Carabas
Les Suites D’une Fugue
Il y a quelques années j’ai aimé une jeune fille. Elle avait dix-huit ans. Un petit côté Service civil international, des yeux bleus, des cheveux blonds qui devenaient roux quand elle les avait lavés, dans tout le corps quelque chose de gracile et d’agressif. J’avais trente ans. On est devenu amis des clairières, le soir, d’un ou deux halliers où poussaient des fraises, d’un petit bois de bambou derrière chez un horticulteur de Jouxtens. Cette jeune fille n’avait pas eu une jolie vie : un père très âgé qui avait tâté d’un premier ménage en Afrique où il s’était soûlé et drogué, une mère très intelligente mais alcoolique, déjà plusieurs fois ressortie de prison, pour l’heure serveuse dans un boui-boui de la rue de l’Ale. La jeune fille faisait des études. Le Service de l’Enfance l’avait placée dans toutes sortes de « foyers » rigides et idiots entre ses douze et ses seize ans. En fait d’adolescence, elle avait été largement servie en corvées de réfectoires gluants, en prières devant l’assiette de riz sucré et en veilles de Noël sous clef. Or elle avait une grâce fraîche, une élégance d’esprit et de cœur qui me bouleversaient.
C’était une drôle de petite personne toute en dureté, en liberté et en générosité. Antigone 1964, et perspicace, causeuse, rieuse, fragile. On buvait un peu de vin. On fouillait les caisses de l’Armée du Salut, on trouvait des cartes postales, on allait voir sa mère qui nous faisait du poisson à la bière. Les vacances approchaient. Elle devait les passer près de Zurich, placée par le Service dans une espèce de menuiserie où elle travaillerait au ménage. Bien du plaisir. Elle est partie début juillet. C’était trop long. En août elle a filé plus tôt que prévu, je l’attendais à la gare de Fribourg, on est allés dans la Réserve de la Sarine, une zone préhistorique – roseaux, bouleaux, serpents, oiseaux de proie – qui domine l’énorme boucle verte, les forêts du fleuve. Tout près il y a une scierie où on allait chercher le pain. Puis l’hiver est venu. On ne s’est plus revus. La différence d’âge, des genres de vie qui ne s’accordaient qu’en vacances. Elle a sauté de sa fenêtre dans la neige. Plusieurs fractures. Opération. Autre dépression. Elle est allée d’elle-même à la clinique, deux mois d’internement, rechutes. Maintenant elle est mariée à un avocat, en Italie, près de Turin, je crois, elle dirige une Auberge de Jeunesse avec son mari. J’ai honte du saut, de l’asile. Qu’y pouvais-je ? Le hasard, deux rôdeurs, trop de complicité subite, et la foudre, la poisse, la solitude. Chi lo sa. Cette mauvaise histoire m’est revenue cent fois à la mémoire comme une brûlure de remords (et comme la sonnette d’alarme) : chaque fois qu’une jeune fille semblait me comprendre un peu trop bien, aimait le vin, les amis sûrs, et qu’elle avait dans la dégaine cette allure nette, cette décision, ce petit côté Service civil international qui vous expédient droit au feu.
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