Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 28 sur 39

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Carabas

Aus Dem Leben Eines Taugenichts

 

 

Ce que j’ai pu aimer le livre d’Eichendorff, quand je l’ai lu en allemand, à Fribourg, pour la première fois ! J’avais dix-sept ans, je vivais l’histoire du Propre-à-rien comme une initiation au naturel, comme une rêverie verte et bleue où les nuages fuyaient et crevaient sur des fleuves et des ruisseaux à truites et à petits moulins, où les forêts bruissaient, où les tilleuls bourdonnaient d’abeilles devant des auberges aux enseignes tarabiscotées : Fribourg, quoi. C’était l’époque où je suivais les cours de philosophie du Père Emonet, la fenêtre derrière le pupitre était ouverte sur la grande cour austère de Saint-Michel, le Père en robe blanche allait et venait sur le podium, il pointait en l’air un index de prédicateur allègre, il ouvrait les bras et ses larges manches lui faisaient des ailes lumineuses, il secouait son chapelet à sa ceinture, bondissait au tableau noir, il retournait en courant à son pupitre, il saisissait son cahier de cours ou l’un des gros volumes de la Summa philosophica qu’il brandissait fougueusement devant le carré bleu de la fenêtre et sa voix se faisait haute, il fermait les yeux, « c’est juste, c’est beau » s’écriait-il, et la grande robe frémissait, le Père rouvrait les yeux et son regard brillant entrait en moi comme une coulée de lave heureuse. Saint Thomas ! Et les anges s’allumaient, les lézards couraient dans le jardin du concierge, j’allais rôder dans l’église Saint-Canisius sous l’or baroque et les chapiteaux en folie et le soir je retrouvais une couturière qui avait la plus douce bouche de toutes ces années vivaces. En tout cas je salue le Père Emonet, vrai saint, intelligence exquise et intransigeante, bonté irradiante, flamme qui se dévore de bonheur sous le regard du Beatissimus Doctor, j’eus cet homme comme professeur une pleine année et je ne l’ai jamais oublié. Je suis né calviniste, Dieu ne le sait que trop, et forcené, et acharné à la salive des petites gueuses, et violemment partagé entre le bas et le haut, et réunissant violemment dans mon cœur et dans ma chair la boue céleste et les rayons de la pourriture. Mais si dans les culs-de-sac et les ravins et les soûleries je n’ai pas cédé à la pente noire, si j’ai voulu la force, si j’ai voulu le lendemain d’un insatiable appétit de foi et de gourmandise, c’est grâce au Dieu d’Emonet et à ses anges et à ses corps glorieux. Ça compte. Je n’étais pas un ahuri solitaire. Le ciel était plein de passages de lumière, la sève des arbres jaillissait de gaîté, la rivière bouclait et sautait comme les merveilles poissonneuses de Judée, j’avais beau m’être roulé dans la porcherie, j’avais beau m’être écroulé et cassé, qu’importe, un élan prodigieux m’aspirait, je voyais l’air, je voyais la pluie, je voyais la pure lumière ! Je suis devenu poète, ces années-là, le chahut quotidien s’est augmenté et sanctifié par le sentiment poétique de toute la vie unique et abrupte.

Aus dem Leben eines Taugenichts, je m’aperçois que ce pourrait être le titre de mon livre – encore que propre-à-rien ne soit pas le mot exactement convenable ici. Je suis paresseux, certes, mais d’abord partagé entre ciel et terre et violemment secoué. Si Carabas convient mieux, c’est parce qu’à faire mon procès j’ai inventé mes terres, dressé la liste de mes champs, inscrit mes chemins à mon cadastre. Triste sire, histrion, et il y met de la complaisance ! Il insiste ! Vous croyez vos petites cochonneries captivantes ? Mais non. J’ouvre mes propriétés, tout simplement. Carabas ! Le carrosse du Roi et le Chat et l’Ogre changé en souris sautent et bondissent sur la route. Evidemment vous eussiez préféré des titres à la Blake ou à la Melville – Un Eden cannibale, La Vareuse blanche ou Billy Budd, Gabier de Misaine, de ces titres nobles et mystérieux qui forcent l’imagination à l’inimaginable et qui érigent toute une métaphysique sur leur sonorité superbe et opaque. J’ai voulu Carabas parce que mon domaine vert existe et parce que le diable existe : j’ai choisi de me montrer sous mes vraies couleurs.

