Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 11 sur 39

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Carabas

Sinfonietta

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Entre le pot d’edelweiss mythologiques et la botte de rhododendrons que le guide a rapportés du glacier, le cendrier de cuivre se remplit de farine bleue sous l’horloge à coucou qui ne sonne plus. Le patron rallume son cigare. Dans le fond de la salle, M. Rodolphe Töpffer et ses pensionnaires anglais se seraient assis à une nappe carrelée rouge et blanche, Mr Jonathan White aurait ouvert sa boîte verte à papillons, il aurait pris sur des orchis des vulcains de velours flammé orange et noir qu’il nous montrerait, la boîte sentirait encore la vanille et le beurre de l’alpage, M. Töpffer en aurait demandé pour son souper. Le soleil tombe derrière Aï. Les Volkswagens redescendent du petit lac où la baignade est interdite à cause de l’horrible entonnoir qui aspire les nageurs dans les fonds, on ne sait où passe l’eau ensuite, on l’a colorée à la fluorescéine, elle est ressortie trois semaines après toute verte et lumineuse dans un bois de Bex et l’Anglaise noyée, elle reste prise sous la forêt peut-être, les racines la retiennent par les cheveux, les ormes, les pins, les chênes des sangliers bâfreurs de truffes et de glands sous la carrière rose devant le Valais. Il y a aussi des lézards géants comme au Brésil et des vipères plus longues que des couleuvres. Les buveurs d’apéritifs rêvent devant leurs confitures. On voit la Chaîne d’Aï qui fonce sous le grand roc et les étoiles. Hier à cette même heure une vieille dame m’a demandé comment je faisais mes livres, j’en suis resté angoissé. Elisabeth lit le Rabelais du Seuil à côté de moi. Elle me montre une peinture d’Arcimboldo, c’est un Rabelais en carottes et en choux, il y a aussi des portraits d’Erasme et de Guillaume Budé, des Brueghel, des Holbein, et de petits dessins beaux et drôles répartis dans le texte. On a entendu la chouette : une goutte d’infernal cristal dans le noir. Les valses, les tangos, les youtzes, un accordéoniste à gilet est venu les jouer au café samedi, à minuit la patronne n’avait plus de vin, le musicien mettait du kirsch dans sa bière, les clients se trompaient de chapeau.

Le grillon caparaçonné chante derrière les cendres. Les papillons de nuit laissent leur poussière sur la toile cirée. Une autre histoire de chapeau c’est celle de l’orage, l’autre soir, la foudre a fait sauter l’électricité, avant qu’on allume les bougies les filles ont crié et un chapeau s’est envolé. Son propriétaire fixe toutes les têtes dans l’unique rue. La lune monte derrière les foins où se traînent les limaces caramel. Les criquets ont mangé la laine d’un mouton blessé. Une source a jailli dans le jardin des chats siamois. – Alors vous ne pouvez pas dire comment vous écrivez, répétait la vieille dame, c’est curieux, à lire vos livres je pensais le contraire. Moi je ne pouvais plus parler. Et lui expliquer quoi ? La colle ? Le choix des plumes ?

J’aurais pu lui réciter un petit cours sur le stylo-feutre : le stylo-feutre rend des services. Il lui manque la subtilité. Il a un côté technicien, un côté architecte socialiste qui m’ennuie. Un dépanneur, un point c’est tout. Le bic est plus mariolle. Il fait facture, carnet du lait, mais il est recommandé d’en avoir un ou deux dans sa musette. Il écrit fin entre les lignes, c’est un plaisir de l’utiliser à dessiner clairement un mot où la plume ne passerait pas. Je rature beaucoup, au pinceau, à la plume. Mais attention ! Il faut que la rature couvre entièrement le mot vicieux. Je ne saurais en aucun cas me satisfaire d’une simple biffure, d’une modeste barre, de pauvres hachures laissant subsister le coupable bien lisible et mis en évidence par ce traitement dans mon écriture régulière. Ce qu’il me faut c’est une bonne encre, un pinceau, et j’étends une couche opaque sur l’erreur, j’obtiens un rectangle harmonieux et funèbre bien propre à signifier la mort du mot fautif. Petits sarcophages qui hantent mes pages ! Si je me déplace trop loin d’une table, je ne transporte pas l’encre et le pinceau. J’incline la Pelikan vers la gauche, le bec y est légèrement renflé, alors le sarcophage s’emplit de bleu céleste aussi opaque et définitif qu’un drap noir. Êtes-vous satisfaite, chère Madame ? Notez qu’il y a encore les rangées de tubes, le papier collant, les ciseaux, les lames de rasoir, les canifs ouverts, les piles de cahiers quadrillés. Ceux-ci viennent de la classe d’Elisabeth, ils ont une couverture cannelle qui porte un sabot de Vénus (cypripedium calceolus, plante protégée) imprimé en noir comme sur les planches de sciences naturelles. En tête du cahier, des lettres hautes : ÉCOLES PRIMAIRES DU CANTON DE VAUD, CAHIER 1. En pied on peut ajouter le nom de

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l’élève, sa classe et l’année scolaire. J’ai dix cahiers de cette sorte sur ma table, déjà trois d’entre eux ont été remplis au chalet. Oui Madame ? Pourquoi j’écris ? Parce que j’ai peur de la mort. Ça vous fait rire ? Vous attendiez autre chose. Peur de la mort. Pour vous, au plus, l’ortie et le sabot de Vénus (plante protégée) sur les dalles des petits cimetières. Je ne me débarrasse pas de cette peur. C’est la fougère vivace dans mon mur. D’ailleurs je vais sortir. Au revoir. Le fœhn se met à souffler. Il énerve les chevaux, il secoue les eaux du petit lac, l’entonnoir tourbillonne et s’engouffre avec un glouglou morne et l’Anglaise, la jeune fille rousse qui nageait, elle est sous la forêt bruissante ! Elle chante, peut-être, elle compte les heures l’Anglaise aux cheveux d’étincelles, le petit renard aux taches de son comme dans les romans de Dickens. Ah taisez-vous. Laissez cette morte. Le fœhn tombe. L’eau est une pierre lisse et noire entre les sapins, des groupes de touristes à foulards viennent chasser le papillon sur ces hauteurs, le chalet vend de la crème et des mottes de beurre, les nuages se sont arrêtés, l’herbe crisse de sauterelles, la limonade coûte un franc trente au restaurant, le dimanche les automobiles s’arrêtent, les gens mangent des assiettes de charcuterie. Merci, merci pour les gentianes ! Le temps se couvre. On avait cueilli les framboises avant la pluie, l’eau était ressortie trois semaines après toute verte et lumineuse, on appelle ce colorant la fluorescéine, il éclaire dans le froid des grottes, on voit l’eau ensoleillée, brillante, doucement allumée, les objets qu’elle entraîne sont couverts de cristaux transparents qui les font vivre des siècles, oui Madame, sous la voûte tonitruante.

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