Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 7 sur 39

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Carabas

Portrait de L’artiste en Baroque

 

J’aime ce qui tourne et tournoie, le chahut, le tohu-bohu, la foire pleine d’éclats, l’agglutination, la surcharge, le foisonnement, l’irrégularité et la dissymétrie, l’ornement, le bizarre, les curiosités qui coupent le souffle. J’aime tous les spectacles baroques, les bagarres de trottoir ou de café, la Fête-Dieu, le flot de la foule observé d’une table au soleil, les physionomies curieuses ou répugnantes, les kystes, les trous, les tumeurs qui décorent les visages comme de précieuses horreurs, tous les yeux, les chevelures, les seins qui me fixent de leurs roses nocturnes, le sexe ouvert, le sexe secret ourlé bestialement dans ses boucles brillantes.

J’ai rôdé dans Saint-Canisius des dizaines d’heures à me soûler de ses exubérances. L’or feuillu et rayonnant, cette forêt d’or et de cuivre ouvragé, ces balcons, ces saillies, ces surgissements solaires sur le stuc rougeâtre comme une chair veinée et ruisselante de sang caillé. Ces torsades, ces ajouts, ces lacets, ces tableaux où je détaillais les figures et les supplices, les ex-voto où déchiffrer les romans et les miracles, les confessionnaux à rideaux où surprendre les infernales turpitudes ! Je revenais sous les cœurs illuminés et les broderies, je stationnais sous les festons et les guirlandes, je scrutais les couronnes d’épines et les fouets, je tremblais de convoitise devant les tourtes hérissées de cierges pleurants. Saint-Canisius, cave de la rêverie et de l’exactitude !

J’ai été transporté de stupeur heureuse dans Saint-Ours, dans des brasseries tarabiscotées et encombrées, dans tout Montreux où les hôtels exultent de sublime mauvais goût, au Palais de Rumine bourré de furieuses horreurs superfétatoires, et généralement dans les musées, les vieux trains aux banquettes de cuir brillant doucement sous les gravures patinées, les hôtels 1900 à samovars et à lustres byzantins qui tamisent une lumière d’église orange, les kiosques à musique, les halls de casinos, le Café Fribourgeois, à Bulle, où l’orchestrion tonitrue sa musique d’harmonie municipale tandis que s’allument des verres coloriés roses et verdâtres où fument des couchers de soleil sur la Sarine.

Chez Flaubert j’ai chéri le tempérament travaillé de lourdes humeurs, les colères de bête, le goût de la profusion ajoutant au style ses géniales erreurs.

Je me suis gavé de traités d’héraldique, de vieilles rhétoriques, de métriques, de grammaires au papier tavelé, et il faut bien le dire de brochures d’astrologie à quatre sous, de dictionnaires des rêves pour dames de compagnie, de récits de voyages initiatiques (moi qui ai le voyage en horreur), de savantissimes traités de sexologie où Dieu merci il y avait les récits en joli latin, de confessions de maniaques et de francs-maçons, de lettres qui ne m’étaient pas adressées, de crimes nazis, de contes à hurler, de romans d’épouvante et d’histoires de vampires. J’ai d’ailleurs vu un vampire, dans le sud de l’Angleterre, dans l’ancien cimetière de Lyndhurst exactement, en août 1967. La tyrannie des ressemblances est une préoccupation, souvent un jeu assez abrupt. Tel pasteur de la région lausannoise me fait violemment penser à un écureuil et je ne peux le rencontrer, ni surtout l’écouter parler (c’était très curieux lors d’une récente séance des promotions, sur la scène de la grande salle) sans imaginer aussitôt une longue queue brillante et bouffante sous la robe noire, et son propriétaire les mains tendues en avant, la queue touffue toute déployée, se mettant à bondir de branche en branche pour le divertissement de l’assemblée émerveillée.