— Quoi, le diable ? Vous n’avez pas honte de proclamer des choses pareilles ? En d’autres temps vous seriez traîné au bûcher, on viendrait vous voir rissoler dans votre jus. Vous vous croyez dans un mystère ? Dans une messe noire ?

— Si le diable ne s’intéressait pas à moi je n’aurais ni ces fureurs ni ces terreurs. C’est le diable qui tient le rasoir de Polanski dans Répulsion et qui plante le couteau dans le nombril de Sharon Tate…

— Vous recommencez !

— … C’est le diable qui m’effare, m’agite comme un grelot, m’étrille comme l’idiot du village, me lance sur la route, me jette au slip des coquines, remplit mon verre au Café Romand, me sert et me ressert des pieds de porc et, sous les traits maternels de Madame Betty, rapporte une tournée de kirsch-maison à foutre par terre un hussard.

— Allumez le bûcher ! Clamez le jugement !

— Aiguisez ma plume et ma vue. J’ai le goût des livres composites, des récits vrais, du désordre qui rassemble les souvenirs et les élégies, le lavage de linge sale et l’eau céleste. Le diable souffle dessus, c’est bien possible, mais saint Thomas d’Aquin le pourfendeur de Platon en Occident, et le Père Pierre-Marie Emonet, dominicain, professeur de philosophie au Collège Saint-Michel et moine au couvent Saint-Hyacinthe, soufflent aussi comme l’âne et le bœuf sur ma prose.

Quand une syntaxe est houspillée entre Dieu et diable, qu’elle accueille au moins les cadeaux des gens à tiare et des gens à couronne, et ceux des bergers et des camionneurs dans le fond de l’antre. J’ai rendu visite au Père dans sa cellule, il est heureux dans le regard du Saint, il l’était même si visiblement, dans les années 50, quand j’allais le voir, que j’avais songé à me convertir pour essayer de connaître moi aussi un peu de cette angélique lumière. Et là, dans cette cellule, la vie et la mort étaient claires, et le mystère du rachat, et la route après la mort et la souffrance et le désir avaient un sens rayonnant et nécessaire. J’ai failli tout plaquer et me faire prêtre pour ressembler au saint qui m’asseyait devant sa petite table.

J’ai été humble, j’ai su avant vous que c’était exclu, tout au plus j’ai osé parler de ma conversion au catholicisme. Mais le Père me connaissait : je n’ai pas changé. J’ai retrouvé la cannibalerie vaudoise et je suis devenu cannibale. Un chef cannibale affamé. Je faisais claquer mes mâchoires et les agapes se succédaient. Il était loin le bon Père aux gestes ouverts, elle était loin la cellule où retentissaient la rumeur des hommes et la voix des anges, et disparus aussi les lézards du concierge dans les laitues du réfectoire et les offices salués de cloches hautes, et le murmure ininterrompu des confessionnaux, les cierges allumés jour et nuit dans la basilique, les ors sacrés de Cani-sius, les processions, les jeûnes. J’avais retrouvé la solitude infernale des calvinistes. La méfiance. Le doute de soi. Le regard des autres vrillé en moi, l’œil accusateur du conseiller de paroisse rongé d’envie, la bobine fouineuse des pasteurs progressistes, la lippe amère des justiciers du

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Synode, la sournoiserie de catéchumènes pris en faute de mes camarades de faculté. À Fribourg on pardonnait et on chantait, on célébrait la Gloire, on aimait tendrement et doucement. Chez moi on s’accablait de remords, on mentait, on se tordait de désir derrière sa façade, on dénonçait, on se suicidait.

