Comment je vois le monde
Une Démission
Partout, les déclarations officielles sont pires que les opinions de l'individu. Les bien pensants ne doivent pas perdre cela de vue ni se laisser irriter et induire en erreur : " senatores bon viri, senatus autem bestia. "
Si je suis plein d'espoir et de confiance au sujet de l'organisation internationale générale, cet espoir repose moins sur le jugement et la noblesse de sentiment que sur la pression impérieuse du développement économique. Comme celui-ci repose largement sur le travail intellectuel, même sur celui des savants aux idées réactionnaires, ces derniers, même malgré eux, contribueront à créer l'organisation internationale.
UNE DÉMISSION
Lettre écrite en 1923 au sujet de la démission d'Einstein de la Commission de Coopération Intellectuelle de la Société des Nations, pour protester contre l'insuffisance de celle-ci. Albert Dufour-Feronce était le premier sous-secrétaire allemand de la Société des Nations. En 1924 Einstein, afin de contrer l'exploitation de sa décision par les chauvinistes allemands dans leur propagande contre la coopération internationale, rejoint la Commission de Coopération Intellectuelle de la Société des Nations. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Cher Monsieur Dufour-Feronce,
Je ne puis laisser sans réponse votre lettre aimable, sinon vous pourriez avoir une opinion inexacte de ma manière de voir.
Ma décision de ne plus aller à Genève repose sur l'expérience suivante que j'ai faite : c'est que, en moyenne, la commission n'est pas animée de la volonté sérieuse de réaliser des progrès essentiels dans sa mission de rétablir les relations internationales. Je vois, plutôt qu'elle incarne le principe " ut aliquid fieri videatur ". A ce point de vue, la Commission me paraît même être pire que la Société des Nations dans son ensemble.
Je crois devoir quitter la Commission précisément parce que je voudrais agir selon toutes mes forces en faveur de la création d'une Cour Internationale d'arbitrage et de réglementation, placée au-dessus des États, et parce que ce but me tient profondément au coeur.