Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 15 sur 39

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Le Lac des Chavonnes

 

Le mardi 22 décembre dernier, un drame ensanglanta la chambre 6, au dernier étage de l’Hôtel du Chamois, au Sépey. L’Hôtel fut contraint de fermer toute la semaine de Noël, l’enquête fut longue et eut un grand retentissement dans la vallée en raison de la notoriété de l’assassin et de la beauté de sa victime, dont les photographies furent publiées pendant plusieurs semaines par les journaux.

Quand ils ouvrirent la porte du 6, l’après-midi du mercredi, les gendarmes et l’hôtelier, qui avaient pourtant le cœur accroché, eurent du mal à se retenir de vomir. Le corps d’Antoinette Wurlod était encore appuyé contre le mur, assis tout raide parmi les couvertures rougies, le sang avait giclé derrière elle sur le papier à fleurs, la gorge ouverte d’une clavicule à l’autre laissait voir la trachée blanchâtre, les cartilages déchirés par la lame qui avait dû s’acharner. Le corps du premier-lieutenant était tombé sur le ventre en travers du lit, comme celui d’un nageur, les bras écartés parmi les draps rouges où étaient collés des sous-vêtements ensanglantés. La lame de son poignard d’officier sortait de trois ou quatre centimètres de la nuque raidie, juste sous les cheveux, où des caillots avaient laissé une écume brune qui frisait.

Les photographes de la gendarmerie firent leur travail, le préfet vint lui-même voir les dépouilles et assister au départ de l’enquête. Enfin le médecin donna l’autorisation d’emporter les corps. Il n’y eut pas de service public. Les familles firent deux cultes, l’un après l’autre, avec une heure d’interruption entre les deux, pour être sûres de ne pas se rencontrer, mais les deux corps furent enterrés dans la même rangée du cimetière et côte à côte, parce qu’il est interdit de changer l’ordre des concessions. Par égard pour la famille de la jeune fille, le préfet proposa simplement qu’on inhume Antoinette Wurlod la première, ainsi le pasteur eut le temps de l’accompagner au cimetière et de revenir pour le service du premier-lieutenant. Le préfet n’était pas en tenue. Les enfants de l’Ecole du dimanche avaient déjà dressé l’arbre de Noël au fond de l’église.

Est-ce que j’invente ? Est-ce que j’ai lu ça dans un journal ? C’est peut-être le début d’un roman, la première page qui décide de tout ? Je connais l’hôtel, j’ai dormi dans cette chambre avec Elisabeth. Mais ce sang, la lame dans le cou d’Antoinette, l’homme grotesque écartelé parmi les draps raidis et encore gluants, les cris vers l’aube, la lame qui grince contre les os, le glouglou rouge, écumeux, dans la trachée qui se vide de son air… Est-ce que j’invente ? Pourquoi ici ? J’ai l’eau noire du petit lac devant moi, un noir éblouissant, immobile, violent entre les sapins et les pentes bleues. Est-ce la violence funèbre de cette eau noire, resserrée, mauvaise, cette insistance de charbon poli, le ricanement de la marcassite tragique qui m’ont fait remonter à l’hôtel, rouvrir la porte de la chambre 6, arroser de sang le lit à deux places et le papier aux iris mauves sous les gravures de costumes suisses et le baromètre ? Ces chambres d’hôtel de montagne m’ont toujours attiré avec leur odeur de résine et de savon parfumé, quand ce ne sont pas les parois c’est la commode ou le bois du lit qui sent la scierie, la forêt, l’écorce, il y a aussi les femmes qui se sont lavées, qui ont dormi, gémi, pleuré dans cette odeur, comme si elles étaient nues dans une clairière, sans le savoir terriblement plus nues que dans n’importe quelle autre chambre. Mais pourquoi ces personnages, cet officier, cette Antoinette ? Lui c’est à cause du poignard réglementaire, il me fallait une lame, voilà tout, tout autre poignard aurait fait éclaireur, et on n’imagine pas un type, un civil, même un jaloux poussé à bout dérobant un couteau de boucher pour trancher la gorge de sa maîtresse. À moins qu’il soit boucher lui-même, évidemment, ou charcutier. Dans ce cas les choses sont plus simples, un boucher est très naturel quand il promène dans sa valise une lame de trente centimètres. Mais un boucher jaloux qui tue, un boucher assassin par amour, ça prend tout de suite un petit côté Marcel Aymé ou Jouhandeau qui m’empêche de pousser plus loin. Notez que j’aime beaucoup les Contes du Chat perché, et que j’ai lu Chaminadour cinq ou six fois. Mon Clodomir à moi aurait eu une tronche des Ormonts, un gros accent traînard et un goût de trois décis qui auraient découragé la créance. Autant un uniforme et un accessoire officiel. C’est plausible. Pour Antoinette, le cas est moins clair. J’ai connu une Antoinette assez putain, des yeux verts, une perruque, quelque chose de fin dans le visage malgré le

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regard appuyé et curieux. Elle mentait, elle fuyait. Un bon personnage de nouvelle. Mais je parle de moi. Saurai-je jamais parler des autres ? Ce qui m’a fait rêver la scène, c’est la chambre, je l’ai dit, et le sang qu’aussitôt j’ai répandu, l’écume, les bulles, les rigoles dans les plis du drap, tout ce rouge effrayant et magnifique dans cette heure grise, cette aube d’hiver enfin éclairée par cet épouvantable soleil.

