Carabas
Boire
Je parle de moi. C’est à moi ces trente-six années de chahut, mon petit Liré, mon donjon de Vincennes, ma Vallée-aux-Loups, mon Croisset, mon Balbec, mon Combray, mon Malagar, je vais et je viens dans la foire et la solitude, j’écoute, je tends l’oreille à ce rire et à ces larmes, je regarde, je ne suis pas fier, simplement je ne voudrais rien d’autre. Je n’ai jamais souhaité changer de peau. Elles me sont étrangères ces rêveries de l’anneau de Gygès, l’invisibilité, l’ubiquité, un je suis un autre, deux je règne en souverain absolu, trois je suis pour une journée l’homme le plus riche du monde… Les tapis volants, les sorcelleries, les dons magiques me laissent froid. Les bijoux indiscrets ? J’aime mieux imaginer l’amour des dames qu’entendre parler leur coquin par subterfuge. Et si par chance elles se mettent à raconter à bon escient, aucune magie ne vaudra jamais leurs mensonges vrais.
Et puis les trois souhaits finissent tôt ou tard par l’horreur de la patte de singe. Pourquoi vouloir être un autre ? Dans le vin, dans le vin surtout, je n’ai jamais cherché qu’à m’enfoncer en moi-même, à m’habituer mieux, à coller de plus près à mes os. À la trappe, elles aussi, ces histoires de métamorphose par l’alcool, ces conversions de lièvre en lion, ces mutations miraculeuses de victimes pascales en distributeurs de coups de pied au derrière. Le vin m’a rapproché de moi, je me suis admis, compris, pour une bonne part connu en lui. Il n’y a pas d’autre mystère de l’alcool. Tout est là. Mais c’est ce qui fait sa force, sa tyrannie, ses merveilles. J’ai pitié de ceux qui prétendent changer. Ils me font penser à ces malheureux qui jurent à tous les saints qu’ils vont se combattre, qu’on va voir leur transformation spectaculaire, que Dieu sera content, alors que leur créateur se satisfait largement de les voir marcher comme il les a inventés.
Je veux parler des aventures de l’alcool.
Qu’est-ce qui se passe quand je bois ?
Il me semble que j’entre dans une maison. En même temps je deviens ma propre maison rêveuse, bourdonnante, furieuse, comme si je me précipitais dans une foule immobile, dont toutes les figures seraient la mienne, constamment renvoyée à mon spectacle d’homme jeune buvant et rebuvant le verre qu’il tient en le fixant, acharné à détailler la couleur du vin gris jaune aux petites bulles jaillissant contre les parois comme une pléiade d’astres neigeux ou de tendres fusées. Mais l’étonnant c’est qu’à aucun moment cet homme n’a que ce spectacle de lui-même dans le regard : il se parle, il monologue, il imagine, il invente et il réinvente, il se compose et se recompose, il pèse en lui le tort et la raison, le pour et le contre, les paradoxes de ses manies, ses mensonges, ses fuites, ses chemins de traverse, ses repaires et ses embuscades, ses manières de dire et ses tons. Boire, c’est pratiquer le plus total et le plus fertile des examens de conscience. Fertile en tristesse, oui, aussi. Mais quel confessionnal, quel jésuite acharné à traquer l’intention lovée, quel Rancé, quel janséniste aux lèvres serrées vaudront jamais ces séances immobiles dans la fumée et le bruit des autres, quand chaque gorgée fait monter dans le sang et les os la rumeur atroce, la rumeur exquise de ce qui a été et de ce qui sera ?
Surtout, ne pas me presser. Pas d’horaire, pas de train à prendre ou de travail à entreprendre. Je ne bois pas pour me mettre à l’œuvre ou pour me donner des idées. Les idées sont dans mon crâne. Je veux paraphraser Platon : boire, c’est me souvenir. C’est me rappeler qui je suis et pourquoi. Il y a une absolue rigueur de la descente en soi-même : laisser faire. Laisser l’alcool m’envahir, en même temps me sentir abrité par lui, être mordu, être porté, être éclairé par sa chaleur. Laisser les scènes s’associer, les pensées s’incarner, les regrets prendre la parole. Ce qui avait été oublié revient. Ce qui avait été mal vu, ou trop vite, trouve toute son exactitude. Les vrais risques se dessinent. L’enjeu devient évident. Les obstacles médiocres sont remis à leur place. Les mauvais projets tombent : buvant, et laissant remonter à ma mémoire ce que j’avais décidé d’écrire dans l’avenir, que de textes j’ai sacrifiés, paresseusement et tranquillement, à l’heure même où, immobile, écoutant ma plus vraie voix, j’en percevais mieux la comique inutilité ! Les fausses colères aussi s’estompent et tombent. À quoi bon ? dit l’alcool en moi. Il ne me laisse que l’essentiel. Tout l’essentiel. – Boire comme exercice spirituel.
L’ascèse par l’excès lent et serein. La méditation et la paix par la brûlure, la matière, le chahut. Je buvais comme les saints jeûnent, comme les moines se jettent à terre devant l’autel et la lampe. J’avais la lampe dans le sang !
