Comment je vois le monde
La Communauté Juive
Il est formé un " Conseil Privé " auquel les Juifs et les Arabes envoient chacun quatre représentants, qui ne doivent dépendre d'aucun organisme politique et qui se compose comme suit :
- un médecin, nommé par le syndicat des médecins ;
- un juriste, nommé par les juristes ;
- un représentant des travailleurs, nommé par les syndicats ouvriers ;
- un intellectuel, nommé par les intellectuels.
Ces huit membres se réunissent une fois par semaine. Ils s'engagent à ne pas vouloir servir spécialement les intérêts de leur profession et de leur nation, mais à employer toutes leurs connaissances et leurs convictions à la prospérité de toute la population du pays. Les discussions du Conseil sont secrètes, et il ne doit en être fait aucun compte rendu, même pas privé.
Si trois membres au moins de chacun des deux côtés sont d'accord sur une question quelconque, la conclusion en est publiée, mais seulement au nom du Conseil tout entier. Si l'un des membres n'est pas d'accord, il peut quitter le Conseil sans être pour cela délié de l'obligation du secret. Si l'une des communautés précitées, chargées d'élire les membres, n'est pas satisfaite d'une résolution du Conseil, elle peut remplacer son représentant par un autre.
Bien que ce Conseil Secret n'ait pas d'attributions exactement déterminées, il peut faire que les différends s'aplanissent progressivement et peut constituer une représentation des intérêts communs du pays devant la Puissance Mandataire, s'élevant au-dessus de la politique mesquine au jour le jour.
LA COMMUNAUTÉ JUIVE
Discours prononcé à l'Hôtel Savoy à Londres, le 29 octobre 1930. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Mesdames et Messieurs,
Il ne m'est pas facile de m'arracher à mon penchant vers une vie de calme méditation. Cependant je n'ai pas pu me dérober à l'appel des sociétés ORT et OZE [organisations caritatives juives], car c'est en même temps, pour ainsi dire, l'appel de notre peuple juif, durement opprimé, auquel je réponds.
La situation de notre communauté juive disséminée sur la terre est également un baromètre du niveau moral dans le monde politique. En effet, que pourrait-il y avoir de plus caractéristique pour l'état de la morale politique et du sentiment de la justice que l'attitude des nations à l'égard d'une minorité sans défense dont la particularité consiste dans la conservation d'une antique tradition ?
Ce baromètre est fort bas, à notre époque. Notre sort nous le fait éprouver douloureusement. Mais pour bas qu'il soit, ce niveau renforce ma conviction qu'il est de notre devoir de maintenir et de consolider cette communauté. La tradition du peuple juif comporte un effort vers la justice et doit rendre service aussi à la généralité des peuples dans le présent comme dans l'avenir. Dans les temps modernes, Spinoza et Karl Marx sont issus de cette tradition.
Qui veut entretenir l'esprit en bon état doit aussi soigner le corps auquel l'esprit est lié. La société OZE rend service au corps de notre peuple au sens littéral du mot. En Europe Orientale, elle travaille sans se lasser au maintien du bon état physique de notre peuple, qui là-bas, est éprouvé économiquement d'une façon extraordinairement dure, pendant que la société ORT s'attache à alléger un dur préjudice social et économique dont 1e peuple juif souffre depuis le moyen âge. Du fait qu'à cette époque les professions directement productives nous ont été fermées, nous avons été comprimés dans les professions purement mercantiles. Dans les pays d'Orient, on ne peut venir effectivement en aide au peuple juif qu'en lui rendant le libre accès à de nouveaux domaines professionnels, pour lequel il lutte dans le monde entier. Tel est le problème difficile auquel la société ORT travaille avec succès.
C'est à vous, congénères anglais, que l'on fait appel maintenant pour collaborer à cette grande oeuvre que des hommes admirables ont créée. Ces dernières années, et même, ces derniers jours nous ont valu une déception qui doit, vous autres précisément, vous toucher de près. Ne vous lamentez pas sur le sort, mais voyez dans ces événements un motif pour être et rester fidèles à la cause de la société juive. Je suis fermement convaincu qu'en agissant ainsi nous servons aussi, indirectement les objectifs généraux de l'humanité qui doivent toujours rester pour nous les plus élevés.
Réfléchissez aussi que les difficultés et les obstacles sont une source précieuse de force et de santé pour toute communauté. La nôtre ne se serait pas maintenue pendant des milliers d'années si nous avions couché sur des lits de roses ; je suis fermement convaincu de cela.
Mais il nous est accordé une consolation encore plus belle. Nos amis ne sont pas précisément nombreux, mais on compte parmi eux des hommes d'un esprit et d'un sentiment de justice fort élevés, qui ont donné comme mission à leur vie d'ennoblir la société humaine et de libérer les individus d'une oppression indigne.
Nous sommes heureux et satisfaits d'avoir aujourd'hui parmi nous de tels hommes, n'appartenant pas au monde juif ; ils donnent à cette soirée mémorable une solennité particulière. Je suis heureux de voir devant moi Bernard Shaw et H. G. Wells, qui possèdent une conception de la vie vers laquelle je me sens tout particulièrement attiré.
Vous, monsieur Shaw, vous êtes parvenu à mériter l'amour et l'admiration joyeuse des hommes, dans une voie qui a valu à d'autres les martyrs. Vous avez non seulement prêché la morale, mais même raillé ce qui paraissait inviolable à beaucoup. Seul, celui qui est né pour l'art peut faire ce que vous avez fait. De votre boîte magique vous avez tiré d'innombrables figurines qui ressemblent aux hommes, mais qui au lieu de chair et d'os sont faites d'esprit, de malice et de grâce et, cependant, dans une certaine mesure, elles ressemblent aux hommes plus que nous-mêmes et on oublie presque, que ce ne sont pas des créations, de la nature, mais des créations de Bernard Shaw. Vous faites danser ces gracieuses figurines dans un petit monde devant lequel les grâces montent la garde et ne laissent pénétrer aucun ressentiment. Quiconque a jeté un coup d'oeil sur ce monde en raccourci voit notre monde de la réalité, sous un jour nouveau ; il voit vos petites figures se fondre avec les hommes réels, en sorte que ceux-ci prennent subitement un aspect tout différent de celui qu'ils avaient auparavant. En tenant ainsi le miroir devant nous tous, vous avez agi sur nous en libérateur comme aucun de nos contemporains ne l'avait encore fait et vous avez enlevé à l'existence un peu de sa lourdeur terrestre. Nous vous en sommes tous reconnaissants de bon coeur et nous remercions le sort de nous avoir fait don, au milieu de pénibles maladies, d'un médecin des âmes et d'un libérateur. Je vous remercie personnellement des paroles inoubliables que vous avez adressées à mon homonyme supposé, qui me rend la vie singulièrement dure, bien que dans sa grandeur rigide et respectable il soit, au fond, un compagnon peu gênant.