Comment je vois le monde
Au Secours de la Science !
AUX ÉCOLIERS JAPONAIS Cette allocution, prononcée lors d'un voyage d'Einstein au Japon en 1922, a été publiée dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Si je vous envoie d'ici mon salut, Écoliers Japonais, c'est que j'en ai particulièrement le droit. En effet, j'ai visité ce beau pays du Japon, j'ai vu ses villes, ses maisons, ses montagnes et ses forêts, ainsi que les garçons japonais qui y vivent, et qui y puisent l'amour de leur pays natal. Sur ma table, il y a toujours un gros livre plein de dessins en couleurs qui proviennent des enfants japonais.
Et maintenant, quand vous recevrez de si loin mon salut, vous penserez que c'est seulement notre temps qui a fait que les hommes des différentes nations s'occupent les uns des autres dans un esprit amical et bienveillant et se comprennent mutuellement tandis qu'antérieurement les peuples s'ignoraient, et même se craignaient et se haïssaient. Puisse l'entente fraternelle des peuples gagner toujours en profondeur C'est dans ce sens que moi, l'ancien, je vous salue de fort loin, jeunes écoliers japonais, avec l'espoir que votre génération fera un jour rougir la mienne.
AU SECOURS DE LA SCIENCE !
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Les pays de langue allemande sont menacés d'un danger, sur lequel les initiés doivent appeler énergiquement l'attention. La détresse économique due aux événements et aux retours politiques n'atteint pas tout le monde dans la même mesure ; elle est plus particulièrement pénible pour les institutions et les personnes dont l'existence matérielle dépend directement de l'État et, parmi elles, les instituts scientifiques et les savants, sur le travail desquels repose en grande partie non seulement la prospérité économique, mais aussi le degré élevé de civilisation de l'Allemagne et de l'Autriche.
Pour se rendre un compte exact de toute la gravité de la situation, il faut réfléchir à ceci. Aux époques de misère, on ne tient compte habituellement que des besoins immédiats ; on ne paie que les productions qui fournissent directement des valeurs matérielles. Or la science, sous peine de s'étioler, ne doit pas viser de buts pratiques ; les connaissances et les méthodes qu'elle crée ne servent, pour la plupart, qu'indirectement à des buts de cette nature, et souvent, seulement pour les générations à venir ; si on laisse la science sans ressources, on manquera plus tard de ces travailleurs intellectuels qui, grâce à leur manière de voir et à leur jugement indépendant, sont en mesure d'ouvrir de nouvelles voies à l'économie ou de s'adapter à de nouvelles situations. Si la recherche scientifique dépérit, la vie intellectuelle de la nation s'enlise et par suite bien des possibilités de progrès futur s'évanouissent. C'est contre ce danger qu'il faut se couvrir : devant l'affaiblissement de l'État, résultant de l'évolution de la politique extérieure, il appartient aujourd'hui aux particuliers, économiquement plus forts, d'intervenir pour apporter leur aide, afin que la vie scientifique ne se fane pas.
Des hommes de jugement, se rendant nettement compte de ces circonstances, ont mis sur pied des institutions qui doivent permettre de soutenir toute la recherche scientifique d'Allemagne et d'Autriche. Contribuez par votre aide à assurer à ces efforts un magnifique succès ! Mon activité dans l'enseignement me donne l'occasion de constater avec étonnement que les préoccupations économiques ne sont pas encore parvenues à étouffer le bon vouloir et l'affection en faveur des recherches scientifiques. Au contraire ! Il semble que ces secousses pénibles aient encore accru l'amour des biens de l'esprit partout, on travaille avec une ardeur brûlante, dans des conditions difficiles. Prenez bien soin que ce qu'il y a d'étoffe dans le bon vouloir et le talent de la jeunesse d'aujourd'hui ne sombre pas dans une. lourde perte pour l'ensemble.
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