Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 23 sur 39

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Carabas

Féminaire

 

À bon droit on commence à la façon des blasons. Je propose ce petit poème en rimes féminines comme inventaire et pour le ton :

Œil, œuf solaire, entaille à l’âme,

Doux seins lumineux à m’absoudre,

Fesses de fraîche et fine foudre,

Poils broutés au cœur de la dame,

Œil, flèche en feu et tendre lame,

Poils, bûchets de boucles ou moudre

Le parfum fou par quoi résoudre

Dans le lait le suc de la dame !

Je vis de vos vœux, vos alarmes,

Fesses de soie, nuit nette où sourdre,

En gouttes chaudes me dissoudre !

Œil, seins, poils et fesses, Césame

Ouvrez-vous cavernes de l’âme

Avant que nous tombions en poudre !

Je ne peux vivre ni écrire sans une femme auprès de moi. Ecrivant cette page j’ai femme et chalet, une jeune femme très belle, élancée et souple, agressive et câline ce qu’il faut, et un paysage de prairies et de rochers sous le bleu incendiaire. O blason échiqueté de chair et d’azur ! Je travaille.

O torse à deux besants de rose écartelé d’ombre et de roux, triangle boucleté de sable soutenant la plage douce où mourir et dormir.

De ses yeux je ne dirai rien sinon qu’ils noircissent à mesure que le soleil monte, myrtilles brûlées, puis cerises brillantes, puis jais violent dans l’air en feu, de ses yeux je ne dirai rien. Ils ont le terrible éclat d’un sort jeté, le mystère nocturne en plein jour d’un défi fatal, et leur noir même dans l’amande bleue me fait rêver par antiphrase au jaune du blanc, à la pastille d’or, à l’aréole astrale dans l’admirable blanc de l’œuf saint.

Ils ont une acuité longue : voient des détails à un kilomètre, l’écureuil au sapin (et l’on rit d’imaginer bondissant le pasteur d’Epalinges), le renard entre soir et nuit, la chouette à l’aube dans le coton gris où la rosée luit de ses milliers de regards dans les toiles d’araignée, ils précisent les choses et inventent des ressemblances, ils ne cessent de découvrir et je rêve d’être enfin derrière ces deux yeux-là, un seul instant, pour voir le monde à mon tour avec cette exactitude et cette vigueur, il me semble que l’évidence me sauterait contre et que je ne me tromperais plus jamais.

Le soleil monte, ils foncent, ils se resserrent, ils deviennent points éblouissants dans la fournaise blanche de midi, ces charbons ! O blason de lumière à deux escarboucles d’où jaillissent les rais baroques ! Œil, œuf noir des soleils ! D’argent à l’ombre de soleil levant de sable, et le visage s’éclaire d’une songerie quand les yeux fouilleurs se fixent au loin sur un mystère fertile.

Avec les seins vient la merveille. Pulpe, renflement dur, sac de nuit et de lait, poche dressée et ronde, fruit trouble et terriblement net, terriblement visible, et au centre du globe de soie vit la corolle rose-brune, la médaille de tendre rouille où la morsure fera naître la double couronne de points frissonnants. Gonflés, fermes, malléables, les seins portent ainsi leur propre regard : deux yeux aveugles, dont la lumière orange éclaire à l’intérieur de ces boules délicates et agressives, fanais rouges dans la nuit soyeuse où des canaux, des tubes, des vaisseaux portent le lait de la tiède ombre. Des veines irriguent les sphères, on voit leur tracé bleu, bleuâtre, vert léger sous l’albâtre de la peau transparente. Sang, lait, chaleur, chair habitée de ces douceurs, toute la force opaque du féminaire. Le sang nourrissant la chair où le lait va sourdre, la caverne, l’anfractuosité portées rondes, neigeuses, fleuries sous la précision des clavicules et les épaules où luit le jour. La capillarité dans la cave spongieuse. Je parle du corps des femmes, je parle d’une femme aux bras bruns, elle m’enferme en elle et tient mon visage pressé sur sa poitrine. Je prends le bout des seins

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entre mes lèvres, entre mes dents, je presse doucement. Les seins réclament cette pression, ce poids, ces baisers. Les seins jumeaux, double richesse, ampleur symétrique des yeux, blason de fécondité, monnaies portées au champ étincelant, fraises dans la faïence bleue, abricots du diable, nuages solides à flotter sur l’eau rêveuse !

