Carabas
Un Petit Frankenstein Rose Bonbon
J’ai menti : je me suis demandé des milliers de fois si Dieu me punirait de mes refus et de mes doutes. J’ai blasphémé, j’ai pratiqué l’humour noir en ricanant, j’ai transgressé les vieilles envies d’agenouillement. Ce qui a joué, c’est la terreur. Je me précipite dans les brasiers, j’en ressors éperdu de reconnaissance. Dieu punit ? Dieu existe dans la culture des calvinistes. À Fribourg, Dieu fait l’orvet sous les buissons des couvents et il trône dans le soleil des ostensoirs. Il est heureux dans ces gloires. Le mien serait quotidiennement de solitude, de blancheur. La punition guette ? Je me suis dit : tu as blasphémé, l’enfant qui naîtra de toi sera ta croix. Je voyais le petit mongol à la bouche luisante ou le bossu, le nain, la folle rachitique que j’aurais engendré. Tu seras secoué jusqu’à la centième génération ! Des fantômes au crâne énorme, des yeux chassieux, des lilliputiens à la voix métallique, des tordus, des boiteux, voilà ce que tu feras à ta femme, toi qui as été méchant et pervers. Ou bien j’oubliais mes angoisses, je tombais sur les annonces mortuaires, je reconnaissais l’avertissement dans les in mémoriams des jeunes gens :
EN SOUVENIR
de notre bien-aimé fils et frère
JEAN CALMET
8 juillet 1954 – 8 juillet 1970
Hélas ! ils s’en vont tous ceux qui, sur cette terre, dans nos sentiers aimés, cheminaient avec nous. À l’ombre du rocher où tu fermas les yeux, la fleur du souvenir brille toujours, et ton âme chérie s’est envolée vers les grands horizons que tu aimais tant. Plus les années passent, plus dur est de t’avoir perdu. Au revoir Jean.
Maman et famille.
Les larmes me venaient aux yeux. La tendresse me poignait. J’étais insultant de santé, moi le salaud, et un jeune homme propre pourrissait à ma place sous une dalle. Mais je ne perdais rien pour attendre. J’en avais pour des années à payer et à souffrir ! Et puis voilà le Général Hiver, la première neige se mettait à tomber, c’était joli, joli, des petits flocons tournoyants qui fondaient à peine au sol. Quelle douceur. La nuit de décembre se fermait sur moi, de ses milliards de papillons blancs je mangeais la saveur dans le ciel et je marchais dans les rues vides, le froid durcissait, la neige commençait à tenir sur les trottoirs silencieux. Je rentrais calmé, je buvais un kirsch, je dormais douze heures. Bon début d’hiver. C’était il y a deux ans, je ne souffrais plus. Ça s’est rouvert. Sale plaie ! Cet hiver-là j’ai rencontré la fille d’un charmeur de serpents, elle-même danseuse et jongleuse dans un petit cirque aux bêtes mitées et mourant de faim dans des cages rouillées et brinquebalantes entre gadoue et jardinet. Cette dame s’habillait en écuyère étincelante et se faisait sauter par les chenapans d’Yverdon aux rouflaquettes de gauchos. J’ai bu avec elle. Sous ses maillots pailletés d’argent elle sentait la sueur aigre et la peur. Elle avait un frère fou, une sœur mongole. Elle tremblait dans l’angoisse de Dieu, elle était sûre que les deux monstres étaient la punition du père et du grand-père qui avaient horriblement bu et cogné leurs palefrenières. J’avais aussi peur qu’elle, elle se croyait constamment enceinte, je me voyais promenant le dimanche, le long des devantures de Noël, un petit Frankenstein rose bonbon qui prouverait au monde entier ma saloperie et ma honte.
