Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 4 sur 39

Pages du PDF

Carabas

Nachtmusik

 

 

J’ai été marié huit ans. C’était un premier mariage ensuite il y en a eu un autre, et un second divorce aussi. Je me suis assez entendu reprocher mon instabilité pour en avoir la nausée. Je ne suis pas du tout instable : je n’avais pas ce que je voulais, j’étais inquiet, volé, usé pour rien, à cause de cela mal dans ma peau et mécontent. Instabilité donc, au dire de mes proches, ingratitude, aveuglement, velléité, lâcheté, légèreté, infidélité. La vérité, c’est que je n’ai jamais cru à ce mariage. J’avais vingt-trois ans, Michèle vingt-et-un. Je l’avais eue à dix-huit ans, un soir de novembre, dans son petit lit de l’avenue de la Gare.

Elle était Russe. Je l’aimais. J’aimais ses yeux gris bleu, son nez droit, ses pommettes haut placées, son corps fin et fort. On filait à moto au fond de la campagne, on se couchait dans les haies, on revenait au milieu de la nuit noire. Quelquefois on dormait dans une auberge de la Mentue, à la poste ou au bistrot de La Comballaz, la moto attendait à la pluie, à la neige, on rentrait à Lausanne gelés, cassés, à moitié soûls de sommeil sous nos écharpes. Une belle histoire qui finit mal une première fois : séparation, mort de mon père, pour elle Londres, quelques amours, bien sûr retrouvailles, on passe ensemble tout un hiver montagnard, un long hiver insouciant et drôle, au printemps elle est enceinte, elle entre en clinique, on lui enlève son enfant. J’ai pensé des centaines de fois, par la suite, que ç’avait été là notre première erreur. L’intervention nous a sournoisement minés en nous enfonçant dans l’idée que nous ne resterions pas ensemble, que nous n’étions liés par rien, que nous ne pouvions pas envisager l’avenir elle et moi. Mais pourquoi cette intervention ? C’était moi qui l’avais voulue parce que j’éprouvais déjà, jusqu’au malaise, ce sentiment d’insécurité dont j’ai toujours souffert avec Michèle. Je l’aimais et tout était précaire, mal fixé, incertain. Dans les pires désordres j’ai surveillé l’avenir, j’ai assuré mes traverses et mes issues. Elle devait peut-être à son origine slave une indolence, une insouciance, un détachement de toute fin qui faisaient mon admiration et mon angoisse. Non point paresseuse, mais indifférente à toute entreprise de conquête, à tout accomplissement, à n’importe quel coup. Désintéressée. J’avais du goût pour l’aventure, j’entreprenais, j’ourdissais. Je l’aimais et elle me pesait. J’assemblais, j’inventais, elle le voyait mais elle n’y attachait aucun prix. M’aimait-elle ? Oui, elle m’aimait et elle m’a aimé jusqu’au bout. Mais jusqu’au bout j’ai eu cette inquiétude d’être seul, d’être lié à un être que j’aimais et dont l’indifférence à toute une partie de ma vie m’angoissait et m’enrageait. Mariés, nous avons connu une année de tranquillité, plusieurs mois elle m’a doucement soigné d’une pleurésie, puis l’inquiétude est revenue, elle s’est installée dans mon crâne et elle ne m’a plus quitté. Pourquoi ce mariage ? C’est le paradoxe. J’étais seul avec elle mais j’avais besoin d’elle, de son visage clair, de son corps souple, j’aimais son amour, sa tendresse. Je déteste les cyniques. Je ne suis pas cynique. Elle me foutait la paix. Elle travaillait, j’allais, je venais, j’avais mes réseaux et mes cafés, je buvais avec quelques sires, je ne me sentais pas lié, pas tenu, au bout de deux ou trois ans j’avais pris l’habitude de la tromper, me croyant amoureux de telle ou telle, décevant chacune et perdant sur tous les tableaux. Elle passait l’éponge, ça remarchait. Séparations, tentatives nouvelles, un remue-ménage incessant, beaucoup de désordre, des scènes, une tendresse inaltérable de part et d’autre, une fatigue pourtant croissante. J’avais besoin d’être fidèle et je trompais. J’avais besoin de sûreté et je multipliais les démissions. J’aimais fonder et cette vie était sans avenir. En ce temps-là je n’ai écrit qu’un petit livre, La Tête ouverte, c’est encore le récit d’une fuite.

