Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 35 sur 39

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Carabas

Annexes

 

AJOUTÉES À L'ÉDITION

ORIGINALE DE CARABAS

PAR L'ATELIER PANIK

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ENTRETIEN AVEC

JACQUES CHESSEX

1979

 

JÉRÔME GARCIN : On t’a toujours reproché de dire la vérité. Par exemple, les attaques qu’on a formulées contre L'Ogre, ici, venaient de ce que l’histoire d’Isabelle était une histoire authentique, que tu avais vécue, et, finalement, tous les procès qu’on t’a intentés, à toi écrivain, à toi romancier -qu’avant toi on avait intentés à Flaubert et à d’autres – relèvent du fait que ton pays, que les gens de ton pays ont l’habitude de se voiler la face…

JACQUES CHESSEX : Et la bouche. Ici, on se tait…

JÉRÔME GARCIN : Tout d’un coup, devant toi, ces gens découvraient ce qu’ils n’avaient jamais voulu voir. Je crois que cela situe bien, dans ton œuvre, l’apophtegme bien connu : « Nul n’est prophète en son pays ».

JACQUES CHESSEX : Depuis La Confession du Pasteur Burg qui a été mon premier livre de scandale, jusqu’à mon dernier recueil de nouvelles, Le Séjour des Morts, aucun de mes livres n’a laissé indifférent. Et même, c’est une litote, n’a simplement apaisé, parce que chacun d’entre eux a fait le procès d’une certaine attitude : d’un mode d’être que je condamne. Le pire, dans l’ordre des idées, enfin des violences, c’est Carabas. J’y disais la vie d’un Vaudois quotidien, et ce Vaudois quotidien vivait évidemment ses passions et il les avouait. Un scandale affreux qui a provoqué des plaintes, des coups de téléphone anonymes, des injures, des menaces de mort – quand je dis menaces de mort, je pèse mes mots. À l’époque, mon éditeur suisse, Bertil Galland, a été chassé par la maison qui l’employait parce qu’il avait osé prendre ce manuscrit. On a fait pression sur certaines personnes assez haut placées pour que me soit retiré mon poste d’enseignant, on a renvoyé le livre à l’éditeur, on a menacé de mort un journaliste juif, un de mes amis, Roger Nordmann, parce qu’il avait pris ma défense dans deux grands journaux romands. Des menaces de mort qui commençaient toujours par « Sale juif, on aura ta peau ».

Un soir, j’étais dans un restaurant du Gros-de-Vaud, à Echallens, à l’auberge communale (c’est une auberge très flaubertienne). J’avais convié, pour fêter Carabas, Bertil Galland, Roger Nordmann et François Nourissier.

On a parlé du livre, forcément, et Nourissier : « Quel a été l’accueil ? Ça n’a pas dû être drôle ». Parce qu’il connaît très bien ce pays, Nourissier se doutait de l’horrible accueil. Réponse : « C’est pire que ce que tu crois. Je vais te montrer ». Et j’ai sorti de ma poche un paquet de lettres. Il en a pris connaissance, il était bouleversé. Un moment après, Roger Nordmann a sorti de sa poche les choses innommables qu’il avait reçues lui-même.

JÉRÔME GARCIN : Tu as fait beaucoup plus de bruit, et beaucoup plus de mal au pouvoir que des écrivains appartenant à un parti politique, que des écrivains engagés ou se disant tels.

JACQUES CHESSEX : J’en suis persuadé, parce que le consensus de la bourgeoisie, c’est de ne rien dire, c’est de ne pas montrer la faille, le bât qui blesse. Or depuis dix ans, sans cesse, j’ai montré cette faille, dénoncé un certain nombre de tares, d’hypocrisies et d’horreurs. Je l’ai fait – il faut le dire – dans une langue, et c’est plus important que de le faire dans un article de journal, dans La Voix Ouvrière, par exemple, parce que les journaux se jettent et passent. Les livres, lorsqu’ils sont saisis dans l’aura stylistique, dans l’aura rhétorique, deviennent des œuvres. À ce moment-là, scripta manent, verba non volant. Le proverbe latin se vérifie quand il y a sublimation par l’écriture. Volonté de ne pas détruire le message politique dans un discours de meeting, ou dans une feuille épisodique.

É Ô

JÉRÔME GARCIN : Tu aurais écrit ce que tu as écrit en appartenant à un parti politique, il aurait été beaucoup plus facile, pour les gens qui t’entouraient, de s’attaquer au parti. Tes détracteurs auraient été moins terrifiés, moins choqués, en sachant que tu appartenais à une grosse machine politique. Alors que tu étais seul, que tu te battais seul sur un terrain où tu n’avais nul allié, ou si peu…