Enfant je regardais ces boules sans comprendre, puis leur gloire me fut révélée et j’entonne le cantique de la femme aux seins montrés, – femme au centre du monde, seule préoccupation, seul souci, seul chant tenace et vivace au cours des années dans les dédales. Qu’est-ce qui compte ? Le sentiment poétique de la vie. Une femme le suscite aussitôt. Vivre sans une femme est impossible : ce serait une agonie de chat amputé. Que fait la mienne ? Rien, tout, elle fend du bois, elle se coiffe, elle lit des contes de Maupassant en livre de poche, elle sort ses courses du panier, elle réchauffe du café. Rien, vous voyez. Elle a son pull noir et des jeans, souvent je me lève, je vais derrière elle et je prends dans ma main ses seins ronds sous la laine et le soutien-gorge. Pourquoi ? Parce que j’ai besoin de retrouver terre, comme Antée, pour voir juste et pour penser juste. Ainsi je fuis les abstractions et la sottise, la poésie rayonnante allume les figures, les objets pèsent de toute leur puissance, le cœur se remplit de lueurs. Une femme ainsi nourrit l’heure, porte l’existence et tout acte : sans femme je ne pourrais écrire quoi que ce soit, faire aucun projet, inventer ou refaire aucune route.

C’est une absolue certitude : femme au milieu de toute vie. Et son signe superbe et tendre, cet emblème deux fois glorieux, ces mamelles crêtées de flamme sucrée, ces collines où j’écouterai, jusqu’à ma mort, la naissance du souffle amoureux et maternel.

Peinture, géométrie, figure, enseigne, symbole, insigne éclatant, voici le corps de la femme immédiatement. Une représentation, une image écrite. Les poils, c’est la sauvagerie. Ils installent le scandale originel au bas de ce ventre poli, le fumet de bête, la mémoire première de la race. Sur la peau claire les poils choquent, ils étonnent, leur rappel sonne comme un reste d’histoire effrayante accroché à la peau fine et aux courbes. Ils bouclent, ils brillent. Courts, drus, une toison nette, un triangle qui bombe à la pointe inférieure sur la jointure des souples lèvres. Je les vois comme le dos d’un animal frisé et nourri, comme une main renversée et gantée, un gazon fort, une herbe plus bas dans les cuisses où l’humide gagne, une g p g g longue végétation odorante où le féminaire s’exalte et dure. Poils en surface de fourrure, fuite vers le centre, barbe sur le torse aux yeux roses, mousse, lichen, laine, étoupe, cheveux qui s’allongent sous la douche, forêt pleine de bulles dans l’eau calme, un doigt les chasse et l’animal se couche sur la peau secrète et brûlante.

Triangle vieux comme l’espèce et ornement baroque entre les flancs. Drôlerie, humour brutal, viol des usages, curiosité exhibée, injure, caresse. Qui fait l’ange perd ce puma et meurt dans la pire solitude. Comment vieillissent les hommes sans femme ? Ils sont secs, aucun geste maternel ne se noue à leur cou, ils n’ont jamais le vrai souffle à leurs lèvres, jamais le visage aimant penché sur eux. J’imagine les vieux fous dans les hospices, et les moines, les prisonniers. Des ossements desséchés dans les murs. Ou la grâce, douceur féminine, adoucit-elle l’ascèse des saints ? Dans la cellule du dominicain, oui, elle irradie, je l’ai vue. Mais dans les niches, les cloisons, sur les perchoirs des asiles ? Les vieillards se pendent ou se soûlent, et quand il n’y a plus rien à boire, rien à mourir, ils zigzaguent sur la route devant la grille et guettent le camion-citerne qui les écrabouillera entre chien et loup. Une tristesse épouvantable me submerge quand je pense à ces pauvretés. Il faudrait repartir sur quelconque océan. Avoir le boucan aux oreilles. Sauter dans la fournaise : une femme peut seule m’y lancer. Toujours l’initiatrice, l’unique source, celle qui traduit, qui renseigne, qui montre. J’ai aimé beaucoup de femmes ? Elles m’aidaient à vivre. Leur souffle me consolait de la mort. Cavatine contre la faux noire ? Comme leur regard, leur cou, le ventre lisse, le triangle frisé sur la profonde, secrète, vertigineuse bouche. Cavatine printanière.

