Carabas
Jacques Chessex Prétend Répondre au Questionnaire Marcel Proust
JACQUES CHESSEX PRÉTEND RÉPONDRE AU
QUESTIONNAIRE MARCEL PROUST
J’avais une envie folle, passionnée, exubérante, de répondre au Questionnaire Marcel Proust. Quelle histoire ! Depuis des mois, je ne rêvais que de cela. Lettres répétées, coups de téléphone, et même l’intervention de deux ou trois amis bien placés à Paris, rien n’y fit. Je patientais pourtant. J’espérais. Chaque mois je me ruais sur Livres de France : Aragon, Vailland, Nourissier… Je m’enivrais des réponses que j’allais faire à mon tour, de l’enthousiasme de mes lecteurs éberlués. Mes héroïnes dans la vie réelle ? Je répondais sans hésiter : les froides monitrices des Amies de la Jeune fille. Puis un scrupule me venait. Ça faisait trop service social. Je recommençais. Mes héroïnes ? Les secrétaires des écrivains. Voilà qui était bien. J’étais dans l’ordre littéraire. Mais trente-six autres questions m’attendaient. À l’œuvre pour la postérité et pour l’histoire ! La couleur que je préfère ? – L’or, le rouge, le noir, le vert ? Je me décidais pour l’or seul. La qualité que j’apprécie le plus chez mes amis ? La réponse venait toute seule : l’entrain au café, bien sûr. Puis je doutais. Je relisais la réponse d’Aragon. Ah moi aussi j’allais être exemplaire et digne. Chez mes amis ? La sévérité pour mes livres. Voilà mes lecteurs satisfaits. Tout pour la littérature !
J’inventais de petits poèmes que je comptais donner à Livres de France pour enrichir le Questionnaire et montrer mon joli talent. J’y allais de proverbes, de bouts-rimés, de proses d’almanach :
Qui répond au Questionnaire Proust
À la mélancolie dit : oust !
Ce succès me donnait des ailes. Je persévérais : J’ai dardé des yeux de mangouste
En répondant au Questionnaire
Imaginé par Marcel Proust
Pour la canaille littéraire…
et je m’encourageais, à peine gêné par ma première rime, ce e de mangouste si embarrassant et tenace. J’essayais Victor Hugo en rêvant sur ses rythmes impossibles. Petit exercice jaloux et triomphant sur la liquidation de Marcel Proust :
Proust ?
Bah !
Oust !
Là.
Chu ?
Non.
Tu !
Bon.
Mort,
Feu.
Hors
Jeu !
Emporté par mon élan, je signai François Coppée dans un imaginaire Album zutique :
Poète, il faut répondre au Questionnaire
Pour que le fils ému qui te lira
Trouve en toi le juste tambourinaire
De notre temps béni qu’il chérira.
Probe ouvrier, poète, au Questionnaire
Réponds sans crainte enfin de te livrer.
La gloire au soir de ta vie exemplaire
Ceindra ton front de l’honnête laurier !
Et mon culot croissait dans de telles proportions que je me mis sans vergogne à parodier Raymond Queneau. Ce fut donc mon Sonnet portatif sur le dénommé Questionnaire Marcel Proust :
J’avais été prié, l’un des derniers étés,
De répondre en poète au merdeux Questionnaire Que Proust imagina entre deux rats percés
De son dard acéré dans le sac urinaire.
Je me mis au travail, de bonne volonté.
Mais voyez le prodige : un précieux urticaire Vint couper mon labeur en pleine ébriété.
Je dus me récuser chez mon thuriféraire.
Il n’insista pas trop. C’est la joyeuseté.
D’ailleurs Proust m’exaspère et son triste repaire Où minaudaient barons et minables pédés.
Quoi ? Vous ne gobez pas le mondain annuaire ? La sonate à Vinteuil ri a pas d’autre phrasé :
Oyez crier les rats sous le vieux lampadaire.
