Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 4 sur 65

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Comment je vois le monde

Comment Je Vois le Monde

 

Paru à l'origine dans Forum and Century, Vol. 84, pp. 193-194, le treizième de la série Forum, "Living Philosophies." Se trouve également dans Living Philosophies (pp. 3-7), New York: Simon and Schuster, 1931.

Combien singulière est notre situation, de nous autres mortels. Chacun de nous n'est sur la terre que pour une courte visite ; il ignore pourquoi, mais il croit maintes fois le sentir. Sans réfléchir davantage, on connaît un point de vue de la vie journalière ; on est là pour les autres hommes, tout d'abord pour ceux dont le sourire et le bien-être sont la condition entière de notre propre bonheur, mais aussi pour la multitude des inconnus, au sort desquels nous enchaîne un lien de sympathie. Voici à quoi je pense chaque jour fort souvent : ma vie extérieure et intérieure dépend du travail de mes contemporains et de celui de mes ancêtres et je dois m'efforcer de leur fournir la même proportion de ce que j'ai reçu et que je reçois encore. J'ai besoin de mener une vie simple et j'ai souvent péniblement conscience que je demande au travail de mes semblables plus qu'il n'est nécessaire. J'ai le sentiment que les différences de classe sociale ne sont pas justifiées et, en fin de compte, reposent sur la violence, mais je crois aussi qu'une vie modeste est bonne pour chacun, pour le corps et pour l'esprit.

Je ne crois point, au sens philosophique du terme, la liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d'après une nécessité intérieure. Le mot de Schopenhauer : " Sans doute un homme peut faire ce qu'il veut, mais ne peut pas vouloir ce qu'il veut " m'a vivement pénétré depuis ma jeunesse ; dans les spectacles et les épreuves de la dureté de l'existence, il a toujours été pour moi une consolation et une source inépuisable de tolérance. Avoir conscience de cela contribue à adoucir d'une manière bienfaisante le sentiment de responsabilité si aisément déprimant et fait que nous ne nous prenons pas trop au sérieux, nous-même ni les autres ; on est conduit ainsi à une conception de la vie, qui en particulier laisse une place à l'humour.

Se préoccuper du sens ou du but de sa propre existence et de celle des autres créatures m'a toujours paru, au point de vue objectif, dépourvu de toute signification. Et pourtant, d'autre part tout homme a certains idéals, qui lui servent de guides pour l'effort et le jugement. Dans ce sens, le bien-être et le bonheur ne m'ont jamais apparu comme le but absolu (j'appelle même cette base de la morale l'idéal des pourceaux). Les idéals qui ont illuminé ma route et m'ont rempli sans cesse d'un vaillant courage ont été le bien, la beauté et la vérité. Sans le sentiment d'être en harmonie avec ceux qui partagent mes convictions, sans la poursuite de l'objectif, éternellement insaisissable, dans le domaine de l'art et de la recherche scientifique, la vie m'aurait paru absolument vide. Les buts banaux que poursuit l'effort humain, la possession de biens, le succès extérieur, le luxe, m'ont toujours, depuis mes jeunes années, paru méprisables.

En opposition caractéristique avec mon sens ardent de justice et de devoir sociaux, j'ai toujours éprouvé l'absence prononcée du besoin de me rapprocher des hommes et des sociétés humaines. Je suis un véritable cheval qui veut tirer seul ; je ne me suis jamais donné de tout coeur ni à l'État, ni au sol natal, ni au cercle des amis, ni même à la famille des tout proches ; au contraire, j'ai toujours ressenti à l'égard de ces liaisons le sentiment inlassable d'être un étranger et le besoin de solitude ; ces sentiments ne font que croître avec les années. On éprouve vivement, mais sans regret, la limite de l'entente et de l'harmonie avec le prochain. Sans doute un homme de ce caractère perd ainsi une partie de sa candeur et de son insouciance, mais il y gagne une large indépendance à l'égard des opinions, habitudes et jugements de ses semblables ; il ne sera pas tenté de chercher à établir son équilibre sur des bases aussi branlantes.