Il y a les cuisses et les fesses, conques de muscles, paniers, tresses tendues, – piliers des cuisses, pastèques des fesses, droiture des cuisses, sphères des fesses, colonnes des cuisses, nœuds charnus des fesses, fief hissé et tenu haut : cet arbre deux fois des cuisses portant le bassin et la rondeur des fesses comme un tohu-bohu vif et allègre. J’use mon violon biscornu ? Encore faut-il que vous voyiez les images que je veux, ou je me raclerai au strigile pour me punir et vous jetterez mon in-folio dans les buissons. C’est que mon humeur héronnière a passé : je chipotais, j’écrivaillais des poèmes, je publiotais des plaquettes, et rien ne me retenait longtemps. Maintenant je dévore. Non pas des limaçons ou des mille-pattes ! Devant ma tasse de sou-chong où je ne tourne pas trop longtemps la cuiller, je

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découvre à mon blason de nouveaux meubles, des émaux, des positions, des partitions, des brisures, des charges dignes du féminaire. D’où me vient ce goût du blason ? De son langage, sans doute, vieilli, rigoureux, de sa syntaxe harmonieusement autoritaire, des beautés éclatantes de quelques mots qui ne subsistent qu’en héraldique, et leur vertu est de suggérer aussitôt la figure, la couleur, le motif et le pouvoir combatif ou persuasif de l’écu. Ainsi le blason des poètes, qui serre, isole, représente le sujet en couleurs hautes et frappantes. Les mots très beaux de la vieille science et le tableau frais, exact, vif dans son texte. Je suis resté tout resveux et rassoté devant les langages techniques, il m’est arrivé de piocher dans des traités de sylviculture ou d’élevage (Traité de l’Appréciation du Bétail suisse de Race tachetée – Méthode du Pointage et du Mesurage, Berne, K. -J. Wyss, imprimeur-éditeur, 1914) seulement pour m’émerveiller.

Elisabeth lit Farce normande (à moi ça m’a donné l’occasion de retrouver Ce Cochon de Morin pour la trentième fois), le soleil descend derrière les Tours d’Aï, les hirondelles se précipitent au sol et rejaillissent dans l’air jaune. Et les cuisses, les chères fesses ? On ne les a pas oubliées, les biquettes. Ou les bonnes ? Leur double vigueur rassure et affirme. On peut tabler sur ces certitudes. Ne t’égare pas, disent-elles, ne te distrais pas de nous, puisque nous sommes le vrai lieu et l’origine. Ne philosophe pas trop, marquis, ne ratiocine pas et moque-toi de toute abstraction. Nous sommes terre, aubier frais, boule de beurre, nous te protégerons dans ton sommeil, nous nous ouvrirons à ta volonté. Je les ai écoutées. Je reviens à la paix des fesses, de l’ongle j’éprouve leur délicatesse, je suis du doigt la courbe et l’arrondi, je descends dans l’auget nocturne. C’est une leçon favorable, et depuis longtemps je n’écoute que son seul augure reposant et clair.

Il y a les bouches. Celle des dents et de la langue, sa mobilité, sa faim, l’ardeur des gencives sous les lèvres, la ventouse des lèvres, la salive dans ma salive, la langue active qui veut son bien, qui travaille, qui n’a jamais de repos à explorer, à retrouver l’autre langue dans l’autre bouche. Les dents qui attaquent et qui empêchent, les dents morsure et barrage, leur surface polie, leur dureté sous l’émail lisse qu’on imagine dans la nuit de la bouche comme une phosphorescence et un reflet. L’odeur de la bouche : sel, chaleur, et certitude, bien-être par cette chaleur, par ces liquides habités : maison de la bouche. Aller, rester, retourner, fouiller dans la bouche aimée, de la langue explorer le relief des dents, le grain de la gencive, la cambrure de l’autre langue, le creux du palais. Revenir aux lèvres, les fermer, les mordre aux commissures, les mordre au renflement, les refermer sur leur nuit.

Il y a l’autre bouche de nuit sous ses lèvres souples et brûlantes. Sa salive est plus épaisse, un suc, un lait dans les plis, la douceur de ce lait baigne tendrement cette bouche lisse et rose au centre des colonnes satinées, sous les boucles et les moelleuses babines. Elle est secrète, on la caresse, elle pleure, on l’ouvre, on la tient fermée sous les lèvres, au-dessus d’elle vient la brûlure sous la crête et les poils, le petit Poucet veut être mordu, être dévoré, être écrasé contre l’os et le muscle, il brûle, il est baigné de lait et de sueur ! Et les cuisses grandes ouvertes portent ce feu au centre offert, cette humidité soyeuse et tendue, cette impatience de bête trempée et ardente, cette forêt marine, toute la douce chair vibrante où le baiser et la caresse s’exaspèrent et s’épuisent jour après jour. La bouche sur la bouche. La langue cherchant son bien dans le miel et le lait marin comme une abeille dans une ardente corolle, la langue s’acharnant, la lèvre s’enfouissant dans le suc et les lèvres comme une taupe nocturne et infatigable à se loger, à se confondre, à se perdre dans l’oubli chaud de la cave maternelle.

