Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 22 sur 39

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Carabas

Attardé et Isolé

 

Il y a une rubrique qui me réjouit fortement dans les manuels de littérature : c’est celle qui suit, honteuse, l’exposé des grands mouvements sérieux et évidents, comme si l’auteur du docte ouvrage jetait son mépris dans le petit secteur obscur et sale, petit réduit, petit recoin ignoble après la grande admiration de rigueur avec les officiels. Cette rubrique s’intitule Attardés et isolés.

Elle m’a toujours attiré bien plus que celle des nantis, et l’on devine que je me considère de droit comme l’un de ces parias, comme l’un de ces proscrits que les mages de la critique rejettent avec une moue de dédain au coin des salopiauds et des cancres.

D’abord parce qu’il est bien plus drôle d’être en leur compagnie. Laissez entre eux les paons du jour ! Ici, dans la mauvaise rubrique, on fréquente des gens hauts en couleur et inclassables qu’on a regroupés au hasard des colères et des incompréhensions. Et il est doux d’être inclassable, d’être réfractaire à toute organisation policée, vertueuse ou appliquée. Hors des normes, des modes, libéré des canons et des engouements, débarrassé des corvées, très haut, les phares de l’heure font leur lumière très approuvée. Ici les exilés allument leur lampe de poche ou leur briquet. Ils n’ont pas très bien compris ce qu’on exigeait d’eux. Ils sont demeurés farouchement sur leurs rochers, dans leurs broussailles, dans leurs gargotes, et ils braconnent impunément. Refus, distance, naïveté, folie, sale tête, instinct, méfiance du système, crainte des usages, mépris des couronnes, c’est leur retraite.

— Bien, bien, c’est l’évidence, et nous entendons tout cela. Mais une question nous tarabuste. En quoi êtes-vous un attardé ?

— Façon de parler. Je ne suis pas monté dans le train en marche. Je suis resté Jonas dans le ventre de la grosse baleine vaudoise.

— Mais les recherches ? La fin du roman psychologique, la disparition du personnage, le nouveau roman ?

— J’ai laissé la mode aux modistes. J’ai relu les lettres de Flaubert.

— Malheureux ! Vous vous coupiez de votre époque et de ses représentants les plus influents !

— Depuis le temps que l’ingénieur agronome clame la mort du roman et que les intellectuelloïdes publient des thèses sur ses épures… Moi, les personnages, ça m’intéresse. Dans les romans, dans les mémoires, les confessions, les journaux intimes, les correspondances. Dans l’épaisseur de la vraie vie. Et mon propre personnage évidemment.

— Misérable ! Prétentieux ! Vous vous mettez au centre du monde !

— Vous ne voulez quand même pas que je me passionne pour d’insipides arpentages ?

— Et vous n’avez pas honte d’être coupé de la colonne ? D’être un pitoyable attardé ?

— Permettez-moi de vous rappeler que jusque vers 1920, les officiels classaient Baudelaire parmi les attardés du « seul grand mouvement » de son siècle…

— Et vous ne regrettez rien ?

— De n’avoir pas sauté à pieds joints sur le pont du dernier bateau ? Ah je vois sur ce pont-là assez de poètes lacanisants, de sémioticiens, de saussuriens, de jakobseniens, de patoisants derridiens ne déridant plus personne, de kristéviens extatiques, d’agités de la structure et de la révolution culturelle, de bredouilleurs fanatiques du clivage et du schème-niveau, de théoriciens du bafouillage initiatique et du brouillon péremptoire, de petits maîtres fous de leur embaumement du pauvre Ponge et de sentencieux béjaunes à la mine de gardiens du Temple ! Dieu merci les passagers sont au complet et l’équipage ne manquera pas de bras en cas de secousse. Aux rames, Messieurs les philosophes ! Tirez, souquez et discourez ! Le Dernier Bateau fend les flots et tout son petit monde papote et psalmodie les sourates dans le vent sous la longue-vue du capitaine Barthes, veste de tweed et pull de shetland, ravi d’avoir rassemblé autant de gens sur son tillac. Toute une petite flotte suit le navire amiral : L’Esbroufe nage dans son sillage, couvert à bâbord par La Poudre aux Yeux, corvette du lieutenant Jean Pierre Faye. Autant de gens qui ne veulent ni s’attarder ni s’isoler.