Je le dis sans rire, je crois qu’il est encore plus douloureux de tromper que d’être trompé. Combien d’interminables matinées ai-je traîné jusqu’à ce repas de midi où je devais la revoir, ayant quitté à l’aube, écœuré, l’appartement d’une oiselle trop contente de conjurer sa solitude en m’hébergeant. Combien de remords rageurs j’ai soufferts en trompant la femme que j’aimais avec des filles moins belles, moins fines, moins douces qu’elle. Je souffrais horriblement du mal que je lui faisais, et je sautais sur la première proie. Ah ces réveils, l’atroce migraine, la gueule pâteuse – j’avais presque toujours bu la veille – la chambre de bain inconnue aux odeurs fétides, la fausse familiarité de la lavette et de la brosse à dents de la dame, les quatre aspirines (quand il y en avait) dans une cuillère de nescafé tiédasse qu’une idiote en peignoir servait au coin de la table surchargée de bouteilles débouchées et d’infâmes verres de kirsch à moitié bus… Ah je connais la macération de la tristesse et du purgatoire. A cette même heure ma femme se levait dans une chambre nette et apercevait sans larmes mon lit intact. Sans larmes, mais avec quelle profonde blessure de plus ? Quelle cicatrice pour toujours ? Je le savais, j’avais des sanglots au fond de la gorge mais je m’empoignais, j’avais un sursaut de volonté pour faire avancer ma carcasse navrée et entamer ce beau matin.

Ceux qui n’ont pas bu ne connaissent pas ces heures où la nausée, le mal de tête, les regrets cèdent peu à peu au raidissement de la volonté. Une espèce d’allégresse revient avec le plein usage de soi-même. Au bout d’une demi-heure, au bout d’une heure, la tête est claire, l’œil vif, le ventre en place, la démarche précise, et il faut faire un effort de mémoire pour se rappeler les vacillements et le dégoût du lever. Même les remords s’estompaient. Je m’habituais à ma vie compliquée, à mes deux ou trois lits, à mes coups de téléphone à la sauvette, à mon courrier escamoté, à mes mensonges.

C’est le prix que je paie pour être libre, me répétais-je de plus en plus souvent, car le sentiment de ma liberté faisait son chemin. J’étais malheureux mais je voyais que mes forcéneries me détachaient de ma femme. J’allais être rendu à moi-même. Je serais seul, mais mieux vaudrait la solitude, en toute connaissance de cause, que cette association boiteuse où je faisais souffrir et où je me démolissais.

Y a-t-il un plaisir à tromper ? Oui, une espèce de plaisir. Au début, une volupté vive à découvrir un autre corps quand je sais que je le retrouverai rarement. À entrer dans une intelligence, à déceler des ruses et des prudences, surtout à surprendre une pudeur. Cela devient vite un besoin, en dépit des remords, de la tristesse. Des années j’ai rêvé sur un titre de Drieu : L’Homme couvert de Femmes. J’imaginais et j’agissais. La trame est vite faite : quelques pistes, des habitudes dans quelques librairies et quelques cafés, le goût du secret et de l’enchevêtrement, une mémoire exacte de la vérité et du mensonge, un peu de sang-froid, de l’invention, le don des campagnes vite menées. J’épinglais la petite souillon et la femme de médecin. Je mêlais les races et les classes. La bibliophile sortant en veston de tweed de son club équestre, et la petite Algérienne d’Yverdon. La

q p g

jolie assistante sociale ardente de ses découvertes, l’institutrice ponctuelle, et la demi-lesbienne tubarde rotant le ricard et la régie. Il peut y avoir une ahurissante fraîcheur dans la sommelière aux cheveux pleins d’accordéon et d’huile de frites. Une grâce infernale dans la protestante dévoreuse de petits fours. Jamais d’étudiantes : j’ai horreur de leurs théories, de leur politicaillerie. Des filles dans le coup ! Du bon argent ! Des secrétaires, des folâtres, des adultes normalement mariées et efficaces ! Renard au poulailler. Renard sera pris ! En attendant renard court, renard se gobergera cette nuit.

J’ai choyé les dévergondages ecclésiastiques de Bataille, le clitoris des collégiennes de Violette Leduc, la psychanalyse de Michel Leiris et les fouets de M me Aury. Bien entendu, c’est de la littérature française. L’érotisme peut entrer dans vos salons sous la couverture de Pauvert. Mais non je ne suis pas jaloux ! J’aime ces écrivains et leurs livres. Je me suis repu d’Edwarda. C’est l’hypocrisie, c’est le snobisme qui me soulèvent le cœur. Dans le lit des dames, moi aussi, je croisai un voyou qui ressemblait à mon amour. Entre les jambes des dames j’ai branlé mes sœurs coupables. Dans l’anus des dames j’ai enfoncé l’épingle de Sade. Et léché le rictus de la mort sous leurs chaudes lèvres grandes ouvertes.