Il y a de mauvaises habitudes. Sortant de chez une prostituée qui accueillait, il y a quelques années encore, au-dessus d’un petit café de la Louve, je m’attablais et commandais un ballon d’Alger que j’emportais sans tarder aux toilettes, en général désertes en ce creux de l’après-midi. Là je me débraguettais et trempais mon sexe dans le vin rouge, réconforté à l’idée de le désinfecter efficacement après l’usage équivoque que je venais d’en faire. Ce qui tourne fascine : les règles. La révolution des règles. Le sang noir, les caillots dans la bouche sous les frisons, le souvenir du cycle comme un lien. Le premier jour le sang qui tombe et s’étoile sur le carreau de la salle de bain, les derniers jours le sang éclairci, le coton rose, le linge où demeurent les taches. J’imagine volontiers un poème, un roman des règles. Je me rappelle que Velan en avait l’idée aussi, il l’a fait, peut-être, dans le livre qu’il écrit en Amérique. Pour moi, les règles, roue, retour,

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preuve du passage invisible, souterrain, par les mêmes points, les mêmes drames. Matière des règles. La substance souillée, sang quand même, le mûrissement dans le ventre, les douleurs, le poids, le flux enfin, associé à une douce odeur un peu morne de terreau, de racines pourries, de chaleur morte. Voir les règles. Regarder le sang couler de la blessure. Mais oui j’ai lu Michelet, mais oui je sais l’attirance de Michelet pour les règles d’Athénaïs, ses soins de père ambigu, ses extases de voyeur. J’ai lu mais ça vient de bien plus profond. Je suis voyeur, moi aussi, mais je ne songe pas à soigner. J’en reste au spectacle baroque de la corolle qui saigne, du fruit ensanglanté dans le nylon, des gestes et des objets appropriés. Je pense à la maternité et au fœtus. J’imagine l’interruption du cycle, je vois l’enfant chauve recroquevillé dans sa cage d’os.

L’excès de force, le désordre éclatant, les rocs, le tumulte des torrents, l’air brûlant, les fleurs intenses, l’orage, la foudre, les contrastes de l’ombre et de la lumière me subjuguent. Une électricité fine surcharge les silhouettes alpestres. Le torrent fait son tonnerre, la chaîne d’Aï mord le ciel violet et comme des reflets du soleil qui tombe derrière les rochers, des gerbes d’épilobes et d’œillets étalent d’autres disques, d’autres roues, d’autres soleils rouges et roses sur les pentes qui luisent comme des miroirs. J’écris à La Forclaz, Vaud. Un paysan possède un chat siamois aux yeux myosotis qui est fils d’un champion international, S.M. le félin Da Capo de Rangoon, qui lionne actuellement à Londres. Le monde est petit. Une mouche se débat à l’attrape-mouches de la cuisine, j’entends la vibration sinistre dans la glu jaune, pareille à de la mélasse, où j’ai eu envie de lécher quand je l’ai sorti de son emballage. Les néons s’allument. Le café, la laiterie, au loin les tours des hôtels de Leysin, le palace du Club Méditerranée où les G. O. en pagne polynésien doivent décrocher leur guitare et se mettre à casser des cordes. Des vélomoteurs tintamarrent dans les ruelles bleuissantes de benzine. Les lézards pétrifiés ont fermé les yeux. Du lait coule du seuil de la cave obscure dans la poussière, le vieux fromager tousse et tire un mouchoir d’argent sur un pan d’ombre, le car corne ses trois notes en plein dix-neuvième siècle des diligences et de l’Union postale universelle, le ciel est mauve, des filaments rosés crêtés de flammes passent haut sur les arêtes, la nuit vient rapide et froide dans une odeur de thym écrasé et de cigare.

J’écris un livre, une espèce de chronique de moi-même puisque mon Château de l’Ogre, mon Jardin de Tarbes, mon Chaminadour, mon Barbezieux, mon Arpaillargues ce sont ces trente-six années que je pâture en raturant dans leur chahut.

— C’est vous le baroque ? – Je suis saisi dans le tourbillon des images et des discours. J’entre dans l’architecture la plus agressive : des cors gutturaux et doux, des violons stridents se répondent dans les galeries, c’est une fête où les invités portent leur propre tête agrandie comme un masque sur la plume et les écailles, je vois bouger les lampadaires et le feu des torches dans le fœhn. Un lac ? Le Rhône ? Les couples de danseurs s’enfuient et se cachent dans les roseaux à aigrettes. Les vapeurs de la Compagnie Générale de Navigation sillonnent le lac verdissant, les stewards distribuent des tranches de melon au rhum en première classe, où l’harmonica des coursives ne pénètre qu’en grelottant, entre deux rafales de vent valaisan, aux haltes des petits débarcadères à lumignons. La Savoie est obscure sous les sommets, Evian égrène son serpent blanc à reflets en larmes. Des drapeaux bleus-blancs-rouges flottent dans le noir. Les douaniers regardent le baromètre à la lueur d’une allumette S.E.I.T.A. Les kiosques ferment… – Ah laissez ces kiosques fermer, vous irez au Casino, au Grand Hôtel, aux sources naturelles, Dieu sait où, on connaît votre goût des constructions et des stations. Secouez-vous. Vous parliez de vous. Vous avez d’autres traits bizarres, d’autres passions inavouables ?

