres, et les miroirs reflètent ces sphères comme des petits nuages floconneux croisant dans la magnificence du ciel pour mon étonnement et ma mélancolie.

De cheveux d’or aux yeux d’azur accointé d’une chienne angélique (ça veut dire couleur de peau humaine) rampant et éclaboussant de bave d’argent son pied papelonné de sable en pointe. Ou parti d’argent et d’azur, à la montagne mi-partie de sinople et de sable, soutenant à dextre un fouet péri en barre de gueules, à senestre un boxer rampant contourné de vair. Ou d’amour ne me faisant pas pharmacienne belle vos yeux plumetés d’or mourir. Ou pharmacienne vos yeux d’amour plumetant d’or l’aspirine vitaminée belle où ne mourir ni languir ces jours.

Cette Béatrice devait me guérir de quelques blessures. D’où son élection, à cause de son côté dragée, caramel agaçant pour la gencive et peu nourrissant au sang enfoui. Ne m’en demandez pas davantage. L’été dura quelques semaines. Elle feuilletait des magazines en somnolant, je lus des stères de séries noires, j’écrivis trois fois rien, je jurai de ne plus me laisser prendre à l’appât simplet d’une enveloppe. Ah juste ces figures, peut-être encore, Béatrice nue, les roses des seins, la peau cuivrée, les zébrures, le triangle bouclé entre lierre et sapin dans la forêt striée de soleil. Ou les cheveux défaits sur les yeux de myosotis et la bouche lisse à l’ombre verte. Ou le corps agenouillé ployé de plaisir… J’ai lu quelque part que les héraldistes en peine de désigner des motifs contemporains dans de nouvelles armes ne créent jamais aucun terme et se rapportent comme à la Bible à L’Indice armorial de Louvan Geliot de 1635, à La Science héroïque de Vulson de la Colombière, de 1644, et aux sept volumes in quarto du Dictionnaire des Figures héraldiques de Th. de Renesse, Bruxelles 1894. Donc on n’invente rien. Le Blason d’un Corps, d’Etiemble, est un livre trop content de lui-même, mais le Blason des Fleurs et des Fruits d’Eluard est un poème frais, précieux, exquis, dans la pure tradition savante. J’ai relu les poésies du sieur Laugier de Porchères. Traits, flammes, rayons, l’œil règne et tue, seins purpurins, cheveux solaires, tout ce que j’aime. Disons que Béatrice fut un blason trop bref sous les cascades et les aigles. Il faut boire l’eau de l’alpe dans une tasse en fer. Elle a plus de goût – un goût dur, glacé, qui devrait guérir des jeux futiles. Les aigles se cachent dans le terrible bleu. – Et ce chapitre ? Vous vous foutez de nous ? C’était ça le récit annoncé ? Dites, on reste un peu sur notre faim ! – Patientez donc. J’ai dit que M lle Favre devait me guérir d’anciennes blessures. On y viendra. Pour l’heure c’était encore un de ces étés perdus à ne rien faire, à écrire une petite chronique pour la N.R F., deux ou trois articles potables pour la Gazette littéraire. De quoi remplir toute une vie d’homme, n’est-ce pas ? De quoi bâtir contre la mort, imbécile, de quoi rassurer Jéricho à la musique de ta petite trompette sautillante.

Vous aurez bientôt un chapitre plus grave.

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