Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 34 sur 39

Pages du PDF

Carabas

La Septième Trompette de Jéricho

 

J’ai toujours été obsédé par l’histoire de la prise de Jéricho.

Josué est un héros selon mon cœur. Il rêve, il croit à son rêve et à ses visions, il dispose ses armées autour de la ville. Et qui va devant l’Arche ? Sept prêtres qui soufflent dans sept trompettes retentissantes. Six jours de suite on fait une seule et unique fois le tour de la ville. Le septième jour on l’encercle sept fois, au septième tour Jéricho s’écroule, le peuple se rue dans la cité, les fiers sont passés par les armes, on tue tout, on égorge tout, même les bœufs, les brebis, les ânes. Et qui a vaincu ? C’est le souffle. La corne embouchée par le rugueux prêtre, la musique criarde et guerrière qui retentit contre le mur sous la lippe du barbu qui marche devant Israël.

J’ai rêvé sur ces trompettes, sur la septième, exactement, celle qui a retenti la toute dernière, au moment où le mur tenait encore, juste avant la grande fissure et la clameur prodigieuse des processionnaires. La septième trompette de Jéricho. Qui était l’homme qui lançait sa poitrine dans son cuivre chaud ? Je dédie mon livre à cet homme. Je voudrais qu’à travers les siècles il écoute ma musiquette, qu’elle lui rappelle un écho de quelque chose, oui, que dans mes petites pages il entende sonner le cuivre ancestral et la colère et la confiance pour finir dans ma sonnerie contre l’arrogance et la puissance et la méchanceté des citadelles imprenables.

Qu’est-ce qu’un livre ?

Il ne peut rien, il peut tout.

Voyez les créneaux couverts de guerriers en armes, le prince vient rire, les vieillards rient, les mignonnes rient, les gamins rient de la trompette qui passe et qui repasse sous leurs murs. Dieu est à eux, les plus forts ! Dieu est en conserve dans leurs temples, codifié dans leurs lois, piégé dans leurs bouquins et dans leurs chants. Les voici, les triomphants. Mais qui s’avance et se traîne autour des murs ?

C’est un écrivain qui souffle dans sa trompette dérisoire. Un écrivain maniaque, d’ailleurs il est méchant, il vous l’a dit, il est pochard, il est retors, il est menteur, il est gourmand, il est coureur, il est bavard, et blasphémateur, fornicateur, comédien, paresseux, sédentaire, rôdeur, putain, velléitaire, faux comme la lune, vaniteux, voleur, il vous l’a dit, il vous l’a dit, il vous l’a dit. C’est un écrivain qui pousse l’air de sa petite poitrine dans sa trompinette à la noix. Quelle belle voix ! Il faut plus que du vent pour détruire une ville. Mais qu’est-ce qu’un livre ? Je voudrais que le mien soit la septième trompette, la septième trompette de Jéricho. Je crève d’orgueil, j’entends les rires, le profond rire qui jaillit des hures de tous les justes épanouis.

Je tourne tout seul autour des murs. Il ne fait pas noir, j’ai dit la vérité, je me suis montré sans fards, avec mes haines, avec mes sources. Un livre ne peut rien, il peut tout, ça dépend de la confiance et de l’endurance, ça dépend de la force et de la rigueur. Longtemps j’ai cru qu’il fallait tout bouffer d’un coup, il me prenait des envies de cogner dans le tas, je m’usais d’impatience et de colère, je me consumais sans plus rien faire. J’ai pensé à Josué, j’ai vu sa patience, et la chute de la ville au septième tour. Au septième tour ! Un livre est un petit tas de feuilles dans un tiroir, on les relie, il est toujours aussi médiocre, il fait pitié. Vient un autre livre, encore un autre, la trompette gagne en puissance, le souffle frappe, il démolit et il reconstruit ce qu’il veut. J’ai passé par les pires corridors, je suis sorti du labyrinthe, me voici frais, mais oui, FRAIS, et gai, et plein de projets, j’entends sonner les cloches de mes églises et mes prêtres célèbrent la vie en fouillant dans le flanc printanier des taureaux. J’ai soufflé dans la septième trompette.

