Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 31 sur 39

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Carabas

Lettre sur les Faits du Jour

 

Bertil Galland m’avait organisé des séances de signature dans le Canton et on voguait tous deux d’un bourg à l’autre comme des ruffians voyageurs de commerce ou des rémouleurs, des marchands de savonnettes et de lames de rasoir, on arrivait gais et inquiets, un magasin nous attendait, une librairie, un bazar, ou une librairie-bazar-épicerie-droguerie dans le style néo-vaudois américanisant qui jette au centre des campagnes ces espèces de drugstores pleins de traînards à casquettes lorgnant la civilisation industrielle et les blouses abricot des vendeuses patinées à têtes de vamps de thrillers, on arrivait donc, on dressait notre banc de foire, bonjour, bonjour, on entassait nos livres, on fignolait nos belles piles carrées, on alignait nos photographies, les meilleures, celles où je n’ai pas l’air trop écrivain, celles du café par exemple avec Manuel complètement soûl ou celles où cligne Maurice Chappaz, on n’oubliait pas non plus la petite boîte à monnaie et les bulletins de souscription pour les autres livres, oui, c’est moi, bonjour, bonjour, Bertil tournait autour du banc et rabattait les hésitants sur mon stylo, des curieux s’approchaient comme des lézards prêts à fuir au premier mouvement, des crapauds chapeautés s’approchaient aussi et des trognes rouges et des minois et des fièvres et des regrets et des cancéreux et des fous, on avait dressé notre camp dans un magasin bourré de de tapis, de moquettes, de rideaux, de tonnes de trousseaux, de porte-parapluies, de fauteuils en osier, de canapés maigrichons, de tables en plastique, de négresses en verre, toute la campagne circulait dans les allées bordées de miroirs sous les lampadaires, les lustres, les globes de cuisine, les aquariums allumés, les monceaux de tubes dentifrices et les parois scintillantes de bouteilles d’eau de Cologne, c’est ça qui était bien, vous comprenez, cette foule, ces horreurs domestiques et uniformes, c’était l’empoigne, c’était la guerre et le plaisir et la douceur de nous coller à ces gens et à ces comptoirs ! Je déteste les milieux littéraires et les salamalecs des écrivains. Quelle emmerdée, un cocktail ! Mais là ça sentait, ça grouillait, ça coulait dans les slips et dans les ventres, je signais coincé au beau milieu des digestions et des grossesses, les boyaux pesaient, les vessies se gonflaient sous les manteaux, les aspirines agressaient les grippes, les amphétamines travaillaient des angoisses, les règles rougissaient le nylon des jeunes filles, les odeurs du repas de midi se détachaient lentement des pullovers et moi, baigné, pressé, ballotté par cette marée, moi transpirant et jouissant de l’instant avec puissance, je signais, je signais encore et j’étais effaré d’être l’écrivain dans cette prodigieuse cohue. L’écrivain ! Ils venaient regarder, ils se dressaient sur la pointe des pieds au dernier rang, bonjour, bonjour, ils se faufilaient, ils m’atteignaient, je voyais leur hésitation et leur méfiance, ils parvenaient maintenant à la table, ils touchaient le livre :

— C’est combien ? Ils le feuilletaient, ils le soupesaient, ils le pressaient, le faisaient passer d’une main dans l’autre, ah il est lourd, il est bon lourd (vous voyez qu’il ne faut plus faire de petits livres, les gros retiennent, ils donnent confiance, ils imposent l’idée du travail accompli et rassurent l’acheteur prudent), oui je le prends mais vous m’écrirez quelque chose ? J’écrivais. Je me donnais de la peine. Je ne voulais rien bâcler ni brusquer ni empêcher, il fallait que j’écrive lentement des dédicaces cossues et joliment disposées en plusieurs lignes avec des petits traits, des étoiles, des majuscules dessinées, j’avais le temps, ces gens m’attendaient. Je souhaitais être dévoré lentement. Je traçais donc mes pleins et mes déliés avec bonheur, mon encre bleue me plaisait sur ce vergé clair, et plus encore la souplesse de mon bec, et l’or discret, et la tige bleue elle aussi de cette adorable plume, je guignais les têtes d’en dessous, c’est pratique, on signe, on écrit ses choses gentilles, justes, élégantes, et on se fige de bonheur en déchiffrant les doubles mentons, les mentons, les plis, les griffures, les naevus, les poils dressés dans le grain jaune ou brun noirâtre, les effrayants et admirables boutons rouges larmoyants, les plages de couperose, les taches de vin, les tics, les démangeaisons qui tendent la peau, les suintements, les joues et les bajoues desséchées par l’alcool, les brûlures du rasoir, les allergies de la poudre de riz, les dissimulations, les arrangements héroïques, les redressements de dernière heure, les aveux laids, les furoncles à venir, l’acné sur les gamins mâchouilleurs de chewing-gum, les traces de vérole sur les vieux, les marques des érésipèles,

