Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 10 sur 39

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Carabas

L’ecclésiaste Me Convoque

 

Me voyant m’évertuer comme un damné, l’Ecclésiaste me convoque un beau matin et me tire les oreilles : — On fait des livres à n’en plus finir, et trop d’étude est une fatigue pour le corps. Du calme, imbécile ! Tu bleuis des quintaux de feuilles de ta Pelikan au bec d’or, et qu’écris-tu ? Vanité et poursuite de vent. Malheur à celui qui peint le diable sur la muraille. Pourquoi salis-tu ta figure ? Tu veux te châtier ? De quoi te punis-tu ? Le juste se perd par sa justice. Ton livre, tu t’y peins en cochon. Tu n’es pas plus alcoolique que moi. Pas plus salopard. L’Ecclésiaste aussi a bu des verres. Il n’en fait pas une affaire. Quant aux dames, pauvre naïf, elles aboyaient sur mon passage dans les rues de Jérusalem. Est-ce que je fais mon portrait ? Tu tends les reins à l’étrille. Est-ce par sagesse ou par aveuglement ? Ne sois pas juste à l’excès, ne sois point sage outre mesure. Pourquoi besognes-tu à ta propre ruine ? L’exagération est vanité, poursuite de vent. Mieux vaut deux mains paisibles au soleil que le tremblement de l’avidité et de l’invention. Tu flattes le diable, tu le barioles, tu gonfles ta grenouille à la taille du Léviathan. C’est le ruban volé de Rousseau. Quel fantôme cours-tu ? Les os des Prix Nobel et des ratés blanchiront pêle-mêle dans les décharges publiques. Le même sac pend au nez des Goncourt et des fous littéraires grésillant d’impatience dans l’antichambre. Mieux vaut un verre d’eau minérale dans la demeure de l’Eternel que toute une œuvre annotée à la Bibliothèque de la Pléiade. Jette ta plume, insensé. L’Ecclésiaste dit la vérité. Pourquoi ensables-tu tes portugaises aux paroles de l’Ecclésiaste ?

Mais je ne bouchais rien du tout. J’écoutais et j’enregistrais. L’Ecclésiaste leva le doigt et continua :

— La seule allure de l’insensé le signale sur la route. Ses zigzags crient à tous : « Je suis cinglé ». Ta route n’est pas belle, mon fils, et plusieurs sires titubent et divaguent avec toi. La plume de l’insensé cause sa perte. Le début de son livre est plein de sottises, et les propos qu’il tient aux dernières pages sont d’une insanité dangereuse. L’insensé prodigue les paroles. Mais qui pourrait lui révéler ce qui se passera après lui ? Tu as ri, insensé. Souviens-toi : la parodie aussi est poursuite de vent.

Je commençais à m’énerver. Qui était-il après tout ce vieux prêcheur pour m’exhorter et me houspiller ? Ecclésiaste ou pas, la barbe. J’ai écouté assez de calvinistes dans mon âge tendre, assez de sermonneurs effarouchés, de bas-bleus, de conseillers de paroisse choqués, de vicaires mégalomanes, de suffragants vengeurs et de hoquetants ministres pour me passer des théories d’un vieux couillon dans son fauteuil. Mais je ne ruai pas dans les brancards. Je ne pris pas le mors aux dents. Point ne fis feu des quatre fers. Point ne sortis de mes gonds. Las, voyez plutôt l’infâme. Que fit ce lâche, ce madré ? Il se donna un air contrit, remercia son mentor de sa harangue, jura qu’il changerait d’église, que c’en était fini du baroque flamboyant et des cascades, qu’on vendrait la motocyclette, qu’on ne boirait plus que du lait, qu’on écrirait des psaumes et une thèse sur Camus. Sur Camus ! Le vieux couillon souriait de bonheur. Equilibre ! Humanisme ! Classicisme, enfin ! Toute la sotte morale méditerranéenne triomphait à ce point culminant. Le brave, comblé, pleurait.

Pour moi je réfléchissais sur la duplicité et le théâtre. Faire un pas en arrière pour mieux sauter. Savoir perdre une bataille pour gagner la guerre. Mentir au bon moment. Ruser. Perdre la face à temps, attraper l’autre, lui coudre les manches. Toute une sale comédie pour être libre, pour errer et pour persévérer diaboliquement, pour choisir de vivre et de mourir à ma façon buissonnière. Rarement j’ai senti ma différence comme ce matin-là. Ma solitude. Le désert de cette route. Et compris le prix à payer. Mais l’entretien était terminé. Je venais à résipiscence, on était satisfait de moi. Comme c’était simple ! Je regardai une dernière fois le complet gris, les petites lunettes brillantes à monture dorée et le long nez de l’Ecclésiaste derrière son bureau municipal. Il suait de fatuité joyeuse.

En sortant sur Montbenon j’ai failli vomir d’écœurement, puis cette fin de matinée d’automne, les châtaigniers jaunes, l’air doux me calmèrent lentement. Je suis descendu à Saint-François, je suis entré au Romand où je me suis fait servir une chope par Madame Betty. La bière était glacée dans le verre. Des gens braillaient en première classe. Je continuerais. Mon diable, mes livres. Je riais à mon tour, maintenant. Dieu que cette bière

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était bonne, sa mousse fraîche, le liquide glacé au gosier, la grande chope bientôt finie, n’est-ce pas, mais j’allais en recommander une et lire les journaux sans me presser. J’avais le temps ! Poursuite de vent ! Et je riais, riais encore, puisque le rire de l’insensé ressemble au pétillement des épines sous la chaudière. Au pétillement !

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