Carabas
La Paresse
Une autre histoire de montagne c’est la saison entière que j’ai passée à ne rien faire, il y a cinq ans. Or des sujets de livres me visitaient, un roman traînait. J’explorais vaguement un ou deux essais. Je suis resté parfaitement inactif, je ne dirai pas où, pour éviter de faire du tort à la personne qui m’avait recueilli. Disons qu’il y avait un petit lac et une piscine, juste assez de cafés pour ne pas mourir de soif, deux bars, un jardin alpin, un Grand Hôtel bourré de jolies Scandinaves et un train à bonne correspondance pour Lausanne. C’était le train qui m’avait décidé, il permettait la fuite à point, et puis je ne l’ai pris qu’une seule fois, pour rentrer, – pour rentrer hélas, quand la rupture eut sonné. Altitude : pas tout à fait 1200 mètres. De quoi écrire mes œuvres complètes. Je n’ai rien fait. Je n’étais pas bien décidé. Il faisait trop chaud. Il faisait trop frais. Il fallait absolument aller boire une bière à la Couronne ou revoir les yeux jaunes d’Ingrid. Demain on commencerait. Tout était prêt, le cahier, le Robert, les encres en rang sur la table. Demain passait à d’autres urgences, les dents d’Astrid, une canne sculptée, trois décis au funiculaire. Tant pis pour la Pléiade, mais je souffrais de ce désert, mon indolence gâchait tout, je n’arrivais plus à me dépêtrer. La paresse… Pas de maxime. Faisons l’aveu : je suis atrocement paresseux. J’ai longtemps hésité à écrire à mon usage un Eloge de la paresse pour éclairer et justifier cette tare ineffaçable. Pour lui donner des couleurs. Dieu merci le sujet était pris. Toute démarche m’est un supplice insupportable. Faire un paquet, l’expédier, payer une facture, acheter un vêtement sont des disgrâces que je repousse des semaines. Je dois m’appliquer des rigueurs de Torquemada protestant pour attaquer les piles de dissertations qui s’entassent sur ma table (et une pile chasse l’autre). J’ai passé des heures, des mois à flâner, à tourner en rond, à tailler des crayons, à essayer des plumes, à ranger des livres, à faire et à refaire la liste des entreprises de plus en plus urgentes. En vérité rien ne pressait – rien ne presse jamais – mais il me fallait cette heureuse paresse pour le découvrir. Au café j’ai traîné des siècles, seul ou en compagnie. Outre le plaisir et le goût de boire, (la douce excitation au moment de commander les alcools : un kirsch ? un marc du Valais ? une pomme à vous remplir le gosier de son odeur de verger d’octobre ?) c’est la paresse qui m’a retenu des heures aux tables des bistrots, l’ennui de me lever, de m’habiller pour sortir, la fatigue d’appeler un taxi ou de me hisser, autre labeur exténuant, par des rues vides jusque chez moi.
Pourtant j’ai écrit des livres : quand j’écris, quand je me suis mis à écrire, tout s’explique, tout le système se déclenche. Je suis paresseux parce que j’aime éprouver l’instant jusqu’au fond, le presser, le sonder de part en part dans son suc et dans sa substance. Pour ça, il faut avoir la tête et les mains libres. L’imagination travaille portée par la rêverie, la sensualité, l’odeur du lieu et du moment. Le museau hume, la langue tâte, la peau explore, la mémoire s’emplit, l’œil n’oubliera plus ces figures, l’oreille la rumeur et le ton. Ecrivant je retrouve, je me souviens, je revis ces heures d’indolence, je repasse par mes chemins de flâneur, je découvre ce que je n’avais pas su voir la première fois, ou pas pu voir, trop englué dans mon plaisir plein de reproches. Alors je me donne des délais farouches, je me fixe des tranches à abattre, mon livre est jalonné d’étapes précises. C’est ici que ressort mon éducation calviniste. Rôdeur, traîneur, jean-foutre, oui, mais ponctuel dans la relation de mes flemmes, tenant l’horaire, rigoureusement, dans le récit de ma fainéantise. Une tranche manquée, une seule dérogation à l’horaire et me voilà plongé dans le tourment, le remords m’assiège, je patauge. Je peux me payer des semaines de dégustation. Mais bon Dieu il faut qu’elles enfantent d’autres semaines d’ouvrage à grand souffle. Seule façon d’être naturel et vrai. D’être inventif, sincère, gai. Ou vraiment triste, pour la bonne cause. D’être dans ma peau. Voilà où m’a amené la paresse : je suis vraiment bien quand je travaille. J’ai un peu honte de cet aveu qui fait trop sage. Alors dire toute la vérité : le seul travail c’est l’écriture, et tout ce qui y conduit, tout ce qui la nourrit me rend heureux. L’amour, la peur, la terreur de mourir, l’alcool, l’amitié, la rage, les paysages, dormir. N’empêche que j’en saurais encore moins, que je n’aurais vraiment rien à dire, rien à aimer, rien à retourner sur mon gril si je n’avais pas été paresseux, si je ne l’étais encore scandaleusement. La paresse m’a ouvert les yeux comme une mère chatte.
p y
Les menus passages, les places de soleil, les gens sans importance, le silence, les heures creuses, les conversations banales, c’est elle qui me les a montrés. Elle m’a porté d’un coin à l’autre et doucement allaité. Je ne m’en plaindrai pas.
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