Toute la racaille bien née et bien pensante de mon Canton jouait une comédie de décence qui s’effondre aujourd’hui dans la drogue, Eros triste, le mépris, le refus par des gamines et des gamins de ces beaux messieurs et de ces belles dames. Vous avez voulu juger, mes bons sires, vous avez contraint mon propre père à se tirer une balle dans le crâne, vous avez noyé Crisinel, vous avez jeté vos désespérés par dizaines sous le pont Bessières et condamné les autres, les fatigués, les désarmés, les vaincus de vos sales guerres, à vous fuir dans l’alcool, la folie ou l’internement administratif. Eh bien dansez maintenant. Vos mouflets se soûlent au L.S.D., le fils du Juge donne des sauteries au hachisch, la fille de la conseillère de paroisse voyage à l’éther, à chaque poste de douane on alpague une brochette de fils à papa à la peau plus seringuée et plus piquée que dé à coudre, ces jeunes messieurs trafiquent dans le passeport et le bijou. Ohé les réformateurs et les inquisiteurs, les justiciers du consistoire, les tristes pharisiens lémaniques boursouflés de principes, les sadducéens grotesques, les maniaques du rapport au Conseil d’Etat, les divers ecclésiastes à fesser, un après-midi d’été sur le port d’Ouchy, devant un régiment de belles filles faisant l’amour avec leurs fils, ohé tous les braillards des commissions disciplinaires et des prétoires. Ohé ! Je ne sais si nous vivons dans Sodome ou dans Jéricho, mais je vois que vos murs ne sont plus très fermes et que vous pourrissez de l’intérieur comme des gangrenés. Excellente issue, et morale, et la fable est achevée. Qui sera le notaire de ce nouveau testament ? Je rigole et j’aiguise ma plume, vous le savez, et je fixe des petits billets roses au cou des pigeons voyageurs. J’imagine un déluge, une arche, un Noé que je ne serai pas, encore que mes entrechats du début valent bien ses cochonneries de la fin, et que je ne verrais pas pourquoi Dieu me punirait d’avoir commencé par où son seul ami a dû finir. Vous voyez ce cochon de Noé vautré à l’avenue de Rumine et ronflant ? Fermons la porte. Hier, 16 novembre, j’ai vu un bouleau au tronc blanc dont les feuilles étincelaient sur le bleu glacé, il était dix heures du matin sur le pont Bessières, une neige fine s’était mise à tomber et

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l’arbre pur, l’arbre d’or au tronc de lait brûlait dans le froid comme une chevelure inoubliable. Le monde, quelle beauté ! J’ai bu du café, j’ai regardé, je me suis malheureusement souvenu de Hans Taugenichts… Décidément je ne fais rien. Je gratte mon crincrin et je vogue. Immobile ou presque sous le Jura où la neige va poser des plaques de trois mètres. Vite ! Des lèvres chaudes ! Je n’inaugurerai pas ma cellule cet hiver.

Quelques mois avant sa mort, Flaubert pleure d’humiliation en apprenant que ses amis ont essayé de lui faire donner le poste de conservateur à la Mazarine. Il est ruiné, il est au désespoir de s’imaginer accomplissant Bouvard et Pécuchet dans la médiocrité et la gêne. Du Camp est académicien, on l’a brouillé avec Laporte, Bouilhet est mort depuis longtemps : Flaubert est seul, il déteste le siècle avec plus de rage que Saint Polycarpe, son maître d’invective, le patron obstiné des vomisseurs de tout suffrage universel. Haines, colères. Il éclate le huit mai, entre onze heures et midi. La bêtise exulte.