C’est peut-être aussi le petit lac immobile et funeste entre les rives. Il est méchant ce petit lac haut perché, et je ne suis pas du tout rassuré par la simplicité scolaire des clichés qui le vantent dans le prospectus que j’ai trouvé à La Forclaz. « … Arrivé sur la croupe d’une ondulation de terrain, on aperçoit tout à coup l’émeraude du lac (1690 m.) ; on s’enfoncera dans le bois et l’on contemplera cette goutte de ciel… » Goutte de ciel ? Vous voulez rire. C’est de l’enfer pur cette surface, un bloc luisant d’eau satanique pour notre malheur. L’émeraude ? À condition qu’elle soit obscure, oui, parfaitement noire, opaque, nocturne, diabolique et fermée pour toujours. Ce qui n’est pas précisément la lumière de votre émeraude. Non, ce lac est affreux et coupable. Quoi ? les excursionnistes affluent, le Club Méditerranée grimpe jusqu’ici deux fois par semaine ? Mais oui, je vois les gens en short qui déballent leur jambon et leurs œufs durs, ils ont des bouteilles de bière, ils trinquent, ils crient en s’aspergeant à la fontaine du bistrot.

Et puis ils s’en iront rougis, essoufflés, et le sale lac sera de nouveau livré à son silence. La nuit, des animaux le hantent. Des crapauds, des salamandres.

Des vipères viennent boire le soir, après elles regagnent leur four sous les broussailles pleines de toiles d’araignée scintillantes d’ailes de mouches et de rosée. Les chouettes hoquettent dans des cloisons sonores. Si l’on approche du bord on entend l’eau profonde remuer avec un bruit de cascade, les entonnoirs l’aspirent entre les rocs, on dirait des blocs de glace qui s’entrechoquent dans la nuit, un paquebot tout allumé qui flambe et se casse à la banquise sous les escarbilles d’étoupe et les étoiles roses. Ave Maria maris Stella, et les noyés, les salamandres, les cristaux des grottes reviennent de l’eau noire, les feux des pendeloques bougent devant les crevasses comme des signaux d’orage ou de chutes de pierres, puis c’est le tambour, le terrible orchestre, la foudre crève sur le chalet et calcine la fromagerie. Ah le vacher a déjà été tondu trois fois par les éclairs, cet été.

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Voilà ce lac. Pas étonnant qu’il dicte des histoires sombres. Si j’écrivais la nouvelle du Sépey, il faudrait que je mette un bouquet de chardons blancs, dans un vase en bois, sur la table de nuit d’Antoinette Wurlod, le sang aurait giclé sur les corolles sèches et dures comme des couronnes d’épines solaires. Des chardons, et un couvre-lit en velours gris qu’il faudra donner à la teinturerie, et un des oreillers percé par le poignard, et une touffe de vrais cheveux blonds de la perruque qu’un des gendarmes glissera dans une enveloppe pour les montrer à sa fiancée. Mais je n’écris que sur moi. C’est une autre histoire. La violence, les menaces du lac : bien à moi. Et l’imagination catastrophique. Et la peur. Alors qu’est-ce que j’en ai à foutre d’un officier cocu et d’une coquine ? C’est encore moi que je regarde dans leur tristesse. Impossible d’échapper à cette tyrannie. Récit égoïste, inventaire de quelques hantises, c’est encore moi cette façon de raconter, de m’arrêter, de revenir, de jouir de mes haltes, de boire, de rêver un coup entre deux trains, de repartir parce que le fœhn me pousse et l’envie de retrouver mes peurs tapies dans mes calendriers, la mort comme un papillon de nuit dans les rideaux, le vin, l’abrupt, l’odeur des lèvres où faire une autre halte. Je saute les cases ternes au Jeu de l’Oie. J’ai vieilli, l’œil s’est aiguisé, en 1956 mon père s’est tiré une balle dans la tête, j’ai zigzagué, j’ai retrouvé terre, je sais où est le cimetière, où notre lit, où mon récit. A-t-on idée d’écrire sur soi-même ? Au trou, pourtant, les autres livres. Je les aime plus que tous, ces récits de soi-même, ces autoportraits inconfortables, ces « mémoires pour servir à l’histoire de ma vie » que des écrivains sont forcés d’entreprendre pour passer le cap des tempêtes de la quarantaine, ou le cap vert, ou le cap de bonne espérance – peu importe ici quel passage, c’est l’aveu de soi-même qui compte, le miroir déformant et reformant, la confession, la chronique intime, la correspondance – l’écrivain par lui-même, comme dit un très bon titre de collection ; une fois pour toutes l’écrivain dangereusement, délicieusement et sans remède par lui-même. Littérature de ruban volé ! ricanent les vrais romanciers. Mais les raconteurs d’eux-mêmes se comprennent. Ils clignent de l’œil, Jouhandeau, Violette Leduc, Julien Green, Sartre, Leiris, ils sont bien d’accord avec moi Nourissier, Bernard Frank, Jacques Borel, à Genève et à Lausanne Grisé-lidis, Bouvier, Haldas. Je crois qu’il y a des livres nécessaires. Ils courent des risques. Leurs auteurs aussi.

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