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les croûtes, les cratères, les saignements comme des fraises tapées, après ils pouvaient bien raconter, inventer, déjà je les aimais à cause de cette misère de figure, à cause de ce lampion que Dieu nous impose, à cause de cette lune luisante, de cette saleté de groin, de cette dégoûtation de suçoir ou de dentition, à cause de ces poils frisés sur leur base irritée et rouge, de ces verrues, de ces pustules, à cause de ces trous, de ces cicatrices comme les stigmates d’autant de crucifiés très douloureux, très gentils, très attentifs à faire plaisir à l’écrivain qui leur écrivait des petites choses. En matière de dédicace il faut toujours en revenir à Jean Paulhan. Personne n’a jamais écrit, sous aucun faux-titre, des curiosités aussi désinvoltes, des drôleries aussi poignantes, des obscurités, des évidences, des inventions aussi jolies que Jean Paulhan : proverbes malgaches, poèmes chinois, aphorismes paradoxaux, citations brillant d’un feu blanc dans leur solitude humoristique. Dans les livres que je lui avais apportés rue des Arènes il avait recopié Blake, des Hain-Tenys, des bouts-rimés, des sentences lumineuses-opaques. Ainsi cette note : « Il ne suffit pas d’une chanson pour acheter l’expérience, ni d’une polka pour gagner la sagesse ». Moi je faisais ce que je pouvais, me souvenant de la pirouette et de la folie, mais ce qui me soûlait c’était cette presse, cette pâte, le carnaval bariolé de sang et de malheur, la foire bigarrée, la fête effrayante et tendre, j’écrivais, j’écrivais en ne perdant rien du rire ni de l’ombre ni de la crainte ni de la bonté. Sur les figures. Plongé dedans. Noyé, malaxé, gavé d’humeurs et d’odeurs. Et Bertil pendant ce temps qui faisait circuler les livres, qui répondait, qui renseignait, qui témoignait, qui défendait et commentait. Bertil l’infatigable. Le compagnon sans peur. L’œil clair, l’épaule carrée, il parle toutes les langues, je l’ai entendu chanter des chansons en vieux danois, il lit tout, il récite les poèmes de ses amis, il nous fait écrire, nous surveille, nous rassure et publie nos livres. Ensuite il se bat pour les faire lire, le voilà à Payerne, à Echallens, il boit son verre, il trinque encore, il rabat les ogres sur ma table ! Contre vents et marées je suis Orion, je tituberais s’il n’était pas dressé sur mon épaule. Par monts et vaux il est le mercenaire qui dirige les coups de Colin Maillard. Mais il me prête ses bottes de sept lieues ? Oui. Mais il m’invite sur son cuirassé ? Encore oui. Il a le navire amiral, il rêve, il dirige sa flotte, ses pavillons claquent au Valais, dans le Jura vert, sur le Léman. En voilà un éditeur. Et en voilà un écrivain qui n’en revenait pas de cet accueil et de ces museaux, comment,

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me disais-je, j’ai grattouillé mes pages, j’ai raturé dans la solitude, j’ai piétiné et maintenant quelle entreprise, je sursaute de plaisir parmi la foule. La littérature. On fait le zouave dans son petit coin puis on s’épanouit aux feux de la rampe. C’est ce qui est le plus scandaleusement frais et réjouissant dans cette histoire, ce qui la rend morale et drôle pour finir : on se sépare et on se retrouve dans la plus retentissante mêlée. Ohé ! Des moines, je vous disais, la cellule, la bibliothèque des incunables, et puis le prêche et le frottement, la criée sur les places, la bagarre des frères sermonneurs au coin de la rue ! Exactement comme nous avions dressé notre banc de marchands ambulants entre les tabourets de cuisine et les dressoirs où la caravelle de Colomb, toujours la même, faisait la maligne jusqu’à la nausée quand j’imaginais les chambres à manger dominicales qu’elle allait orner de sa peinturlure, ohé, ohé, on s’arrêtait aussi dans les cafés, on nous offrait à boire, les gens s’asseyaient à notre table, c’étaient des bouteilles, des petits verres, santé, ah c’est vous l’écrivain, vous avez une tête qu’on reconnaît, vous savez j’ai lu votre bouquin, c’est vrai ce que vous dites, tout est vrai ! Qu’est-ce que vous prenez ? Et on reprenait du vin, on mangeait du fromage, Bertil saluait les préfets et les notaires, moi je retrouvais des tronches que j’avais scrutées dans les cafés ici et là, ah c’est vous, je me disais bien vous aviez l’air d’écrire dans un petit truc, je m’étais demandé comment on peut gribouiller dans ce chahut, je vous ai vu à la télé, j’ai dit à ma femme celui-là je veux acheter son livre il a une figure qu’on reconnaît, ensuite on reprenait la route, salut marchands, on remontait notre banc dans une autre ville où nous attendaient les petites affiches que Bertil avait rédigées avant de partir pour le Biafra.

