Carabas
Le Jeu de L'oie
J’ai souvent rêvé sur les hasards du Jeu de l’Oie. Premier jet : le joueur reçoit un coup de pied au cul et paie une amende de six francs. Autre coup de dé : le joueur passe deux tours à l’auberge où on lui apporte trois décis. Nouveau coup de dé : une bourse est offerte au joueur. Son éditeur lui paie une forte avance. Quatrième coup : le joueur a oublié de régler sa consommation et doit décliner son identité au gérant de l’établissement. Cinquième coup de dé : la photographie du joueur paraît dans le Journal de Genève avec un article de Georges Anex. Encore un coup : le joueur cède son tour à un maoïste et rédige une lettre d’excuse au Président Salazar.
Le Jeu de l’Oie est plein d’enseignement. C’est un jeu moral et salubre. Comme les jours abrupts il développe le sang-froid en détraquant tous les calculs, il aiguise le regard intérieur, il conseille la patience et la distance. Vos blessures saignent ? Jouez à l’Oie. Vos livres s’empoussièrent dans les fonds de librairie ? Vos amis vous taillent des vestes ? Jouez à l’Oie. Jouez à l’Oie. Votre maîtresse sera bien vieille au soir à la chandelle ? L’Oie tout de suite. Votre foie tient trop bien la carre ? L’Oie, vous dis-je. Ainsi vous passerez le temps, céderez votre tour, réfléchirez à la bonne ombre, irez, viendrez, sauterez l’obstacle, retournerez sur vos pas, retrouverez raccourcis et traverses. Jeu stoïcien ! Jeu métaphysique et civique ! C’est votre tour : oh, oh, deux éditeurs parisiens refusent le récit pastoral du joueur. En compensation, celui-ci reçoit une lettre de Jean Paulhan qui vante très haut le livre proscrit. Autre coup : le joueur fait trop richement la fête à Genève. Il assomme un postier à Plainpalais, brise la vitrine d’une pharmacie et passe deux jours à la prison de Saint-Antoine. Nouveau coup de dé : le joueur dérobe Le Chat botté à son libraire habituel. Un commis l’aperçoit et rougit de timidité à l’idée de le dénoncer. Le joueur empoche le livre mal acquis et gagne la sortie d’un pas dégagé. Dixième coup : le joueur se lie d’amitié avec Me André Manuel qui ouvre pour lui de nombreux dossiers. Ses confrères l’accusent de fréquenter une espèce de Léon Daudet bruyant et bâfreur de nègres. Impavide, le joueur assiste sa nouvelle relation dans l’absorption des réserves de Gamay du Café Romand. Onzième coup : pas d’accord avec Maurice Chappaz sur le génie hippy, le joueur est privé d’une expédition pacifiste à Katmandou. Pour se remettre il relit Le Match Valais-Judée. Il reçoit par la poste une flûte indienne, des clochettes, un sari et une pincée d’herbe séchée dont l’usage exact lui échappe.
— Et les autres jeux, s’il vous plaît ?
— Je ne joue jamais, s’il vous plaît.
— Au yass ? Au 421 ?
— Ni au yass, ni au 421, ni au poker, ni à pique-double, ni au chibre, ni aux charrets, ni au cochonnet, ni aux quilles, ni aux trois-souhaits, ni à pigeon vole, ni aux puces, ni au nain jaune, ni aux billes, ni à la marelle, ni aux métiers, ni à rondin-picotin, ni à colin-maillard, ni au bridge, ni à chat-perché, ni aux allumettes, ni au fou, ni au poirier droit, ni à saute-mouton, ni à cache-cache, ni à la cou-ratte, ni à la belotte, ni aux tarots, ni à la boule de cristal, ni au boston, ni à la manille, ni au docteur, ni au mikado, ni à la petite guerre, ni à la bataille navale, ni à l’écarté, ni aux gendarmes et aux voleurs, non plus à la bague d’or hélas, ni à loup où es-tu…
— Mais au chemin qui mène à l’auberge ?