— Je ne vous parlerai pas de mes rêves. Un seul d’entre eux me terrifie, je vous le raconterai plus tard. En cuisine j’ai des goûts simples. Le fromage, les œufs… Je parlerai des œufs. Du somptueux jaune, du blanc glaireux avant qu’il prenne, de la coquille harmonieuse à défier l’œil le plus exigeant, du mystère de cette vie opulente dans son enveloppe fermée. Si j’étais peintre, je peindrais des œufs : au plat, à la coque, en neige, pochés, en tranches, mollets, au lard, je voudrais le blanc bleuâtre et le jaune d’un orange lumineux, je ferais une série de cent toiles où il n’y aurait que des œufs. Poète, j’écrirais cent sonnets ornés et précieux tous consacrés à l’œuf et aux œufs. L’œil, l’œuf ; les seins, l’œuf ; les fesses, le ventre, le soleil, l’œuf… L’œuf solaire, tournoyant, couronné, rayonnant, en exergue, projeté, éclairé, courtois. Musicien, ce serait une cantate de l’œuf, un concert du blanc et du jaune, une petite symphonie ovoïde où les harpes et les pizzicati imiteraient le bruit du poussin grattant à la coquille

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pour éclore. Le jaune, iris dans un œil de lait. Le blanc, sperme au creux de la sainte ampoule. Le jaune, météore en feu, pierre d’astre. Le blanc, sac de larmes, goutte opaque sous la voûte ovale. Il y a trente ans ma grand-mère Chessex tournait de la crème au chocolat, battait des blancs d’œufs, en faisait de petits nuages qu’elle me laissait disposer à la surface de l’épais liquide brun-violet. On mangeait. Je prenais la crème tout autour du nuage, ne laissant subsister dans mon assiette que cette forme vaporeuse si légère, si éblouissante de pureté qu’il fallait menacer de me punir pour que j’ose enfin l’attaquer et la poser sur ma langue étonnée. J’avais six ans. Cassant les œufs, la même grand-mère décollait la membrane transparente et l’appliquait étroitement sur son nez, ce qui transformait monstrueusement son visage et me ravissait d’inquiétude.

Lointaines images. À propos d’images, je vous signale mon goût pour les chromos évangéliques, les gravures bien-pensantes à devises, les cadres riquiquis, les vieilles photographies jaunies de conseils de paroisse et de sociétés de lutte, les almanachs, les cartes postales, les vignettes sacrées, les règlements de maison, les brevets, les certificats de communion et de mariage, les sous-verre du Château de Chillon devant les Dents-du-Midi obligatoirement touchées par l’Alpenglühn, les fresques du Buffet de la Gare de Lausanne où le Cervin a l’air découpé dans une mandarine givrée, les salles d’attente où les affiches de Montreux-Glion tressent des lys en nougatine et des rayons de soleil en tuyaux de laiton de la Compagnie des Indes. Au magasin de l’Armée du Salut, j’ai vu il y a quelques années une ébouriffante photographie des étudiants de Zofingue. Elle avait été prise vers 1900.

Casquettes raides à visières luisantes, visages austères et barbus, cols haut boutonnés sur le plastron de cuir bouilli, militaire, rapière à garde armoriée, drapeaux à franges, toute cette prestance sur un fond de pâturage raboteux et d’alpes enneigées, à gauche une cascade, à droite un chalet et des sapins sortis de l’épopée du Lac des Quatre-Cantons, et dans toute la scène une solennité gourmée, une naïveté, une foi helvétique admirable. Ah que je regrette de n’avoir pas aussitôt acheté ce chef-d’œuvre. La sergente en voulait cinquante centimes. O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! On passe, on revient, le tableau a filé, un antiquaire en manteau de poil de chameau l’a encoffré dans sa Rover. Adieu lieutenants d’infanterie, juristes, théologiens rentrés de Tubingue.