Une force très ancienne me porte. Je traverse tout. Endurance, obstination, je plie, je cède un moment, le flux profond n’est jamais interrompu, le tohu-bohu le plus fou m’a laissé intact. Je parle du corps ! L’âme en a pris un bon coup ! Encore que mes étonnements soient tels, ma naïveté si évidente que je me demande si elle n’est pas elle aussi, cette âme-là, trempée comme celle du chat sauvage. J’en étais à mes allées et venues. J’aime la nuit. Des années j’ai attendu la nuit pour connaître la joie et la peur. Chaque soir je recommençais à respirer plus librement, le sale après-midi blanc était déjà très loin et j’allais entamer la série inusable des plaisirs et des angoisses dans mes réseaux vibratiles. Vive la nuit. Je m’enfonçais dans mes passages, j’étais en reconnaissance, à l’affût de la peau et du verre, j’avais mes portes, mes boîtes-aux-lettres, mes escaliers ou mes ascenseurs, mes sandalettes derrière le yale trop lentement tourné. Ou bien c’était la campagne noire et les feuillages brillants sous le ciel glacial, le veston roulé sous la tête, les doigts courant du nylon tiède à l’herbe froide. On est rassasié et on crève de faim. Je voulais cette minute où l’épuisement et l’exaltation me cognaient le ventre dans la grande terrible nature vacillante de beauté et de vigueur. J’aurais dû trembler et hurler. Une bête dans les pattes de Pan. D’autres voyagent, d’autres se jettent à genoux, d’autres font des carrières de consul, d’autres s’enferment dans des léproseries, d’autres construisent des capitales – moi je fuyais sur mes chemins d’ombre, soûl de bonheur, et je m’endormais chaque aube un peu plus libre.

Je me suis lié trop tôt et j’ai mis des années à me délier.

Je n’écrivais pas de livres.

Je travaillais à la commande : trop d’articles, trop de chroniques et de notes de lectures pour la N.R.F., trop de papiers pour la Gazette littéraire. Il m’a toujours été difficile de faire à la fois des articles et un livre. Prenons la note : dans la revue de Paulhan, elle était brève, nette, ramassée, rien n’est plus difficile à enlever. Il faudrait être Chamfort ou Jules Renard. Je travaillais beaucoup ces notes, je les voulais denses à souhait, j’en écrivis des dizaines et des dizaines. Les chroniques m’occupaient des mois. Je me rappelle certaine d’entre elles, sur Henri Calet, que je n’envoyai qu’après l’avoir récrite et recopiée au moins cinq fois. Un exercice qui affine la patte, mais saigne à blanc le livre en train.

Le livre qu’on ne fait pas pèse comme un remords. Si, une bouffée d’air. En 1962 j’eus du temps pour un texte court : j’ai écrit Reste avec nous un mois de paix (Michèle était en Italie). J’y suis resté attaché.

L’influence de Paulhan se faisait sentir : j’étais fasciné par les petits livres, les minces traités, les petits contes paradoxaux. Plus ma vie était désordonnée et plus j’étais tenté d’écrire un récit neigeux, tendu, ivre de correction et de rigueur.

Ne riez pas de cette soumission à Paulhan. Il en a subjugué de plus forts. Ce qui me fascinait chez lui c’était l’idée insaisissable, le « mettons enfin que je n’ai rien dit » qui clôt l’un de ses traités les plus clairs, le génie de la litote, la distance ironique, l’œil perçant de cette chouette surprise en plein jour. C’était son influence aussi, encore que je l’ai connu à la fin de son règne. Mais Armand Robin, Audiberti, Mandiargues le révéraient comme un évêque. Je crois même qu’Audiberti en avait peur, il tremblait pour chacun de ses livres, il fallait que Paulhan les approuvât pour que lui-même pût y croire. En essayant de s’en cacher, Arland guignait du côté du vieux Chinois qui l’écrasait de sa taille et de ses ellipses.

q p

Paulhan a fait écrire des livres mais sa terreur a stérilisé pas mal de monde (c’est peut-être heureux). Moi je raturais des « récits brefs », de petits textes blancs, je ne voyais pas qu’ils étaient loin de ma vraie nature. En 1964, j’écrivis en deux mois La Confession du Pasteur Burg, qui demeurera à mes yeux le point extrême de ces tentatives étriquées. J’y ai contraint mon tempérament, j’ai gommé, tendu, resserré, et le récit ressemble à une épure. Ce n’est que cinq ans plus tard, en écrivant le Portrait des Vaudois, que j’ai compris que ma vraie nature était de tout jeter dans la pâte en défiant la mesure et le goût, pourvu que j’y circule à l’aise.

Séparations, raccrocs, nouvelles ruptures, entretemps le drame de 1963, on avait passé l’été à la montagne, elle était enceinte, à Noël on lui enlevait un enfant de cinq mois. Hémorragie, le transport d’urgence en clinique, une césarienne, une terrible cicatrice rouge sur le doux ventre, ce Noël affolé et bête, puis l’accalmie, puis une séparation encore..

Enfin le divorce. J’étais libre.

Longtemps je ne sus pas que faire de ma liberté. Nous nous revoyions, nous nous aimions encore, il fallut une décision dure pour nous arracher l’un à l’autre.

Je me souviens. C’était une femme jeune et belle, aux pommettes hautes, aux yeux gris. Je l’aimais. Je l’ai ravagée. Je suis plein de larmes. La nuit fraîchit sur la plaie et sur l’ancolie.

OceanofPDF.com