Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 37 sur 39

Pages du PDF

Carabas

En Relisant Carabas

 

Je l’avais lu à sa sortie, en 1971, dans l’édition originale des Cahiers de la Renaissance vaudoise, j’avais vingt-quatre ans et de l’existence quelques concepts candides. Pourtant, et à cause de ce manque de connaissance, j’avais connu le pire. La nuit noire de l’âme m’était tombé dessus comme l’épervier sur la linotte et j’essayais de subsister, dans une situation impossible. Je suivais mon mari au Café Romand que tenaient ses parents, tu y étais souvent, et tu commençais à illuminer ma personne éperdue, la prison où je m’étiolais.

Que tu me paraissais fort, et libre, et audacieux ! Ma conscience des choses n’était pas très claire. Vivant dans l’effroi, n’ayant d’ailleurs jamais connu, par le fait de ma naissance adultérine (c’était le terme, à l’époque), qu’une certaine marginalité, je lisais ton livre comme une joyeuse libération de toutes les hypocrisies bourgeoises qui avaient étouffé et rejeté mon enfance. Moi aussi, je ne voulais que l’authenticité, l’amour, le vrai, moi aussi j’avais besoin de la nature, ses saisons, ses odeurs, et trouvais une rédemption dans ses beautés toujours offertes. Je me remettais lentement d’une tentative de suicide. Avant, mon mari prenait toute la place. Je demeurais sous l’empire de son amour, il m’adorait pour ma beauté, il m’écrivait sans cesse d’excellents poèmes, il y avait notre merveilleux enfant (l’essentiel à tâcher de préserver et protéger dans ce désordre, en réalité le point central, celui pour qui le meilleur se faisait) et nos intrications; détruite, je récupérais comme je pouvais, et tes livres et ta poésie, comme ta personne, étaient désormais la bouffée d’air qui me tenait en vie.

L’alcoolisme, la peur panique de la mort, la violence, ces aspects de ce marquis de Carabas-là ne m’interpellaient guère. J’avais pour mari un gros jouisseur qui buvait et me battait et me terrorisait entre ses déclarations ardentes et ses tendresses d’ours. Et ses sincères efforts à faire mieux, ce qui ne simplifiait rien. À peine mariés, il m’avait dit que pour lui la fidélité amoureuse n’existait pas. Devant ma déception, il se présentait comme honnête de me le déclarer en face, tandis que les autres hommes agissent par derrière, m’instruisait-il. Je suis de nature fidèle, j’avais cru m’être mariée pour s’aimer l’un l’autre, avancer ensemble, se soutenir. Il riait, une grande jeune fille toute simple, m’appelait-il, du haut de sa culture. Je m’efforçais de m’adapter, « ne soyons pas petite-bourgeoise », me disais-je, mais je souffrais et ne m’y faisais pas.

Alors, les coucheries, les cruautés et les excès de Carabas ne me choquaient pas plus que ça. Mes parents n’étaient donc pas mariés, j’avais entrevu des amants à ma mère, mon père paraît-il courait les femmes, par mon mariage j’étais introduite dans une famille pas moins honorable qu’une autre mais quelque peu abrutie par l’alcool et qui ne pensait qu’à profiter de moi autant que de l’argent de mon père. Brisée, il m’était impossible de m’extraire de ce contexte. Je lisais Carabas comme on chante l’évasion. La pure révolte et le mal-être sous-jacents de Carabas sourdaient en moi, je ne percevais rien d’autre de la vie, penser seulement que l’existence peut être différente me faisait trop mal parce que j’étais malheureuse, je n’aurais su comment m’en sortir, j’étais jeune et j’étais à bout et il y avait toi et l’idée que je me faisais de toi. Ton charisme, ta puissance, ton savoir, ta position aussi de professeur en arrière-plan de solidité et de sérieux qui te posait en moi comme un modèle crédible, fiable, enraciné.

J’ai survécu à ces égarements. J’ai bu l’eau du Christ et mes yeux se sont ouverts. Traversé encore tant de déserts, et des oasis, et après tout ce temps d’une vie terrestre je relis Carabas, parce que tu es mort, il n’y a plus de suite à ton histoire sous le nom de Jacques Chessex, Jacques Chessex n’existe plus que par son œuvre circonscrite derrière ce point final tout frais dans l’automne qui s’avance tandis que ton corps ne bouge plus, sous la terre, on y est, l’obsession de toute ta vie s’est réalisée, cher Amour, et je veux savoir ce que tu deviens, délivré de ce corps auquel tu ne t’étais que trop identifié, ou plutôt que tu avais voulu habiter comme on court à sa perte. Car tu savais, tu avais l’intuition métaphysique d’une réalité plus spirituelle et sereine, autant que la conscience aiguë de ton attrait goulu pour certaines délices de ce monde, à quoi céder encore. Je ne suis rien, me diras-tu, bien plus tard. Et cette forcénerie qui te rattrapait, tu avais aussi désiré t’en sortir, accéder à l’équilibre, à la bienséance et à la sagesse.

