Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 47 sur 65

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Comment je vois le monde

Allocutions sur L'oeuvre de Construction en Palestine

Mais, je m'adresse à mes congénères, l'existence et le sort de notre peuple dépendent moins de facteurs extérieurs que de notre devoir de nous en tenir fidèlement à ces traditions morales qui nous ont permis de résister pendant des milliers d'années, malgré les orages terribles qui nous ont assaillis. Au service de la vie, se sacrifier devient une grâce.

 

ALLOCUTIONS SUR L'OEUVRE DE CONSTRUCTION EN

PALESTINE

 

A partir de 1920, en regardant la montée de l'anti-sémitisme en Allemagne après la Première Guerre mondiale, Einstein, qui jusque là avait montré peu d'intérêt pour les choses religieuses, devint un fervent supporter du mouvement sioniste. En 1921, il vint à New-York, avec le Professeur Chaim Weizmann, qui deviendra plus tard le premier président de l'État d'Israël, afin de récolter des fonds pour le Jewish National Fund et l'Université Hébraïque de Jérusalem (fondée en 1918). Toutefois, les trois premiers des discours qui suivent ont été prononcés durant sa troisième visite aux États-Unis en 1931-1932. (Sa seconde visite aux États-Unis a eu lieu en 1930). Le quatrième discours fut prononcé à Berlin de nombreuses années auparavant, en 1921, après son retour d'Amérique, alors que le cinquième, bien que plus récent, a été toutefois daté de son installation à Princeton (1933). Tous furent publiés dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

I.

Lorsqu'il y a dix ans, j'ai eu la joie de venir vers vous pour la première fois en faveur du développement de l'idée sioniste, tout reposait encore sur l'avenir. Aujourd'hui nous pouvons avec satisfaction regarder en arrière ; car, au cours de ces dix années, les forces unies du peuple juif, ont exécuté, en Palestine, bien davantage que nous n'avions osé l'espérer alors, une belle oeuvre de travail de construction couronnée d'un plein succès. Nous avons aussi surmonté la dure épreuve que les événements des dernières années nous ont imposée ; travail infatigable qui, soutenu par un objectif sublime, conduit lentement mais sûrement au succès. Les dernières déclarations du gouvernement anglais représentent un retour à une appréciation plus juste de notre cause : nous le reconnaissons avec gratitude.

Mais nous ne devrons jamais oublier les leçons de cette crise : la création d'une coopération satisfaisante des Juifs et des Arabes n'est pas un problème anglais, c'est notre problème. Nous, c'est-à-dire Juifs et Arabes, nous devons nous entendre nous-mêmes sur les directions d'une vie en commun avantageuse, suffisantes pour les besoins des deux peuples. La solution équitable de cette mission, digne des deux peuples, représente pour nous un objectif non moins beau et important que l'avancement du travail de construction même. Réfléchissez à ceci : la Suisse représente un échelon plus élevé du développement étatiste que n'importe quel autre État national, précisément en raison du plus grand problème politique dont la solution a pour hypothèse la constitution stable d une communauté formée de plusieurs groupements nationaux.

Il y a encore beaucoup à faire ; mais du moins une des choses que Herzl a vivement désirées est déjà accomplie : le travail pour la Palestine a aidé le peuple juif à réaliser une solidarité insoupçonnée et à obtenir cet optimisme dont tout organisme a besoin pour vivre sainement. C'est évident aujourd'hui pour tout esprit ouvert à la vérité.

Ce que nous faisons pour l'oeuvre commune, nous ne l'exécutons pas seulement pour nos frères en Palestine, mais pour la santé et la dignité de tout le peuple juif.

II.

Nous sommes réunis aujourd'hui pour remémorer une communauté vieille de plusieurs milliers d'années, pour nous remettre en mémoire son sort et ses problèmes. C'est une communauté de tradition morale, qui aux époques de détresse a toujours prouvé sa force et sa puissance vitales ; à toutes les époques, elle a donné naissance à des hommes qui ont incarné la conscience du monde occidental et ont été les défenseurs de la dignité humaine et de la justice.

Tant que cette communauté nous tiendra au coeur, elle se perpétuera pour le salut de l'humanité, bien qu'elle ne possède pas une organisation fermée. Il y a quelques dizaines d'années, des hommes sensés, et au premier rang en particulier l'inoubliable Herzl, ont eu l'idée qu'un centre spirituel nous était indispensable pour maintenir, aux époques dé détresse, le sentiment de solidarité ; c'est ainsi qu'a grandi l'idée sioniste et que s'est développée l'oeuvre des colonies en Palestine ; nous avons pu assister au succès de sa réalisation, du moins dans ses débuts prometteurs.

J'ai pu constater avec joie et satisfaction que cette oeuvre a beaucoup contribué au bon état de santé du peuple juif qui, en tant que minorité parmi les nations, est exposé non seulement à des difficultés extérieures, mais encore à des dangers intérieurs à base psychologique.

La crise que l'oeuvre de construction a eu à subir ces dernières années a pesé lourdement sur nos épaules et n'est pas encore maintenant complètement conjurée. Cependant les dernières nouvelles prouvent que le monde, et en particulier le gouvernement anglais, consent à reconnaître les facteurs de grande valeur qui interviennent dans notre effort en faveur de l'objectif sioniste. Adressons en cette minute une pensée de gratitude envers notre chef Weizmann qui a contribué au succès de la bonne cause avec tant de dévouement et de prudence.