Treize ans plus tard, un mois de janvier ensoleillé, Maupassant aboie à quatre pattes et lèche les murs de sa cellule. Il claque le six juillet. Sur une petite chaise de paille, la répugnante camisole de force et les pots d’eau glacée du supplice narguent les premiers amis accourus à l’enfer.

Combien d’heures aurai-je rêvé sur ces deux solitudes ? Saint Antoine et le martyr de l’éther ont traversé le désert après l’empoigne. Et moi, serai-je seul après le chahut ? J’ai commencé par la solitude, j’ai vécu des années dans la détestation du bruit et du monde. Gardons l’humour. Mais c’est vrai, j’ai écrit mes premiers poèmes sur des arbres, sur des morts. Je m’intéressais à la pluie, à l’île nue. J’ai tripoté le clavier de Rousseau et de Schubert. Vadrouilleur solitaire, cueilleur de simples, paysagiste, dormeur du val sans trou rouge, puis le goût des romans m’est venu, avec lui les figures, la foule. Saint Antoine se jette dans la bousculade, les figures lui sautent contre ! Croissez et multipliez ! Trognes et lampions ! J’ai obéi au spectacle de la gesticulation et du scandale. J’étais fait pour ça. La violence, la curiosité, tous les appétits m’y vouaient. Les arbres sont demeurés, et surtout les morts qui ont commencé une terrible sarabande au cou des vifs et des vives, mais je me suis rué dans la mêlée avec la volupté du cogneur entrant dans le tas et jouissant. Avec le goût du mercenaire taillant dans le nerf. Beau ballet de chair succulente et d’os sonore ! Le ballet des squelettes et des bedaines.

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Je vois aussi les vers, le jus, l’eau des morts, l’épouvantable chimie, l’os qui apparaît sous la pourriture et les rotules qu’on ressort intactes du petit tas de cendre au four public. Et quelques étrangetés de même farine. Vite la saignée, que le cœur ne saute pas avant vingt ans ! Vite le régime lait-fruits-fro-mage, les douze heures de sommeil, la cure à Vichy, le basket, le pain sans sel, la gelée d’algues et l’épicerie des diabétiques ! Pouah. Pouah. Pouah. Crevons, mais dans le lard et la mayonnaise. Notez que je déteste la mayonnaise mais crever pour crever ! autant se gaver et se pourlécher de choses puissantes : les œufs énervants, la crème paralysante, les sauces épaississantes et crétinisantes, les riches viandes stupéfiantes et appesantissantes, les vins écraseurs de mémoire et enchaîneurs de volonté, les sucreries débilitantes, les liqueurs assoupissantes et les grosses crèmes payées de l’infarctus. Eclatons ! Dynamitons nos petits cœurs ! Durcissons nos artères et faisons sauter nos ventricules ! Que ça cogne, tonnerre, que ça secoue, que ça tapote, que ça se bouscule dans nos jeunes poitrines et qu’à la fin le canon emporte la carcasse ! On défonce ! On arrache ! J’aime mieux cette chute que l’ascétisme au pain grillé et à la tranche de citron pas mûr. Il faut rétablir les gros repas de trente-six plats, la bedaine hardie, les hanches pleines, l’agrément des rondeurs et des bourrelets. Il faut réhabiliter les grosses joues et les moustaches fleuries, et la pesante démarche des fiers bâfreurs des temps sérieux. Alexandre Dumas contre Amiel. Léon Daudet contre Jean-Pierre Faye. Bouffons ! Arrosons ! Ce temps de maigrichons raisonneurs nous fait chier. Vite, du civet, de la friture, du sang et de la belle graisse généreuse ! On en a assez de la maigreur sous toutes ses espèces, des conardes filiformes, des nichons plats, des côtes saillantes, des cuisses en os de seiche et des culs de garçonnets rachitiques. On en a assez des magazines diffuseurs de régimes amaigrissants, de méthodes de gymnastique, de pamplemousse à jeun et de graines de tournesol pilées. Nous ne voulons pas dégraisser nos fromages, nous. Nous ne voulons pas subsister au yaourt et à l’eau minérale. On en a marre des femmes-mannequins, des femmes-épures, des squelettes cliquetants de Vogue. On veut de la chair. On veut des formes. Des plis, des tas, des nichoirs, des vallons, des creux, de la suave pâte chaude et bien arrosée où nous repaître et nous connaître.