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— Bon. Nous comprenons peut-être l’attardé. Mais pourquoi donc cet isolé ?

— Je suis Vaudois. Ma langue maternelle c’est le français. Mais la France n’est pas ma « patrie ». Je pense aux Canadiens, aux Belges. Eux aussi connaissent cet isolement paradoxal. Mais c’est encore de l’ironie : je ne suis pas isolé puisque je suis chez moi, puisque je ne pourrais pas vivre ailleurs. Mes sujets, ma culture, tout le fond que j’ai en commun avec les Lémaniques, c’est le Pays de Vaud qui me l’a donné. Les paysages, les figures, l’éducation protestante, l’accent, la respiration, certaine manière de me tenir en marge, et le regard, le goût, la démarche, l’esprit. Or au Collège j’ai été nourri de littérature française, les classiques français sont mes classiques et lisant les Français, il me semble que je suis en plein dans le coup comme écrivain, comme professeur. Or je suis Vaudois : j’ai une certaine façon de sentir qui est celle de ma race. La langue nous est commune aux Français et à moi, mais pas ce fond, ce brassage, ce malaxage par l’histoire, par la famille et la fibre… Nous sommes les Juifs de la littérature, nous autres Vaudois : même langue, même patrie littéraire, même classicisme, mais la religion pratiquée ou pas, mais l’éducation, mais les coutumes, mais le tempérament, mais notre histoire nous font sentir et agir différemment et nous isolent dans cette patrie linguistique où nous avons pourtant plongé nos tentacules. Je lisais récemment les pages de Bernard Frank sur la Guerre des Six Jours : écrivain français il se sentait, il se voyait réagir en Juif à chaque prise de position de ses amis, et sa réaction l’isolait, le séparait, le privait de leur amitié et de toute complicité avec la France, qui est en même temps son seul pays. Aussi bien le paradoxe me saisit-il : Vaudois, Valaisans, Québecquois, Wallons, nous réagissons comme Frank, en Juifs, en isolés, en provinciaux, en paysans, chaque fois qu’on nous bouscule ou que le naturel revient au galop.

Je ne veux pas jouer au Français de France, singer quiconque, me mettre des plumes. Jacques Brel est un chanteur français, oui ? Mais c’est d’abord un Wallon. Je suis un écrivain français mais je suis d’abord un Vaudois. Comme Ghelderode, Crommelynck, Leclerc, Ducharme, Marie-Claire Biais, Chappaz, Corinna Bille sont des Belges, des Canadiens, des Suisses romands. Et Rousseau, et Benjamin Constant, et Amiel, et Saussure… Croyez bien qu’il n’y a aucun orgueil dans mon affaire, aucune ridicule

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affectation provinciale de gaucherie ou de pudeur fruste. Pourquoi des masques ? Un chat, un chat…

— Vous recommencez avec vos animaux. Et puis vous n’avez pas d’aisance, vous êtes pataud, votre explication piétine, vous nous citez des chanteurs, des histrions, des inconnus… Drôle de plaidoyer. Je voudrais bien savoir ce qu’on en penserait Quai Conti. Et dans les maisons d’édition…

— Il n’y a pas tellement de façons de voir l’évidence. Notez que je ne vous ai pas donné trop de jolis mots locaux, ou de noms de lieux, ou de petites routes où vous perdre ! Je n’ai aucune raison non plus de jouer à l’orchestre champêtre. Quant à vos jongleurs et à vos inconnus, prenez-y garde. Je connais quelques inconnus qui grattent du sabot au fond de leur terre, ils ont les côtes larges et le souffle infatigable, vous savez. Belles et grandes voix comme des trompes et des orgues et des meuglements dans la nuit, c’est très différent du musette, justement, un jour vous les entendez et vous ne pouvez plus vous passer de ces sons sublimes et quotidiens. Ça vous changera de vos arbitres des élégances, vous verrez. Alors Le Dernier Bateau ? Sa petite foule ? J’écoute les puissants poumons secrets, les appels comme des coups de vin fort dans le bleu, la poésie jaillissante dans les bouches sans nom, et le culot des absents fait trembler la porte. Buvez une tasse d’eau de ce rocher ! Mangez de ce très ancien fromage, nous avons tout le temps de faire connaissance. Et ne récrivez pas les manuels de littérature, s’il vous plaît, nous nous en passerons.

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