Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 45 sur 65

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Comment je vois le monde

Lettre à un Arabe

Vous appelez tout cela du nationalisme et vous n'avez pas tout à fait tort. Mais un effort pour créer une communauté, sans laquelle nous ne pouvons ni vivre, ni mourir dans ce monde qui nous est hostile, peut toujours être désigné de ce nom odieux. En tout cas, c'est un nationalisme qui n'a pas pour objectif la puissance, mais la dignité et le rétablissement de la santé. Si nous n'étions pas obligés de vivre parmi des hommes intolérants, égoïstes et brutaux, je serais le premier à rejeter tout nationalisme en faveur de l'humanitarisme universel.

L'objection que si nous voulons, nous autres Juifs, être une " nation ", nous ne pouvons plus être citoyens, par exemple, de l'État allemand correspond à une méconnaissance de la nature de l'État, qui prend sa source dans l'intolérance de la majorité nationale. De cette intolérance, nous ne serons jamais protégés, que nous nous appelions ou non " peuple " ou " nation ".

Afin d'être bref, j'ai exposé tout cela assez crûment et brutalement, mais je sais par vos écrits que vous appréciez non pas la forme, mais le sens.

 

LETTRE À UN ARABE

 

Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

15 mars 1930.

Cher Monsieur,

J'ai été très heureux de vous lire. Votre lettre me prouve, en effet, qu'il y a de votre côté de la bonne volonté en faveur d'une solution des difficultés régnantes, digne de nos deux peuples. Je crois que ces difficultés sont de nature plus psychologique qu'objective et qu'elles peuvent se résoudre si des deux côtés on y apporte un bon vouloir sincère.

Notre situation actuelle est aussi défavorable parce que Juifs et Arabes sont placés les uns en face des autres, devant la Puissance Mandataire, comme des partis en lutte. Cet état de choses est indigne de nos deux nations et ne peut être modifié que si nous trouvons entre nous un chemin sur lequel les deux partis se réuniront.

Si je vous dis maintenant comment j'envisage la réalisation d'une modification du fâcheux état de choses actuel, j'ajoute en même temps que ce n'est que mon opinion personnelle dont je ne me suis entretenu avec personne. Je vous écris cette lettre en allemand parce que je ne suis pas en état de l'écrire en anglais et que je veux en prendre tout seul la responsabilité. Vous avez certainement la possibilité de vous la faire traduire par un juif partisan du rapprochement mutuel.