Voilà l’adoration et la seule prière possible : le visage est appuyé et pressé aux colonnes, les genoux l’enferment et tremblent, au centre la bouche se pose sur la bouche et la respire, la presse, la pénètre avec tendresse tandis que la caverne immémoriale reçoit tout l’être et le submerge dans la douceur sans âge et sans voix. Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que la douleur ? Toute blessure, toute tristesse sont abolies dans la paix absolue. Que peut la mort à cet instant ?

Ah la mort, on la retrouve plus tard lorsqu’on étreint les flancs, les épaules, quand il faut toucher le crâne horrible sous le visage, le squelette sous les seins, la tourbe ou la pourriture ou la poussière où bat le cœur, où vit le sang… Je n’ai jamais tenu un seul corps embrassé sans imaginer les os qu’il sera dans la tombe et son rire déchu dans la fosse. Mais en même temps la chair, la salive, le lait repoussaient la mort, la niaient, et ces hésitations, ces terreurs, ces défaites faisaient du corps des femmes un champ de bataille où je m’épuisais à faire triompher la vie de la ruine et des pires chimies. J’écoutais la respiration, le souffle faisait fuir les images

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de chair décomposée. Je tenais une épaule dans ma main, sa santé chassait le tableau d’un corps flottant dans les humeurs et la pluie visqueuse des cercueils. Je regardais au fond d’un regard et les points d’or de l’iris dispersaient les visions d’os perçant la pulpe bien-aimée. Je m’endormais, je me réveillais : elle respirait à côté de moi, la nuit nous enfermait dans sa sécurité. Je touchais le corps à mon côté : chaud, vivant. Immédiatement la mort nous sautait dessus – ses putréfactions, ses vers, son rictus, – je devais réveiller l’endormie pour la mettre en fuite, je devais dévorer une chair doucement vigoureuse, je devais m’enfouir dans sa chaleur pour que l’effroyable spectre recule et sorte.

Je me méfie des allégories, je ne représente pas la mort ! Je touchais du doigt les os, les côtes, les dents, le crâne de la femme que j’aimais au lieu de sa peau vivante, au lieu de sa plénitude heureuse. C’était elle que je voyais morte, elle que je retrouvais déchue et disloquée entre mes bras, et la lutte reprenait, je devais l’arracher à sa mort, la vie s’ébrouait, vibrait en elle, j’entendais à nouveau sa voix, son cœur se remettait à battre régulièrement, ses yeux s’ouvraient, elle m’entourait de ses bras… Voilà une des fascinations – peut-être la plus forte de toutes, que j’ai connue dans ces nuits. Aujourd’hui je n’ai pas cessé de me battre contre la faux : je regarde Elisabeth et soudain une tendresse aiguë me tire le cœur, j’ai besoin de l’étreindre, de la serrer jusqu’à la souffrance pour ne pas hurler à la vision de son cadavre.

Qu’est-ce que cette peur ? Une lâcheté ? L’affolement de l’être devant le vide ? La terreur de la solitude ? L’effroi des maladies, du vieillissement, des déchéances ?

La passion d’amour élève et ennoblit jusque dans les pires erreurs. Elle consume le mal, elle donne raison contre tous, elle illumine le corps et le cœur. J’aime toute Elisabeth dans sa bouche, son enfance, ses tristesses, ses premières règles, les enfants qu’elle aura, sa vieillesse, sa mort. J’aime son intelligence, et ses angoisses, et son destin. Ses rires de petite fille, ses sauts de gamine, ses prudences maternelles. L’âme est dans l’être comme le fœhn souffle dans l’arbre, on voit bouger les branches, l’air le secoue et l’anime : j’aime ce vent qui hante notre chair. L’âme en nous, la grâce dans le sang, le céleste et le sauvage mêlés, l’ange dans la lymphe, l’œil dans la mortelle épaisseur. C’est la leçon du féminaire. L’œil, la bouche, les roses des seins, la toison au doux ventre, la bouche d’ombre dans les cuisses, et couronne, lumière noire, la chevelure s’ouvrant sur le drap comme un soleil sombre où lire l’heure et toute vie. Voilà mon bréviaire : c’est le féminaire qui dicte et qui montre la voie. Cette merveille, et par elle l’écriture, dressée comme un chant dru contre la mort.

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