JACQUES CHESSEX : Aucun allié, ici. Mais l’accueil des Français, ouvert, amical, m’a beaucoup touché. Quand Carabas a paru chez Grasset, j’ai senti très fort cette amitié, cette ouverture. En Suisse, il est de bon ton de dire que je suis un anarchiste de droite. Ça ne veut rien dire, n’est-ce pas, ça ne signifie rien du tout, mais c’est une facilité. On dit : « Ah ! Chessex ! C’est un anarchiste parce qu’il a un tempérament violent, il trouble, il dérange, et puis comme il n’est pas à gauche, il est à droite, c’est un anarchiste de droite ». C’est vite fait. C’est tout à fait suisse, ça rassure. On étiquette. Or, il a paru, après L’Ardent Royaume, dans L’Humanité, un article de mon ami André Stil, qu’à l’époque je ne connaissais pas du tout. André Stil a relu mes livres. Il les connaissait très bien, à vrai dire, il connaissait très bien Burg, L'Ogre, il avait lu les nouvelles et il avait lu Carabas. Il en a fait un portrait que j’ai trouvé prodigieusement honnête, juste et efficace. Pourquoi ? Parce qu’il disait : « Évidemment, il s’attaque à nous, les Communistes, il s’attaque à nous nommément dans un chapitre qui s’appelle « La Politique de Pantalon », il s’attaque aux Popistes qui sont nos camarades suisses du Schweizer Arbeit Partei, du P. O. P. C’est un parti que nous respectons, disait Stil, et que nous aimons. Effectivement, Jacques Chessex attaque ce parti, mais est-ce que vous ne voyez pas, disait-il à ses camarades, qu’au-delà du parti, il attaque votre bourgeoisie, qu’il attaque votre façon d’être, qu’il attaque le consensus de l’hypocrisie, de la banque, du secret bancaire, du cachet. C’est un écrivain profondément révolutionnaire. Oh ! ça ne va pas être facile pour lui, en substance, ajoutait-il, mais comme c’est bien qu’il y ait un Chessex dans chaque pays qui nous entoure, ça empêche les gens de dormir tranquilles. » J’avoue que j’avais été très frappé. Mais je n’ai pas rencontré Stil jusqu’à l’été dernier où il a été élu à l’Académie Goncourt, et là nous nous sommes embrassés comme de vieux camarades.

É Ô

JÉRÔME GARCIN : Si ton gouvernement était un gouvernement totalitaire, ou fasciste, tu serais tout simplement en prison.

JACQUES CHESSEX : Ah oui ! Ou bien je ne serais plus du tout.

JÉRÔME GARCIN : Ou dissident ! Mais comme tu aimes trop ton pays pour le quitter, je crois que tu serais dans ta tombe…

JACQUES CHESSEX : De toute façon ce serait le goulag. C’est pourquoi j’ai beaucoup aimé le message de Soljenitsyne, son fameux discours de New-York où il nous disait à tous : « Où que vous soyez, ça n’a aucune importance, qui que vous soyez, quelles que soient votre formation, votre race, ça n’a aucune importance, témoignez simplement pour le Sacré : quand vous aurez témoigné pour le Sacré, il y aura partout des prophètes ». C’était prodigieux, ce prophétisme unanimiste de Soljenitsyne, à ce moment-là.

JÉRÔME GARCIN : Depuis il a eu le tort de devenir américanophile…

JACQUES CHESSEX : Je suis tout à fait d’accord. Je n’aime pas ses livres, à part des petites nouvelles que Christian Bourgois a publiées, Zacharie l’Escarcelle. Mais j’aime beaucoup sa vision de l’ancienne Russie, La Maison de Matriona…

Quand j’ai découvert Zacharie l’Escarcelle ou La Maison de Matriona, je me suis senti très proche de Soljenitsyne et quand j’ai lu son discours de New-York, il m’a convaincu. Pas du tout par ses grandes flamberies pro-américaines, par son côté Carter et Compagnie. Ça je m’en fous, je trouve ridicule. Mais l’homme qui vous dit : « Vous êtes tous des prophètes, vous êtes sacrés parce que vous parlez et quand on parlera, le goulag sera fermé, ou du moins le goulag se rétrécira et on en sortira », je crois que cet homme a raison.

JÉRÔME GARCIN : Revenons à Carabas. Pour moi, pour ceux qui t’ont lu du début jusqu’à la fin, c’est à tous les points de vue un livre central, dans la mesure où il situe l’avant et l’après, il situe ce que tu as écrit avant et tout ce que tu vas écrire. Pour la première fois, il te place comme quelqu’un qui a le poing fort, qui a le poing violent, et qui ne s’empêche pas de dire ses quatre vérités.

JACQUES CHESSEX : C’est aussi une expérience stylistique très importante. Pour la première fois, je me suis senti totalement libre de faire un livre dans toutes les circulations possibles et imaginables, sans aucune rétention quelconque, à savoir : un chapitre pouvait devenir âpre, un autre parodique, un troisième absurde et cocasse, enfin je me permettais de suivre mes humeurs, mes colères, mes tendresses ; de céder à mes images, à mes terreurs ; de vivre le désir et la hantise de la mort. Et toutes les fêtes de l’écriture.

JÉRÔME GARCIN : Littérairement, il y a quelque chose de très important dans ce livre : pour la première fois, tu y confesses tout ce que tu dois à Flaubert, et tu le corrobores jusque dans l’écriture.

JACQUES CHESSEX : Je suis content qu’on en parle, j’ai essayé de faire un livre flaubertien, cela va sans dire, de m’y décrire comme flaubertien, sous deux aspects essentiels de Flaubert : sa détestation de la bêtise (Saint Polycarpe !) et l’épouvante du style, la fascination de l’écriture. D’où le fait que j’ai commencé par lire ce livre à haute voix, à mesure que je l’écrivais. Je le lisais à Élisabeth, de haut en bas, en large et en travers, à peine un chapitre était écrit. J’ai passé le livre au gueuloir, exactement comme à Croisset. Nous étions à l’époque dans une montagne, on avait loué un chalet très isolé et j’avais décidé que pendant deux mois je ne verrais personne, je ne boirais pas d’alcool, rien – il y a eu une faille, le 1er août, qui est fête nationale, c’est une sérieuse faille, mais enfin bon, une faille qui m’a coûté deux jours de travail – et que nous ne mangerions que des fruits et des fromages, et que nous ne boirions que du lait. Alors ça a été fou ; de juillet à fin août, j’ai travaillé sans cesse. Avec des promenades, avec des départs dans la montagne ; on est allés voir le lac des Chavonnes par exemple, où j’ai situé un texte étrange de Carabas.

in Entretiens avec Jacques Chessex,

éditions de La Différence, 1979

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