Je buvais seul. Non pas comme les manœuvres ou les cocus qui ruminent leur aigreur ou leur vengeance devant leurs mornes trois décis ; je ne buvais pas par tristesse ! Boire peut attrister, passagèrement, mais en aucun cas on ne devra boire parce qu’on est triste. Interdiction de boire aux tristes, aux velléitaires et aux impuissants. Boire ne guérit pas. Tout au contraire, l’alcool enfonce ces pauvres hères dans leur malheur. Ah le misérable qui boit, le vin l’accable et le crétinise. C’est le paradoxe de l’injustice. J’en ai assez fréquenté de ces cafés : saisonniers en rupture de ban, ouvriers saqués, demi-putains, demi-maquereaux, faux légionnaires, pseudo-forains à tatouages pâlots, bagarreurs maigrichons prêts à sortir pour un oui ou pour un non, conards de petits apprentis boutonneux et tombant de sommeil acharnés tard dans la nuit à se donner des faces de durs devant une bière-cognac aigrement rotée à chaque gorgée, j’en ai assez observé de ces gominés superbement chatouilleux sur le faux honneur du faux milieu, de ces repris de justice cultivant comiquement l’accent frousien, de ces petits gangsters mythomaniaques et provinciaux tout juste bons à exercer l’honnête métier d’indicateur de police. Ils buvaient et ils devenaient encore plus cons. J’ai rêvé sur leurs grands airs et leur faiblesse. Boire nietzschéennement. Boire parce que la force est en moi. Parce que je céderai à cette brûlure par intelligence, par force, par bonheur.
Mais non je ne méprise pas les misérables, et si vous voulez le savoir, je les préfère cent fois, eux et leurs pauvres cafés et leurs alcools bon marché et leurs vins acides et leurs bières plates, aux cafards évangélistes, aux justes, aux équilibrés qui boivent un bon verre de vin en se gobergeant de leur sagesse et de la conduite de leur vie. Ceux-ci sont les puceaux du vin, je les déteste, ils n’ont jamais compris que l’excès est une bête puissante et qu’il faut sentir une bonne fois craquer toutes ses digues, toutes ses barrières, pour être libre et pour être heureux. Pour se trouver soi-même dans la possession totale de ses pouvoirs et de ses dangers. Et ne me parlez pas de ces petites ribotes d’étudiants, de ces punches de fils à papa se hâtant de boire un peu trop et de dégueuler avant la récupération familiale et les
p p g p
fiançailles. Ceux-là me dégoûtent plus encore que les paumés. Ils ont singé, ils singent les affranchis alors qu’ils se sont empressés de se planquer dans le troupeau des assurés. Ah je préfère cent fois le marlou demi-sel au gandin candidat en droit qui se paie le luxe de quelques désordres avant de retourner lécher les bottes des chéloniens chefs du clan.
Il faut s’être enfoncé dans l’excès pour savoir qu’on ne fait plus de quartier quand on est revenu du vieux rivage. Il faut avoir grelotté, blêmi, crié de peur, crié de fureur ou d’allégresse ou de détresse sous l’empire de l’alcool pour avoir le droit d’en parler. Ses mystères ne sont pas pour les petits malins.
— Mais vous gâtiez votre santé. – Le corps ? Le cœur, le foie, les reins, le reste, ça tenait le coup. Le bocal aussi, je vous remercie. Une mémoire hannibalienne, des viscères mithridatisés. Le pas, le glas, le fracas vifs.
À peine quelques migraines, sur potron-jaquet, à traiter à l’aspiri-sucre. Oui je me suis battu avec toutes sortes de gens, oui j’ai été arrêté, oui j’ai fait du tapage et du scandale et c’est là que vous m’attendez, mes canetons chéris, car je me débattais entre les mains de vos flics pendant que vous bridgiez et que vous rosissiez de confusion en relisant votre premier article du Peuple. Oui, cent fois oui, l’alcool libérait ma violence, et ma violence vous embêtait. En même temps elle faisait vos délices. Vous preniez joyeusement des mines navrées, pour vous attrister de mon sort : « Chessex est devenu fou. Il casse tout. Vous verrez qu’il ne terminera pas ses études… » Ça vous arrangeait.