Dans l’esprit de liberté sauvage et baroque de ce livre, je l’ouvre au hasard et je tombe sur le chapitre Boire, dont je parcours les lignes avec stupéfaction. Quelle drôle de profession de foi ! Quelle naïveté et quelles aberrations !

Dans le vin, dans le vin surtout, je n’ai jamais cherché qu’à m’enfoncer en moi-même, à m’habituer mieux, à coller de plus près à mes os.

Tu prétendais rejeter toute magie, tu prétendais que le vin te rendait à toi-même, lors que sa magie pernicieuse te possédait et faisait de toi ce personnage souvent insupportable que tu décris ici avec complaisance, ou plutôt, peut-être, honnêteté et amoureuse provocation : je suis ainsi fait et je veux m’aimer comme Dieu m’aime puisque ainsi Il m’a fait. Il y a de l’Amour évangélique, il y a le cœur de Jésus, dans Carabas. Sinon, ô Satan, prends pitié de ma longue misère… Quelle tragique souffrance minait ton être, pour avoir besoin d’un tel remède ? Sans l’alcool, aurais-tu été encore plus fou ?

Le vin m’a rapproché de moi, je me suis admis, compris, pour une bonne part connu en lui. Il n’y a pas d’autre mystère de l’alcool. Tout est là.

Moi qu’un verre de vin suffit à étourdir, me déconcentre, me faisant perdre mes moyens dans une euphorie étrangère que je n’apprécie guère et dont je me méfie, je m’étonne de ton métabolisme qui t’a fait écrire :

Boire, c’est pratiquer le plus total et le plus fertile des examens de conscience.

Je n’ai jamais été attirée par l’alcool. J’étais jeune et j’avais un mari qui m’initiait aux bons vins, aux alcools, sa famille buvait abondamment, c’est la pire période de ma vie et je n’ai que le souvenir d’une perte d’identité, de moyens, une désagrégation de ma personne, pourtant j’en ai rarement abusé. D’instinct, je sentais que l’alcool, ou trop de vin, n’étaient pas bons pour moi. L’alcool comme maître à penser ! L’alcool, ta plus vraie vie, écris-tu encore.

Il ne me laisse que l’essentiel. Tout l’essentiel. – Boire comme exercice spirituel.

Après ton enterrement, une fois ton corps dans ton cercueil enfoui dans la fosse, à la collation offerte dans la salle communale de Ropraz, nous étions quatre femmes qui t’avaient aimé et qui parlaient de toi.

— Durant quelques années, tout est bien allé. Il buvait, mais tranquillement, sans abus. C’est quand il a retrouvé ses Amis de Belle-Lettre que ça s’est gâté, il s’est remis à boire beaucoup, plus rien n’est allé, regrettait F., la mère de tes fils.

— S’il ne s’était pas laissé entraîner par eux, tout aurait bien continué, concluait-elle.

Nous retrouvant par hasard à la rue du Pont, à Lausanne, quelques jours après, Élisabeth et moi, revenant sur ce propos, étions d’accord sur le fait que cette existence de tranquille père de famille n’aurait pu à la longue te satisfaire. Je me souviens de ton aise, reconnue par toi dans un de tes livres, à la conclusion de ce quatrième divorce.

Aux charmes du début ne pouvait qu’avoir succédé le regret des anciennes démesures. L’ennui avait naturellement suivi l’excitation de la découverte d’un nouveau corps tout jeune, d’une nouvelle femme avec laquelle tu avais espéré te calmer, te contenter. Mais aucune femme ne pouvait combler le marquis de Carabas qui n’a rien, qui n’est qu’une coquille vide habile seulement à duper, à en faire accroire, à se jouer des grands de ce monde et à terroriser le menu fretin. Une seule femme, le marquis de Carabas en a vite fait le tour. C’est un ogre, sous ses atours de marquis, qui ne subsiste que dans le tohu-bohu, qui dévore et se repaît de chair et de fracas, aussi parce qu'il y puise sa matière d'écriture. F. n’avait aucun moyen de te garder. Même vos fils, que tu adorais, leur innocence, n’ont pas eu le pouvoir de conjurer tes démons. L’alcool était revenu en maître, totalitaire, plusieurs tentatives de t’en désintoxiquer avaient échoué, femme et enfants avaient dû te fuir, tu n’étais plus qu’une loque griffue, mon mari m’avait suppliée de m’occuper de toi. C’était seize ans après l’écriture de Carabas, durant ce temps j’avais laissé Dieu entrer en moi.

