Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 6 sur 39

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Carabas

Les Gorges Chaudes

 

J’aime rire. Ah je sais, le rire diabolique, le sage ne rit qu’en tremblant, la distraction, l’absence de soi, le Christ n’a jamais ri, l’agression contre l’autre, la destruction de soi-même – de ses forces, de son humour – dans le rire abominable. J’aurais l’oreille basse si je ne riais pas. Ah non pas de ce rire nerveux des justes qui croient se salir en riant, pas non plus du rire entendu, du rire cuistre, du rire universitaire, encore moins du rire triste des employés riant du patron. Ou de l’affreux rire des vieux tousseux, des vieux toqués, qui rient parce qu’ils vont mourir. Ou de la rigolade des malins courant au regrat. Ou du rire spécial des érudits devant nos sorties naïves. Ou du rire fou. Ou du rire des chevaliers de la manchette devant les sous-vêtements des femmes. Ou du rire miserere.

Mais rire au centre de son aire, disposant de soi, en toute connaissance de cause. Rire par abondance de soi. Rire par richesse. De ce rire qui nous classe une fois pour toutes, à Lausanne, je le note en passant, au rang des valets de pied et des jardiniers. – Ah mais c’est un excellent rang. On a de la paille aux souliers, on sent le cheval et la graisse à essieux, on zigzague en tablier vert parmi les laitues et les iris. On entre à la cuisine, on dit « est-ce qu’il y a encore du café », la coquine nous passe le bol et une cuillère de miel contre l’angine, on savoure, après on repart à la chasse aux escargots. – Quoi, vous disiez qu’à Lausanne on ne rit pas bien ? – Je connais des gens pour qui rire est tout au plus un toussotement exténué. Un chuintement distingué. Un rictus de lézard péremptoire commis à la direction des écoles. Allez rire dans cette société, vous passerez vite pour un Scythe. Vous riez sans retenue ? Vous éclatez de rire ? Vous êtes gai, votre tablée se tord les côtes ? Vous voilà fiché, étiqueté. Coureur, bretteur, on savait, mais aussi grossier, c’est bien pire. Le grossier bousille les usages ! Il proclame, il tape sur le clou ! Je me passerai donc de vos sauteries et de vos buffets. Adieu rôti. Merci rôti. Je ne suis pas de bonne compagnie, moi, je ne suis pas gris et transparent comme votre poète (auquel d’ailleurs vous ne comprenez rien), je n’ai pas le ton modestement solennel dont on se pâme à Zofingue et à Rumine, je préfère Rabelais à Rilke !

Je connais une dame-poète qui se bouche le nez devant mes livres et ceux de Chappaz pour cultiver La Tourterelle turque. Chessex, lui, fait l’éloge du cochon… Cette lauréate et son mari l’éditeur triste trouvent Le Match Valais-Judée « obscène ». Bien entendu, les vraies raisons d’aimer Jaccottet, sa dignité solitaire à Grignan, ses poèmes rares, tout ça ne les effleure même pas. Mais l’indicible, mais la transparence, mon cher Chessex ! – tout ce par quoi Philippe Jaccottet reste vague, souvent fumeux, et complaît aux aspirations poliment mystiques de ce petit monde.

Donc je ris, je passe pour un marchand de foire. Il y a une vieille rancœur dans cette réputation qu’on me fait, une vieille envie, une vieille colère qui s’exprime là. Mon père était un homme nouveau, il avait fait une carrière rapide, on lui en voulait de son autorité. Il a payé d’autant plus cher qu’on lui en voulait sournoisement. À sa mort, avec fidélité, on a reporté sur le fils l’ancienne envie. Lui non plus n’appartient à aucune faction, l’armée ne le soutient pas, et il n’a ni truelle ni petit tablier à exhiber dans aucune loge. Pauvre de moi. L’un de mes arrière-grands-pères était manœuvre-vigneron, un grand-père marchand de bazar à Vallorbe. Accusez-moi de délire de persécution et vous ferez ma réjouissance. Voilà ce que c’est de se gaver des Confessions.

L’empoigne rit. La pâte forte, les figures, le bruit des coups, l’ahurissante drôlerie, mille destins, mille échecs, mille morts dans le cœur. Les prêtres doivent avoir cette vocation de bonheur à donner et de souffrance à infliger comme les gros chardons des pâturages. Il y a une douleur du rire : une solitude. La joie compense. La vigueur tournoyante, bien sonnante, bien sensée, des éclats de rire contre la mort. « Je ris merveilleusement avec toi » dit René Char dans sa lettre amoureuse. Je connais ce rire. Je ris avec Elisabeth. C’est un extraordinaire plaisir de plénitude. Le rire grandit le rieur, il augmente sa vigueur et soudain il agrandit le monde.

J’aime le rire de mes amis. Chappaz sait rire, à longs traits, l’œil brûlant et mouillé de rire. Bertil Galland rit avec une joie solide, on peut prendre

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et toucher ce rire comme une matière lumineuse. Corinna rit de ses magnifiques yeux clairs. Manuel rit à gorge déployée, bruyamment, goulûment, tout le café se retourne. Velan rit haut, longtemps et par éclats brefs, il parle toujours en riant, crache sa fumée comme une recrue. Lovay s’étonne de rire et a l’air de nous poser la question d’Hamlet. L’abbé Dutoit rit avec gourmandise et une timidité douce qui lui plisse le nez. Le Père Emonet rit d’un bonheur qui rend heureux. C’est un dominicain, je l’ai eu comme maître de philosophie à Fribourg, j’allais le voir dans sa cellule de Saint-Hyacinthe, au mur il y avait l’image du beatissimus doctor et le choix de cet ami en robe blanche et sa foi et son visage m’apparaissaient tout entourés de rayons. Il me semblait que son âme riait du rire des anges, qui est contemplation de Dieu.

Je veux être heureux, je cahote, le rire gagne. À brinquebaler, à chuter, à se râper, on apprend le bienfait de rire. Ne me chantez plus la décence, la fine bouche, le goût, la politesse ou le bon genre, j’en ai par-dessus la tête de vos petites mines de faux aristocrates et d’amateurs. Au bon ton je préfère le ton. Et au raffinement la finesse. Quoi ? Le classicisme ? La bienséance ? Trempez-vous le crâne dans la pâte. De toute façon vos façades couvrent des squelettes et vos concerts n’y changeront rien : vous avez autant de vie spirituelle qu’un sugus. Allons Messieurs les censeurs, Messieurs les renseignés. Votre dignité. Votre réserve. Vous êtes abstraits et dérisoires. Il faut le sabre des hussards de Murât à vos tics de petits talapoins. Je m’égare ? Je me monte la tête ? Mais non Messieurs.

La tête tient bien. Elle est même fixée à mon tronc par un tenace gosier qui pour l’heure s’emplit de bruit. Le rire gagne, je vous le disais bien. Laissez-moi rire.

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