— Ah oui à ce chemin, et aussi à cochon pendu. Et aux jeux de mains. Et au chat et à la souris. Et à bouche-que-veux-tu. Et à chercher les fourmis rouges. Et à boulanger roule-moi ta pâte. Et à coquin d’oiseau. Et à nichon-liquette. Et à la petite bête qui monte-qui-monte. Et à culotte empochée. Et à bourillon-sachet. Et à minette minoulette. Et au marquis de Carabas. Et au poucet. Et à c’est pour te manger mon enfant. Et au furet du bois Mesdames. Et à poupée-gouttelette. Et à Ronsard l’a bien dit. Et à Booz endormi. Et à buchet trempé. Et à pinçonneau-pincette. Et à l’œuf à la coque. Et à lichette promise, lichette tenue. Et à renard et la mésange. Et à biquet et biquette. Et à assise, la fileuse au bleu de la croisée. Et à goulu gobelinette. Et à l’aiguille dans une botte de foin.
— Vous êtes bien bon. Et maintenant à quoi jouez-vous ?
— Je retrousse mes manches. Je réempoigne ma plume. Oui, je rêvais sur le Jeu de l’Oie. J’ai grand respect de la part du hasard dans mes journées.
J J g p p
Le saut de l’ange, la rupture, le drame comme la foudre dans le bleu. Jouer ? Ce personnage s’attend au pire et au doux. Ce personnage plus sage qu’il n’y paraît. Pas encore l’ecclésiaste évidemment. Mais il s’est frotté aux gens, raboté aux choses, il sait pourquoi il rit et quand il tremble. Il vieillit. Il n’est pas triste. Il a le goût des matières. La colle est un excellent exemple. C’est fou ce qu’il a pu coller, ce qu’il colle encore comme paperasse. Ses manuscrits sont pleins d’onglets, de rajouts, de papiers d’emballage bruns ou jaunes, de cartons roses, de billets minuscules où il a la manie de récrire des développements, de surcharger, de corriger. Il colle ces feuillets dans les marges, soigneusement articulés pour être ouverts et bien lisibles des deux côtés, le cahier quadrillé s’enfle, double de volume et exhale une forte odeur d’amande ou de cellulose ou d’animal selon la glu, et il s’enchante de ces effluves roborants. Il a collé au poisson, à la pâte d’os, à la sévère colle de bureau, alla colla ideale per la casa, à la colle de tapissier, au fin tube de luxe que les droguistes réservent aux fanatiques de la porcelaine, à la colle universelle, à la dangereuse poix de menuisier. Quelquefois il y a un accident, la gélatine déborde et soude deux pages irrémédiablement perdues, et le misérable connaît alors le désespoir d’André Gide apprenant que sa femme a brûlé sa correspondance.
Messieurs les psychanalystes voudront bien y trouver le terrain de leur choix. Janotus et Trissotin se monteront la tête sur mon cas. Pourquoi le sujet colle-t-il ? Quel manque le malade trahit-il en collant ? Quelle fixation fait-il sur le rajout qui l’excite tant ? Quel transfert du signifiant au signifié révèle-t-il dans ses collages ? – En procédant par accumulation, mon cher confrère, il nous révèle sa terreur de la disette, son obsession latente de la carence. – D’autre part, c’est évident, le malade pratique un examen inconscient : il colle, il rajoute, ce faisant il revient en arrière par peur de n’avoir pas tout dit. Scrutation morbide du moi, narcissisme calvinien, égocentrisme exaspéré par l’usage intensif de la première personne et la mégalomanie littéraire. – Ou la pâte elle-même le comble-t-elle ? Infantile, malaxe-t-il avec elle un substitut excrémentiel ? Scatophile ou coprophage, il colle alors ludiquement, jeu régressif, refus de l’autre et du là.
— Mais vous le voyez, mon cher confrère, le malade étend cette colle. Ce faisant, comme dans tous les cas où il y a extension de matière adhérente sur une quelconque surface plane, le sujet est à la recherche d’une satisfaction érotique. D’ailleurs sa référence à Gide…
Comportement puéril, manie compliquée d’exhibitionnisme, vite, expédiez l’oiseau en asile. À la soviétique. Et le gêneur se retrouve enterré vif pour dix ans. L’Oie, n’est-ce pas. Dernier coup de dé : comme punition de ses forfanteries, le joueur quitte le jeu et gagne sa cellule en camisole. Ohé les gardiens ! Je n’ai plus ni papier ni plume. Je plie des cornets pour la collectivité. Enchaîné à ma paillasse, la nuit, j’écoute la chouette et les Iliouchines sur la toundra où brille le givre. Je vieillis. J’ai le temps. Mais où avez-vous pris que j’étais triste ? J’ai le cœur chaud, je ne démoralise plus personne, et fantôme parmi les fantômes, je suce mes sabots en me souvenant des âmes mortes.
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