Mes bras t’avaient enlacé puis ce furent dix-huit mois de surmenage, une descente aux enfers, mais tu en es ressorti guéri. Dieu t’a laissé encore vingt et un ans que tu as vécus comme tu as voulu, c’est tout de même un miracle.

Mais je vous le demande, chers compagnons, quand je serai mort et enterré, versez, de grâce versez une offrande de vin blanc, des Portes d’Yvorne ou de la Borne, versez donc une goutte de vin sur ma tombe. Alors du fond du froid je sentirai le feu descendre sur moi, et je me souviendrai de la puissante tendresse d’être encore vivant parmi vous, mes chers amis, le temps que votre culte soit bu par la terre et s’évapore.

— Vraiment, cher Amour ?

— Mais voyons, Myriam, quand avais-je écrit cela ? Tu sais bien qu’on change, on évolue… J’avais trente-six ans, je le proclame d’ailleurs dès la première phrase de ce livre que tu décortiques, on dirait que tu ne vois pas l’ensemble de mon parcours…

— Je souhaite seulement que tu prennes bien conscience, là où tu es, (autour de nous, encore hésitant, commençant tout juste à comprendre l’état qui est le tien, sans corps physique, allant de l’un à l’autre avec moins de regrets qu’on pourrait le supposer, à peine étonné car dans le fond tu savais, tu avais une bonne intuition du monde des morts) que seul Dieu t’a accordé un meilleur destin. Carabas est une confession du désespoir absolu, c’est maintenant que je le vois clairement. Dès notre première rencontre, en 1974, j’avais intuitivement voulu être ton ange gardien… une prétention qui dépassait mes capacité, Dieu pourtant m’avais prise au mot, pour m’apprendre l’humilité autant que pour nous éduquer et entraider… Tu n’as cessé, quand tu étais parmi nous, de t’observer et de te décrire, tu n’as plus que ça à faire, désormais, avant de t’en remettre à un vrai Ange qui te guidera vers un avenir radieux, bien plus fabuleux que tu n’as pu l’imaginer…

— Je te fais confiance, Madame semble bien connaître le sujet…

— Confiance, cher Amour, je te veux libre, je me veux libre, je suis juste contente de te rassurer, pour que tu ne t’égares pas… Te souviens-tu des dernières paroles que tu as entendues de moi : « N’oublie pas Saint Jean et Saint Augustin. »

— Je me garderais de l’oublier, je n’oserais pas, sous ta surveillance attentive…

— Que Dieu te garde et te conduise, demeure dans la Lumière, la confiance, la foi que tout ira pour le mieux. Je sais déjà ce qui te tord le cœur mais de ça je ne veux me mêler, cela t’appartient. Tes fils, tu pourras mieux les aimer, les soutenir, les protéger, si tu ne te laisses pas happer par les ombres de ce séjour auquel tu dois t’habituer… Mais je vois que des êtres qui t’aiment viennent à toi… L’Amour pour tes fils te donnera la force d’aller là où c’est le mieux pour toi comme pour eux… Je prie pour toi… Vas, curieux renard, prêt à explorer ton nouveau monde avec la gourmandise qui te caractérise… Ce soir je vois tes yeux, ils n’ont guère changé, la même acuité, la même profondeur, le même éclat vert et bleu, le regard davantage étonné, dégagé, il n’y a plus les soucis et les tracas temporels, l’enfant qui découvre le monde a ces mêmes yeux grands ouverts, si fragiles et si présents.

Myriam Matossi,

16 décembre 2009

Myriam Matossi fut la compagne de Jacques Chessex dans les années 70, puis 80, elle l’aide à sortir de l’alcoolisme. Elle est la Myriam de Dans la buée de ses yeux (Campiche, 1995). Depuis décembre 2009, elle tient un blog où elle continue à dialoguer avec Jacques Chessex

: http://jacquestoujours.blogspot.ch/

OceanofPDF.com