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Je me souviens aussi d’une étrange photographie hivernale à reflets cuivrés, au premier plan une vieille femme et un chaton, le visage noir, la vieille, creusé de rides, et le chaton la queue tendue, sautant tout gris dans la neige métallique. Une allégorie trop facile ? Mais la mort dans le blanc sinistre, mais le gracieux sur champ d’argent n’ont peut-être pas d’autres figures.

Le chat aussi est un baroque. Tête hérissée, pattes griffues, douceur pâmée, cruauté latente. J’ai la faveur des chats. Il y a un pacte entre nous. Le renard nocturne et le chat, ils me conseillent et ils m’invitent, j’écoute leur pas, je déchiffre la broderie des traces, les tournois, les retours, j’entre dans leurs passages secrets. Je verrais assez un renard et un chat se tenant par la main, souriant, tout en courbettes, à l’entrée des galeries Saint-François rêveusement illuminées des cristaux de leurs parfumeries et de leurs maroquineries en flammes. Ils me placeraient entre eux, ils me tiendraient aussi les mains, j’aurais leurs griffes nerveuses et leurs coussinets dans les doigts ; ainsi nous visiterions les boutiques brillantes où tourbillonne le parfum, les boudoirs à lustres, les cabinets à miroirs où serait répétée dix mille fois l’image de notre trio insatiable de ses découvertes.

Je possède un taux élevé de cholestérol.

J’ai assurément une tête baroque. La forme est ronde. Les joues grosses. L’œil vert bridé, le front haut et large, le nez solide à la base allant en s’effilant sous les lunettes à monture sombre, la moustache longue, abondante, mordorée, les cheveux longs, fournis, blond châtain, cachant les oreilles sur quoi ils frisent légèrement, le cou large lui aussi planté sur un torse peu fatigable. Les joues trop rondes donnent quelque chose d’enfantin à la physionomie, que corrige le regard vert qui peut bleuir, qui devient gris strié de jaune selon le temps et le vêtement. L’œil est doux, allongé sous la paupière, souvent intense, et la colère lui donne un éclat particulièrement agressif. Il lui arrive d’être cruel. La rondeur de l’ensemble soutenue par la moustache aux crocs hérissés prend alors un aspect félin, chat cracheur, qui estomaque l’adversaire ou le contradicteur.

Le menton est fort, les lèvres sont pleines, les dents saines. Une incisive a été cassée dans une rixe préhistorique. Peu de rides. La peau cuivrée presque toute l’année. L’usage de l’alcool n’a pas provoqué de couperose. À peine quelques rougeurs aux joues, après boire, suscitées par une légère p q q g p p g allergie à l’aspirine. Les traits sont calmes, mais d’une mobilité extrême. Le visage passe à la seconde de l’entrain à la rage verrouillée. Elle jaillira ! Le rire l’éclaire, la bouche s’amuse de sa gourmandise, la cruauté soudaine aiguise la sensualité, les démons éructent dans chaque mot.

Habituellement la parole est lente, la voix bien timbrée, les mots se détachent, savent se charger de sens friand ou sévère.

Je ne fume pas.

Quelque chose d’inattendu sort de tout cela. Une impression de stabilité et de fougue, d’attention et d’audace, de force concentrée et explosive, d’ardeur et de souplesse. Ce qu’on ne voit pas, c’est l’acharnement. Et la pente de nuit sous le solaire. La rondeur, les joues trompent. Attention au fer tranchant sous le suave.

La silhouette est grande et ferme. La taille est arrondie par l’usage du vin et par les pieds de porc, les tripes, le jambonneau dont le sujet s’est rempli la panse. Mais il n’y a pas de lourdeur. De la force, plutôt, malgré une démarche assez lente, et une rapidité immédiate au cas où ça se gâte. Il faut ajouter la mémoire : elle est sans fond. Le nez flaireur, les papilles exigeantes, la salive vite excitée. La curiosité forcenée. Le goût de la catastrophe, de la couleur, de la forme turbulente. La langue aiguë, – nécessité fait loi. La spontanéité tendre et fidèle dans l’amitié. La révérence éblouie des femmes. La terreur de mourir.

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