Donc foin des diètes et des régimes, des retraites, des prudences et des analyses de sang. Croquons, engraissons, allumons-nous de breuvages

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riches. Notre écriture nous suivra. Vive les voraces ! Rabelais, Cyrano de Bergerac, Laugier de Porchères, Saint-Amant, Scarron, Restif, Balzac, Dumas, Flaubert, Maupassant, le terrible Huysmans, Léon-le-Gros, Audiberti. Mais pour Sollers, adieu rôti. Adieu rôti, il reste les brouillons des cuistres, les péroraisons des ouistitis péremptoires de la rue Jacob.

Je choisis l’abondance et la surcharge contre la mort. L’empoigne avant la fosse. Le mystère est là. Qu’est-ce qui me fait choisir cette lutte baroque plutôt que l’ascèse, la ligne, la règle ? Est-ce un profond instinct de fibre, comme le cochon est poussé à fouiller le sol, à se vautrer, à s’épaissir superbement de la boue éventrée et retassée ? L’attirance mystérieuse de l’empoigne conduit ma vie : c’est comme une foi. Terreur et bonheur.

Les écrivains de mon pays sont morts ou se consument des années dans l’effrayante solitude. Crisinel affolé de remords et enfermé dans ses prisons. Matthey furieux de pédérastie et de domination cloîtrée. Crisinel, encore lui, voguant de cuite en asile et se noyant. Giauque à son tour se noyant. Schlunegger se jetant d’un pont. Georges Nicole fixant la corde à la branche. Des damnés. Des rejetés. Des fuyards. Ou des ermites, des mystiques : Saint Gustave Roud patron des jeunes poètes psalmodiant ses hymnes dans la ferme des pommiers sous les étoiles, Saint Philippe Jaccottet aux yeux gris, évêque de Grignan, Saint Maurice Chappaz prieur de Kaboul et confesseur des léproseries du Haut-Rhône, Saint Yves Velan pourfendeur d’hérésiarques, martyr de l’Etat de Vaud en 1951. Je n’oublierai ni Saint Voisard martyr de Berne, ni le frère lai Jean Cuttat canonisé par le pape Bertil 1 er en 1969, ni Sainte Alice Rivaz martyre de la domination masculine, patronne des femmes de lettres opprimées, ni Saint Haldas martyr de Rencontre, ni Sainte Corinna martyre, ramasseuse de bois mort et cueilleuse de baies, ni Saint Jean-Pierre Monnier prévôt de Colombier et protecteur des pasteurs solitaires, ni Sainte Anne-Lise Grobéty martyrisée par les Wisigoths supérieurement éclairés de la Tribune de Lausanne, ni Sainte Grisélidis, abbesse à l’œil de marcassite, nonce apostolique à Genève, martyre à Munich et représentante personnelle de Sa Sainteté Bertil auprès de François Nourissier, ni le grand Saint Nicolas Bouvier, dit l’Explorateur, dit l’Enlumineur de timbres-poste, dit le Japonais, canonisé à Ceylan en 1963 et représenté dans tout l’Orient porteur d’énormes lunettes d’écaille de tortue du Pacifique, ni Saint Georges Borgeaud le plus saint de tous puisqu’il subit le martyr de ses amis chaque nouveau jour, le patron des prometteurs, le protecteur des chats littéraires qui ont échappé à Léautaud, l’intercesseur des écrivains grammairiens qui n’ont pas passé le filtre de Chapelan, une tête d’ecclésiastique romain, la foi inquiète et prolixe, il cache un chapeau de cardinal derrière son trousseau dans l’armoire de sa chambre à coucher. Oh la belle hagiographie vaudoise et romande ! Les fers et les bûchers ont décimé les armées des purs ? Détournez-vous de la maigreur. Maintenant ce qu’il faut à tous