J’étais fait pour la fable, j’ai parlé de moi, je n’ai pas cessé de guigner du côté des contes, des maisons de biscuits, de l’âtre noir, des trois souhaits, je n’ai pas cessé de lorgner du côté de la grand-mère et du petit pot de beurre, des poils noirs sous la chemise de nuit, c’est pour mieux te croquer mon enfant. Mais j’ai dû me battre et me combattre, j’ai dû apprendre à raccommoder les morceaux après l’éclat, à recueillir mes os par terre, à les recoller, à les revisser, me voici intact, j’ai dû apprendre à me supporter pour vivre avec ma diablerie et mes passions. Je guignais du côté des fables mais je suis devenu mon propre Merlin, ma Fée Carabosse, mon Chaperon rouge, ma propre marâtre, ma Cendrillon aux yeux brûlés de jus d’oignon,

g p p y g

mon Chat botté fuyant l’ennemi, le devançant, le faisant tomber dans l’embuscade, j’ai tenu tous les rôles à la fois, prince toqué, roi pantois, marquis, petit tailleur, chasseur vert, cocher, princesse endormie, et sorcière, et bûcheron abasourdi, et mendiant, et vilain, et renard traqué, et pendu mangé de corbeaux, et bourreau roux sous la cagoule. J’étais dans mon théâtre, je jouais partout à la fois, je suis mort à chaque nouvelle histoire, je revivais dans la suivante, je revivais.

J’ai raconté mes fables dans ce livre et je m’enfonce dans le bois pour réfléchir. J’écoute sonner la septième trompette, elle sonne juste, son cuivre est pur, oui, écoutez, elle ne ment pas, elle veut la vérité et la poésie. Je rêve d’une vie où tout serait accordé et harmonieux, il y aurait la grâce sur toutes choses comme une buée, la bonté luirait dans les regards de mes cannibales et la mort serait le repos promis aux élus sur le fronton des vieux cimetières. Mais je remonte le talus, je regarde la ville, je prends sa magnificence formidable dans la gueule. J’ai parlé dans mon jargon, c’était allègre, il y a eu la terreur et la douceur, les accumulations, la truculence, les bouts-rimés, les ressemblances, les parodies, le blason, le jargon, la flûte et l’orgue des grands jours. J’apprends le métier. C’est fantastique, l’écriture. Elle nous change un moment pour nous rendre notre vraie figure. C’est pourquoi on peut tout dire. L’homme qui sort du livre est le vrai. C’est le bon, celui qu’il aurait fallu connaître tout de suite pour lui éviter de se ruer dans le pire, maintenant il revient, nettoyé, apaisé, il voulait simplement vivre comme tout le monde, respirer, boire un verre, aimer une femme, faire un bout de route. Avec lui, que voulez-vous, tout prend toujours un tour abrupt, une promenade devient une guerre, la moindre conversation l’Inqui-sition, le travail la Contre-Réforme, une femme tous les brasiers de la Saint-Jean. Je suis un fou d’amour, un soldat perdu. Je peins le diable sur la muraille ? Approchez-vous, comparez, faites le tri, c’est impossible, je me suis injurié et bariolé sur le crépi de la chapelle, il faut bien que le mystère commence, et la grande peur des fidèles. Voyez, ils courent furibonds, leurs habits se déchirent au décor, ils crient, ils se jettent sur mon image rouge ! Mais je ne les ai pas attendus. Je me suis tapi au fond du bois, j’ai ma forêt, j’ai mes passages, je me suis tapi dans l’antre maternel et je suis seul à pouvoir me retrouver dans cet obscur. Vous en doutez ? Poucet, Poucet, ne leur dis rien. La nuit tombe. La vraie nuit. Reviens, Poucet, du fond des fables. Moi aussi j’ai semé mes cailloux blancs.

OceanofPDF.com