Qu’est-ce que je vous dirai encore ?

Que j’ai fait une drôle de tête quand Bertil est parti pour le Biafra. Une drôle de tête. Le dimanche j’avais écouté France-Inter, je me doutais que Bertil tramait quelque chose, ça chauffait là-bas, les Nigériens rasaient tout, le sang giclait en geysers, on fusillait les journalistes, on fauchait les blessés à la mitraillette dans les hospices, j’avais des visions de nègres aux yeux jaunes crachant leur haine dans la bouche des blanches et des blancs écrabouillés sous leurs bottes de brousse, de nègres éructant et broyant la tête des envoyés de l’United Press à coups de crosses, de nègres se balançant aux branches des arbres où d’autres nègres venaient de les accrocher, c’était l’enfer où se précipitait Bertil Galland, pour son journal, on n’en a

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plus entendu parler pendant quinze jours, je ne dormais plus, enfin il est revenu à moitié empoisonné, horrifié par ce qu’il avait vu, on a commencé nos tournées dans le Canton.

Il sautait de l’avion et il reprenait le chemin du Gros-de-Vaud.

Vous voyez. On ne peut pas traîner quand on a un tel berger.

On n’a pas envie de le décevoir. Vous connaissez beaucoup d’hommes que vous n’avez pas envie de décevoir ? Moi j’ai besoin d’être agité par l’amitié et par l’exemple. Comment être seul ? J’écris pour des amis, pour une foule, si j’étais sûr de ne plus vous revoir je n’écrirais plus un seul mot. Robinson Crusoé fait des pantoufles, il tresse sa barbe, il plante des arbres, il bat une mayonnaise, il se caresse nu au soleil. Il n’écrit pas. Si Bertil ne me secouait pas jour après jour, je jetterais ma plume au trou. Ma chère compagne bleue au bec d’or. Ma petite dure, lisse, bleue de belladone ou de ciel furieux qui distille l’encre allemande dans l’or fléché, dans la pointe fendue jusqu’à la fine spatule douce à frotter, à appuyer sur la page du petit cahier offert par Elisabeth en souvenir de la classe d’Epalinges. Au trou, ma sage coquine tiédie sur mon cœur et réchauffée dans ma main droite ! Voilà de quoi Bertil nous sauve ma plume et moi. Pourquoi je l’aime. On a donc occupé les villes et dispensé la bonne parole. Une fois j’ai fait la gueule, c’était à Orbe, Elisabeth ne répondait pas au téléphone, j’ai salopé la verrée du syndic, Bertil grillait sur mes charbons. Mais ç’a été un temps frais et joyeux.

Un de mes grands-pères avait été marchand forain, il réveillait ses filles à trois heures du matin, il entassait sa camelote sur un grand char et fouette cocher, on gagnait les places des villes endormies, à l’aube le banc était monté avec la tente, les chaises pliables, les piles de mouchoirs, de brosses à dents, de chaînes de montres, mon grand-père le moustachu dirigeait son monde et haranguait les populations. Un peu de sa sève grésille dans mes rameaux. J’ai mis ma culotte à l’envers ? J’aurais mieux fait d’acheter tout de suite un lot de lacets et de le disperser sur les places ? Encore oui. Mais le Roi Dagobert le sait bien, les barons préféraient l’armure aux vertes ramures, j’ai guerroyé et j’ai vogué. Je n’en suis pas triste. Ma lettre se termine, vous voyez, j’ai mon Saint-Eloi pour m’avertir et mon livre pour me peindre, c’est curieux de faire son propre portrait, si j’étais camionneur je camionnerais, tourneur je tournerais, viveur je vivrais, je suis écrivain, j’écris sur moi, un seul sujet, moi, encore moi, c’est une rage, un écœurement, je désespère d’en sortir, je tourne dans ma bauge, je piétine, je patauge. Monstre, dit Littré, corps organisé qui présente une conformation insolite. Insolite, moi ? Vous voyez, c’est rassurant, je suis normal. Je suis normal ! Et n’allez pas me faire des peurs avec la suite : bon pied, l’œil net, Dieu m’aime, j’ai des milliers de lecteurs, je suis au milieu du chemin, je regarde, que voulez-vous qu’il m’arrive ? Ah oui j’aurai des enfants et ils chanteront ma gloire jusqu’à la cinquantième génération. Ça fait une paye. D’ici là j’ai bien le temps de raturer mon chef-d’œuvre, de mettre un peu d’ordre dans mon chahut et de me fondre à mon tour dans l’arc-en-ciel. Comme une alouette, ou comme un sphynx tête-de-mort ? Je demande la réponse et je n’ai aucune inquiétude. Bonnes gens qui me baillez viande et vin, qui voyagez avec moi dans le wagon plombé des vivants, clamez et protestez que tout le domaine appartient au marquis de Carabas ou vous serez hachés menu comme chair à pâté.

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