ces saints, c’est l’ampleur et l’abondance, pour les sortir du consistoire. Le pauvre Damien a été désossé pour avoir tiré un coup de canif à Louis XV ? Le chevalier de la Barre a été décapité pour avoir gogueluché Dieu ? J’aime ces fous. Ils sont fous parce qu’ils ont tout juste dépassé la limite, un petit saut dans l’excessif ou l’inimaginable. Et Ravaillac, et Chappaz en Valais, et moi pour mon Portrait, et Bertil pour nous publier et pour nous défendre ? Mais moi ce que je déteste c’est la solitude et l’indigence. J’ai trop souffert de la faim et du désert pour ne pas me ruer dans la glorieuse multitude des nourritures et des figures. Le style des tendus, des fils de fer, des maigrelets, la triste mine des pédants, les singeries des intellectuels à principes et à pétitions, les clercs à peau de cochenille et les grisâtres du nanisme gauchisant ont conspiré contre la littérature, contre la vie ! Ils égrènent le chapelet des agonisants ! Les vrais saints de Suisse romande tiennent le coup comme des abbatiales à douces voûtes, comme des chapelles de pierre solaire contre les tubulures et le béton. Un jour, ça éclate. Il y a du bulldozer dans ces ruches, dans ces basiliques de molasse et ces saintetés entre verger et trois décis. Les saints sans diplôme crachent dans leur main et tirent leur plume de leur poche. Alors allez-y mes pères il y aura des grils, des crocs, des fouets et des couronnes d’épines mais nom de Dieu soufflez sur vos petites pages, nourrissez-les, gonflez-les, durcissez cette nouvelle panse et musclez-la, agrandissez vos lettres, forcez vos pleins en cuisses de gaupe et affinez vos déliés comme des cheveux d’ange de seize ans, confortez, fortifiez, ajoutez, surchargez et peinturlurez et rajoutez encore de l’odeur et de la couleur et du saignant et du pleurant mais donnez-nous des agapes qui tiennent à l’estomac, que diable. On a assez crevé de faim. Ayez du poids. Le désert viendra ? On pourrira quand même au trou commun ? Oui et oui. Mais ayez du poids. Il en restera quelque chose. Croissez et

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multipliez ! Faites un peuple de vos cinq poissons ! On n’écris pas de bouquin sans casser des œufs. Ça cogne et rogne, ça charogne, l’ivrogne besogne ses vergognes, ça grogne de Payerne à Rarogne. Et les grands saints du Moyen Âge, nos homologues en bure trouée et en cotte, vous croyez qu’ils ménageaient biquette et chouquette ? Ils empoignaient leur bâton et ils besognaient. Ils taillaient dans la sottise, ils cassaient du cuistre, ils faisaient taire les maigres et les tièdes. J’ai été chassé du Jardin, c’est entendu, ce n’est pas une raison pour jouer les détachés. Le style c’est l’homme ? Oui mon Buffon. Alors empiffrons-nous, forcissons, quand sonnera la fanfare du Jugement dernier j’apporterai mon petit livre au tribunal et le Président s’épanouira. – Viens mon cher Jacques ! me dira-t-il. Assieds-toi. Tu as réjoui mon oreille. Le style de l’insensé reste pauvre mais l’écriture du sage se tord de joie sous les narines de Yaveh. Assieds-toi. Regarde cette cour ! Tu ne t’es pas économisé, et le généreux est pareil au chaudron qui siffle sur les flammes du campement : il gave les guerriers, et le prêtre lui-même trempe sa cuillère dans le brouet.

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