Hélas il fallut déchanter. Je me réjouissais d’être reçu sans tarder par M. Léonce Peillard quand une lettre sèche me parvint à Lausanne :
LIVRES DE FRANCE
Revue littéraire
40, rue du Cherche-Midi
PARIS 6e
Paris, le 22 avril.
Monsieur,
Nous avons bien reçu vos trois lettres relatives à vos réponses au Questionnaire de Marcel Proust. Nous sommes au regret de vous informer que cet entretien est réservé à des écrivains connus ou ayant déjà publié une œuvre importante. Veuillez agréer, Monsieur, nos salutations distinguées.
br
C’était signé Léonce Peillard. Cette lettre m’atterra et m’enragea. On m’interdisait le Questionnaire Marcel Proust ! Ce mépris tomberait. Puisqu’on me proscrivait, j’allais sortir du Pays de Vaud et monter à Paris. M. Léonce Peillard allait voir mes corps de chauffe. À nous deux ! Dans le train je me montais la tête. Une hâte sacrée me brûlait. On passait le Jura. Après Dijon les campagnes à bestiaux me parurent interminables. Enfin Paris. Je courus chez Hachette en titubant d’indignation. Vous avez lu la suite dans les journaux. – Dans les journaux ? Mais oui. J’ai la coupure de France-Soir :
UN MANIAQUE SE DISANT ÉCRIVAIN
ABAT LE RÉDACTEUR
QUI REFUSAIT DE LE SOUMETTRE
AU QUESTIONNAIRE MARCEL PROUST
À Lausanne la Tribune écrivit un article acide :
L’ÉCRIVAIN VAUDOIS JACQUES CHESSEX
ARRÊTÉ À PARIS
Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que l’écrivain Jacques Chessex, qui s’était fait connaître récemment par un injuste et trivial Portrait des Vaudois, vient d’être arrêté à Paris à la suite d’un attentat sur la personne du directeur de l’estimée revue Livres de France. On souhaite que l’affaire soit rapidement tirée au clair, et qu’on mette un terme aux agissements d’un individu qui a déjà fait assez de mal avec ses livres.
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La Gazette était moins mauvaise. Sous le titre UN POÈTE LAUSANNOIS INCARCÉRÉ À PARIS, elle écrivait :
Un drame rapide s’est déroulé hier, en fin d’après-midi, au siège de la revue Livres de France, propriété de la firme d’édition Hachette. L’écrivain lausannois Jacques Chessex venait d’être introduit auprès de M. Léonce Peillard, directeur de cette honorable publication, lorsque, pour des raisons qu’on ne précise pas, il tira deux coups de revolver sur son hôte. Interrogée par notre correspondant, sa secrétaire n’a pu que répéter ce qu’elle avait dit à la police. Jacques Chessex rôdait depuis plusieurs heures devant le bureau de M. Peillard. Il insistait fâcheusement pour répondre « comme un grand écrivain » au questionnaire Marcel Proust. Econduit une première fois au début de l’après-midi, le malheureux devait revenir armé à cinq heures et perpétrer son crime sur l’éditeur qui venait de le recevoir. La police enquête.
(Red. On se perd en conjectures sur les causes de ce drame. Jacques Chessex était suffisamment connu dans notre pays pour se passer de cette consécration parisienne. Cependant les personnes qui avaient approché l’écrivain ces derniers temps l’avaient trouvé agité et inquiet. On veut espérer que la police fera toute la lumière sur cette pénible affaire, pour la bonne entente de notre pays avec nos voisins français et pour l’honneur de nos lettres.)
On voit qu’il n’est pas si simple de répondre au Questionnaire Marcel Proust. Je ne suis pas encore revenu de ma frousse. Tous ces gendarmes, ces enquêteurs… Enfin j’ai eu le sursis. Le juge avait lu mes poèmes avant l’audience, et M. Léonce Peillard lui-même, remis et rose, est venu témoigner en ma faveur. Voilà un geste confraternel. Mais je ne suis pas guéri de mon ambition !
À la suite de cet accident, Livres de France a cessé de paraître.
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