Et vous Monsieur le démagogue qui flattez vos élèves en leur rabâchant le tiers-monde, et Marcuse, et Guevara, et les tartes à la crème les plus mousseuses du gauchisme en chambre, dites-vous bien que mon hachisch, mon cannabis, mon L.S.D., mon héroïne ce furent les litres de blanc, les kirsch, les pommes feutrées et violentes qui ont entretenu dans mes artères le feu sacré de l’ivresse et de la poésie comme un bonheur inusable. Vous vous scandalisez ? Vous me menacez d’enquêtes, de punitions à effet rétroactif ? Il y a longtemps, je vous le signale, que les enquêtes ont été faites. Et vous ne trouveriez plus, en essayant de me coincer, qu’un citoyen fort raisonnable ayant depuis longtemps réglé ses affaires et ajusté son mode de vie à son horaire. Donc j’ai bu seul et j’ai bu avec quelques-uns. Ah je salue les compagnons de café, l’avocat burgonde Manuel, agressif, mystique, susceptible, véhément, pour l’heure il feuillette la Revue des
y q p p Pères, hou hou hou, en torturant sans fin ses pattes de lapin et en grattant son gros nez rubescent d’un ongle noir, je salue le lansquenet Graf toujours prêt à ingurgiter d’ahurissants mélanges de ricard et de vin blanc pour l’épanouissement de ses rages, et le furieux Christoff, et le Conseiller Pittet, et Reut l’amplissime sac à meringues essayant de placer dans le brouhaha sa dix-millième contrepèterie, et princièrement l’Apothicaire, vieillard autoritaire, mécène volubile dont la magnificence et les rêveries maurrassiennes haut clamées stupéfient chaque mardi soir une cohorte de paladins assoiffés et indociles. J’ai passé des années avec ces gens et mon livre ne serait plus mon livre si je les escamotais. J’ai besoin de leurs figures et de leurs noms comme de turelures familières. Je prétends d’ailleurs, voyez l’enchaînement, qu’on ne connaît pas une personne avec qui on ne s’est pas soûlé. Je me suis soûlé avec Galland, avec Velan, évidemment avec toutes sortes de chères dames. J’ai bu énormément avec Chappaz un peu partout, avec Arland à Brinville (je me souviens encore du goût de sa prunelle de Varennes), avec Nourissier à Montreux (c’était au Café Suisse, mais lui il avait bu la veille, il se retapait l’estomac, il lui avait fallu un moment pour attaquer un nouveau litre d’Appenzeller), avec Georges Borgeaud dans les petits cafés de la plaine du Rhône. Je ne suis ni un pochard ni un mondain. J’ai vécu avec ceux que je cite, avec leurs manies, avec leurs livres, et je n’ai jamais cessé de les aimer. J’ose affirmer qu’ils me le rendent. Je me suis aussi soûlé avec quelques morts. C’est le mystère de la communication et de la mémoire. Qui sait ce qui passe d’un cimetière à mon verre, d’une tombe nocturne à mon sang quand je bois en me souvenant et en songeant ?
C’est comme dans les chalets, la nuit, ces coups, ces passages, ces craquements, quelqu’un est là qui veut parler, qui nous appelle, il faut tendre l’oreille, ouvrir son cœur au vieux message des obstinés. Une tendresse me pousse sous leur lierre. L’alcool me lie aux vivants mais il me lie aussi aux morts, à leur bavardage dans les trous. Je palpe de la langue et du gosier leurs fantômes. Je les voudrais dans ma poitrine comme un cri de hibou dans les branches bleues sous la lune. Ils rôdent en moi, les disparus ! Je les appelle à mon tour, et chaque gorgée que j’avale est leur offrande fraîche où trier l’espoir de faire un pas de plus et le profond goût âcre de la mort.
Je m’approche du glacier et du brasier !
J pp g
Je suis aussi gourmand d’alcool.
Il y a la saveur, la douceur du vin et de l’alcool comme des nourritures suprêmes, il y a humer, mâcher, triturer, sucer le vin, le renvoyer d’une gencive à l’autre, l’avaler comme une gorgée de miel spirituel. O vin panique. Pourquoi ne servirai-je pas la messe au milieu du tohu-bohu des journées ? Il vaut bien le désolant concert des anges. Pourquoi ne pas asperger de vin quotidien les portes, les murs, les édifices publics, qu’on nous guérisse de la sale odeur d’hydrocarbure qui devient le fond de notre air buvable ? Pourquoi ne pas laver les culs pincés de vin limpide et fort, pourquoi ne pas plonger leurs propriétaires dans des marécages de marc pour les nettoyer de leur fiel, de leur science, de leur vertu, de leur naissance, de leur équilibre et de leur disposition à juger tous ceux qui ne leur ressemblent pas. Les paradis artificiels au service de la moralité civique et publique. Enivrez-vous ! Et quittez vos défroques de pharisiens ! Soûlez vos femmes ! L’imagination leur couchera les oreilles au vent.
Je me suis demandé pourquoi j’avais bu. Pas d’hérédité. Aucune habitude de famille. Si, un lointain arrière-grand-père ivrogne, à Vallorbe, buvant ses fermes et ses vaches, terrorisant le village jusqu’à l’intervention de l’Armée du Salut (c’était avant 1900).
D’où m’étaient venus ce goût et cette passion ? Le rêve ? Une espèce de suicide et le défi à ce suicide ? La grâce de la vie contemplative et imaginative ? Sans doute, tout cela à la fois. Je ne choisis pas. Je tire mon chapeau à l’insondable. Mais je vous le demande, chers compagnons, quand je serai mort et enterré, versez, de grâce versez une offrande de vin blanc, des Portes d’Yvorne ou de la Borne, versez donc une goutte de vin sur ma tombe. Alors du fond du froid je sentirai le feu descendre sur moi, et je me souviendrai de la puissante tendresse d’être encore vivant parmi vous, mes chers amis, le temps que votre culte soit bu par la terre et s’évapore.
OceanofPDF.com