Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 33 sur 39

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Carabas

Le Théâtre Élisabéthain

 

Depuis un an il y a, comme on dit, une femme dans ma vie. Elle a tout raflé, tout incendié, c’est Elisabeth, je vis dans son théâtre, acteur, metteur en scène, spectateur, elle aussi met en scène et récrit tout et joue et meurt dans le rideau rouge, ô Madame, ô folle, ô douce violente actrice de ta vie, Elisabeth comme une flamme noire sous le soleil de nos spectacles.

Evidemment je l’ai rencontrée dans un café, elle m’a écrit, on a tout liquidé, rasé, détruit pour ne plus nous quitter. Son théâtre est zébré d’éclairs. Son théâtre est une matinée éblouissante où paissent des troupeaux sous des branches bouclées, son théâtre est un couloir sanglant, une nuit d’orage, une tragédie où l’injustice et le poignard torturent et tuent. Il faut être fort pour jouer sur ce théâtre. Il faut céder, reprendre, se battre, tendre ses muscles et sa volonté, n’avoir peur de rien, tout craindre, imposer sa loi, subir la sienne avec patience, il faut être dur et doux pour jouer ce jeu, c’est un jeu de sang et de rage, Elisabeth-la-Colère, Elisabeth-la-Blancheur, ton théâtre est un enfer, j’y entre, je m’y rassasie de délices, d’angoisses éclatantes, de plaisir.

Elisabeth était une grande reine somptueuse et intelligente, son règne fut pareil à un matin sillonné d’éclairs de violence. Un jour qu’elle assistait à des danses villageoises, on trouva dans son entourage une vierge de bois qu’elle fit pendre au-dessus de la foule puis jeter dans un brasier fou. Auparavant elle l’avait ridiculisée et insultée. Elle était fine et barbare, elle dominait un temps furieux et tendre où la dague, le viol, la torture et l’amour des corps embrasent les poèmes, brûlent les planches. C’est ta patronne, cette reine, mon Elisabeth déchaînée. Cette reine aimait le plaisir, elle aimait l’art, c’était une sainte, une furieuse, une possédée, une paisible, elle exalte l’image de la passion et de l’art liés dans une tournoyante fantaisie noire et sanglante. Pense à tes fouets, Elisabeth, au sifflement de la cravache qui sait mordre, pense à tes luttes avec le cuir,

À

avec la lame. À tes sommeils fous de rêves, à tes réveils tendres et abasourdis de violentes envies, pense à tes cris Elisabeth. Je raconte, tu sais voir, tu imagines, je raconte encore, la caresse te brûle, t’affole, tu cries reine vivante, reine revenue des tombeaux de la Renaissance sous les torches qui fument et les épées levées des anges dans le brouillard. Tu es revenue patronne des menteuses et des assassins, les jaloux dosent le poison, les sorcières soufflent sur la marmite, et dans le cœur pur de tes vierges coasse soudainement le crapaud noir, le monstre véridique qui distille sa bave dans le doux pubis frisé, Elisabeth, dans la douce bête rose, dans les lèvres mouillées où l’amant meurt ! Tu es revenue, reine des alcôves et des complots, le crâne de Yorick grimace à nouveau dans la fosse, et j’ai sauté dans la terre fraîche, de mes propres ongles j’ai gratté l’argile aux dents aimées, pauvre Yorick, pauvre Yorick tenu par l’autre qui tient encore une fois son propre crâne et le scrute, et lui sourit, et l’interroge comme autrefois le long de la mer danoise où le fantôme venait d’apparaître dans sa cuirasse de bafoué. Reine revenue du fond de la terre. Elisabeth ma jalouse. Pense au cuir noir sur la peau blanche Elisabeth, à l’esclave liée, à la gorge qui gargouille de plaisir et d’impatience. Pense à l’esclave Elisabeth, au cuir, au fouet, à l’aiguille dans la chair apprise et reconquise, à la furieuse poussée du jour soudain contre la nuit où nous nous sommes engloutis, pense à la sueur des sommeils dans l’après-midi lourd, au cauchemar de cinq heures, puis on descend en ville, on va boire, on va marcher, on va se monter la tête au café devant le cirque des tronches et des condamnations à mort.

Je suis entré dans ton théâtre, il y a un an que je vis dans ton spectacle, mais ici on joue tous les rôles, on ne s’économise pas, on vit et on meurt à chaque représentation, c’est le théâtre total, le théâtre abominable et doux. Je suis subjugué, j’obéis, je me révolte, je cède, je vis en toi Elisabeth mon amour. Ton nom est tendre et sifflant. Tes yeux sont violemment noirs, ils brûlent. Ta bouche est charnue. Tes dents sont larges. Ton cou est long, tes seins sont ronds et couronnés de sombre, tes flancs sont hauts, ta taille est incroyablement fine, tes cuisses sont longues, tes jambes musclées, tes pieds petits, tu as dansé pendant quinze ans, tu es gracieuse et invincible, grande, harmonieuse, tu brûles, tu es une flamme longue et éblouissante. Ton sexe est indiscret, il s’ou-vre déjà dans les poils, rose, tendre dans les boucles noires.

Je vis dans le théâtre élisabéthain. Heure par heure nous sommes en tournée, nous donnons nos représentations au hasard, c’est le coup de foudre, nous plantons nos tréteaux et nous foutons le feu à la ville. Salut ma reine, ma complice. Je reprends les images de ton siècle, tu vois : je suis lié à toi comme le lierre à l’écorce, comme le filet de veine bleue au sein blanc. Je suis lié à toi comme le pissenlit à la tombe, comme le rossignol à la nuit de mai, comme la jalousie à la tendresse, comme l’épée à la main de l’ange. Je suis soûl d’amour. Je t’aime, Elisabeth, garde-moi dans ton théâtre et je serai inépuisable.

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