Ces monstres – mes monstres ! – je les ai imaginés jusqu’au délire. Leur couleur d’abord. Ce rose, ce rougeâtre, ce violacé rougeoyant qu’on ne pouvait ignorer à cent mètres, incarnation artificielle et agressive, blason infâme. La tête luisait, difforme, gonflée de bêtise nauséeuse, pleine d’absence baveuse et ignoble. Les yeux vides pleuraient perpétuellement bordés d’un filet rouge, animal. Le nez laissait couler une gelée trouble, grisâtre : la cervelle ? La bêtise du crâne qui fondait et sortait là, mouillant la lèvre. Il n’y avait pas de voix, mais un sanglot rauque et mou. Pas de cou : la tête prolongeait un tronc sans bras, lisse, rose comme une viande pas fraîche. L’immobilité frappait. Le monstre, fœtus fixé, ne bougeait ni
À
n’évoluait. À sept ans, brusquement, il se mettait à marcher, il essayait de courir en se cognant aux meubles et en gémissant.
Mais toujours ce rose ! Ce crâne rose de vieillard ridé, la lèvre grosse, cramoisie, luisante, toute la tête couleur de caramel à la fraise synthétique, et le sanglot, le sanglot bestial qui renâcle au fond de la gorge comme un éternel reproche ! Je me disais : voilà ton fils. Voilà l’enfant de tes hauts faits. Assassin. Je consultais les dictionnaires. Nanisme, bosse, crétin, mongolien, j’ai lu, j’ai tremblé, j’ai blasphémé encore, plus je lisais plus je me révoltais et plus je craignais la vengeance. On en ferait un cirque avec les créatures qui sont sorties de mon imagination désespérée. On en peuplerait un musée. On en dresserait une galerie de géants lymphatiques, de nains vicieux, d’androgynes, de magots, d’avortons gigotants, d’albinos aux yeux de souris, de pygmées, de loups-garous, de kings-kongs dévorant père et mère, de tristes zombis rampant hors de leur berceau comme des fantômes grassouillets, de culs-de-jatte, de frères siamois et d’éphèbes à deux têtes que j’exhiberais comme un montreur de foire à mes compatriotes ébaubis. Mon fils ! Voilà mon fils ! Accourez voir la merveille des merveilles, le roi des Marmousets, Monsieur Muscle, La Grosse Tête que Dieu m’a donnée comme rejeton en reconnaissance de mes mérites ! Le déchet rosâtre bavote dans sa poussette. Le petit rabougri couleur d’écrevisse violacée couine et pleure dans les bras nus de sa mère. À moi les pieds-bots, les manchots, les crochus, les bouleux, les ahuris, les stupides aux yeux désertiques ! Je me souviens d’un couple très beau qui promenait un hydrocéphale titubant. Quel crime avait commis l’aïeul, au temps des hommes des cavernes, pour infliger cette côtelette pâle à sa charmante descendance ? « Car je punis l’iniquité des pères sur les enfants. » Souviens-toi de l’Exode et de la menace. Et vous, ne riez pas de mes lycanthropes. Vous verrez, quand ils vous tomberont dessus, vous pourrez toujours vous réfugier dans la prière !
J’ai peur de mes monstres, j’en parle, je les nomme ici. C’est du fond de mes os que surgissent l’écho de la terrible parole sur le Sinaï et la mémoire de la punition. Je pense aux enfants de ma race. Pitié pour eux. On ne joue pas avec le feu ? Il faudrait éviter certains sujets ? Vous ne savez pas ce que vous dites. Et puis quel est celui de vous tous qui n’a jamais tremblé de voir son visage défiguré dans les traits monstrueux d’un crucifié ? Je regarde dans le miroir déformant, je m’effondre. Pitié pour eux. Le coq des morts
p q
crie dans l’air bleu, les trompettes éclatent autour de la ville et l’épée de l’ange fulgure sur le donjon du roi. Pitié pour eux ! Les trépassés et les vivants se prennent par le cou et sautillent sous les pommiers comme des grenouilles. Quand aurai-je ma tête de batracien ? Ou la figure de Gabriel aux sourcils d’or ? J’attends ma prochaine enveloppe, je saisis ma plume, je continue à graver et à rêver.
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