Mon idéal politique est l'idéal démocratique. Chacun doit être respecté dans sa personnalité et nul ne doit être idolâtré. C'est une véritable ironie du sort que mes contemporains m'aient voué beaucoup trop de vénération et d'admiration, sans que ce soit ma faute ou que je l'aie mérité ; cela peut provenir du désir, irréalisable chez beaucoup, de comprendre les quelques idées que j'ai trouvées, grâce à mes faibles forces, au cours d'une lutte sans arrêt. Je sais fort bien que, pour réaliser une organisation quelconque, il est indispensable qu'un seul pense, dispose et porte en gros la responsabilité. Mais il ne faut pas que ceux qui sont gouvernés soient contraints, ils doivent pouvoir choisir le chef. Je suis convaincu qu'un système autocratique de coercition ne peut manquer de dégénérer en peu de temps : en effet, la coercition attire toujours des hommes de moralité diminuée et je suis également convaincu que, de fait, les tyrans de génie ont comme successeurs des coquins. C'est pour cette raison que j'ai toujours été l'ardent adversaire de systèmes politiques analogues à ceux que nous voyons fonctionner actuellement en Russie et en Italie. La cause du discrédit qui environne aujourd'hui en Europe la forme démocratique ne doit pas être attribuée à l'idée fondamentale de ce régime politique, mais au défaut de stabilité des têtes du gouvernement et au caractère impersonnel du mode de scrutin. Je crois que, les États-Unis de l'Amérique du Nord ont trouvé, à ce point de vue, la véritable voie ; ils ont un président responsable, élu pour un laps de temps assez long, pourvu d'assez d'autorité pour porter effectivement la responsabilité. Par contre, dans notre système gouvernemental, j'apprécie fort la sollicitude étendue pour l'individu en cas de maladie et de besoin. Pour moi, l'élément précieux dans les rouages de l'humanité, ce n'est pas l'État, c'est l'individu, créateur et sensible, la personnalité ; c'est elle seule qui crée le noble et le sublime, tandis que la masse reste stupide de pensée et bornée de sentiments.

Ce sujet m'amène à parler de la pire des créations, celle des masses armées, du régime militaire, que je hais ! Je méprise profondément celui qui peut, avec plaisir, marcher, en rangs et formations, derrière une musique : ce ne peut être que par erreur qu'il a reçu un cerveau ; une moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait, aussi rapidement que possible, faire disparaître cette honte de la civilisation. L'héroïsme sur commandement, les voies de fait stupides, le fâcheux esprit de nationalisme, combien je hais tout cela ! combien la guerre me paraît ignoble et méprisable ! J'aimerais mieux me laisser couper en morceaux que de participer à un acte aussi misérable. En dépit de tout, je pense tant de bien de l'humanité que je suis persuadé que ce revenant aurait depuis longtemps disparu si le bon sens des peuples n'était pas systématiquement corrompu, au moyen de l'école et de la presse, par les intéressés du monde politique et du monde des affaires.

La plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le côté mystérieux de la vie. C'est le sentiment profond qui se trouve au berceau de l'art et de la science véritables. Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort ; ses yeux sont éteints. L'impression du mystérieux, même mêlée de crainte, a créé aussi la religion. Savoir qu'il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de l'entendement le plus profond et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre raison que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment, voilà ce qui constitue la vraie dévotion en ce sens, et seulement en ce sens, je compte parmi les hommes les plus profondément religieux. Je ne puis pas me faire l'illusion d'un Dieu qui récompense et qui punisse l'objet de sa création, qui surtout exerce sa volonté de la manière que nous l'exerçons sur nous-même. Je ne veux pas et ne puis pas non plus me figurer un individu qui survive à sa mort corporelle : que des âmes faibles, par peur ou par égoïsme ridicule, se nourrissent de pareilles idées ! il me suffit d'éprouver le sentiment du mystère de l'éternité de la vie, d'avoir la conscience et le pressentiment de la construction admirable de tout ce qui est, de lutter activement pour saisir une parcelle, si minime soit-elle, de la raison qui se manifeste dans la nature.

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