Les difficultés que nous avons traversées ont entraîné des conséquences bienfaisantes : elles nous ont montré à nouveau la solidité du lien qui unit le sort des Juifs de tous les pays. Mais la crise a aussi purifié notre position vis-à-vis du problème de la Palestine, l'a libérée des scories d'une conception nationaliste. On a déclaré nettement que notre but n'est pas de créer une communauté politique, mais que notre objectif, conformément à la vieille tradition du judaïsme, est un objectif de culture, dans le sens le plus large du terme. Pour y arriver il faut que nous solutionnions noblement, sincèrement et dignement le problème de la vie en commun avec le peuple frère des Arabes. Ici nous avons l'occasion de montrer ce que nous avons appris dans les milliers d'années de notre dur passé. Si nous suivons le bon chemin, nous réussirons et nous donnerons un bel exemple aux autres peuples.

Ce que nous faisons en Palestine, nous le faisons pour la dignité et le bon état de santé de tout le peuple juif.

III.

Je me réjouis de l'occasion qui m'est donnée d'adresser quelques mots à la jeunesse de ce pays, fidèle aux buts communs de la collectivité juive. Ne vous laissez pas décourager par les difficultés devant lesquelles nous nous trouvons en Palestine. Des événements de ce genre sont les épreuves inévitables de la force vitale de notre communauté.

C'est à juste raison que l'on a critiqué certaines mesures et manifestations du gouvernement anglais ; mais nous ne devons pas nous contenter de cela, nous devons tirer la leçon des événements.

Nous devons apporter grande attention à nos relations avec le peuple arabe. C'est en cultivant ces relations que nous serons en état d'empêcher qu'à l'avenir il se produise des tensions si dangereuses qu'elles puissent être considérées à tort comme une provocation à des actes hostiles. Nous pouvons fort bien y parvenir, parce que notre oeuvre de construction a été et doit être menée de telle manière qu'elle serve aussi les intérêts réels de la population arabe.

Nous pourrons ainsi obtenir de ne plus nous trouver aussi fréquemment dans le cas, aussi désagréable pour les Arabes que pour les Juifs, de faire appel à la puissance mandataire comme arbitre. De cette manière, nous nous conformerons non pas seulement à une règle de sagesse, mais aussi à nos traditions sans lesquelles la communauté juive n'aurait ni sens, ni solidité. Car cette communauté n est pas une communauté politique et ne doit jamais le devenir ; elle repose exclusivement sur une tradition morale ; ce n'est que dans cette tradition qu'elle peut puiser de nouvelles forces et c'est uniquement sur elle que repose la justification de son existence.

IV.

Depuis deux mille ans, le bien commun du peuple juif n'a consisté qu'en son passé. Notre peuple, disséminé à travers le monde, n'avait de commun que sa tradition, soigneusement conservée. Sans doute des Juifs individuels ont créé de grandes valeurs de civilisation, mais le peuple juif dans son ensemble a paru ne plus avoir la force nécessaire pour réaliser de grandes productions collectives. Maintenant il n'en est plus de même. L'histoire nous a confié une grande et noble mission, sous forme de collaboration active à la construction de la Palestine. D'éminents congénères travaillent déjà de toutes leurs forces à la réalisation de ce but. Il nous est ainsi offert l'occasion de fonder des foyers que le peuple juif tout entier, peut considérer comme son oeuvre. Nous nourrissons l'espoir de créer en Palestine un domaine familial, de civilisation nationale distinctive, qui doit contribuer à éveiller le Proche-Orient à une nouvelle vie économique et intellectuelle.

L'objectif que les chefs du sionisme ont devant eux n'a pas un caractère politique, mais, plutôt social et civilisateur. La communauté en Palestine doit se rapprocher de l'idéal social de nos devanciers, comme cela est inscrit dans la Bible, et en même temps devenir un établissement de vie intellectuelle moderne, un centre intellectuel pour les Juifs du monde entier. Dans cet ordre d'idées, la fondation d'une Université Juive à Jérusalem constitue un des buts les plus importants de l'organisation sioniste.

Je me suis rendu ces derniers mois en Amérique pour aider à créer là-bas les bases matérielles de cette Université. Le succès de cet effort a été tout naturel. Grâce à l'activité inlassable des médecins juifs et à leur remarquable générosité, nous avons réussi à recueillir assez de moyens pour la création d'une Faculté de Médecine, et on a tout de suite commencé les travaux préparatoires à sa réalisation. D'après les résultats acquis jusqu'à présent, je n'ai pas le moindre doute que l'on n'obtienne dans peu de temps les bases matérielles nécessaires pour les autres Facultés. Celle de Médecine doit tout d'abord être organisée en Institut de Recherches et agir en vue de l'assainissement du pays, chose fort importante pour l'oeuvre.

L'instruction de plus grande envergure ne prendra de l'importance que plus tard. Comme il s'est déjà trouvé une série de savants capables, prêts à accepter une chaire à l'Université, la fondation d'une Faculté de Médecine parait complètement assurée. Je note encore qu'il a été établi pour l'Université un fonds particulier, complètement distinct du fonds général de l'oeuvre. Pour ce fonds particulier, on a, dans ces derniers mois, grâce à l'effort infatigable du professeur Weizmann et d'autres chefs sionistes d'Amérique, recueilli des sommes importantes provenant notamment de la grande générosité de la classe moyenne. Je conclus en adressant un appel chaleureux aux Juifs d'Allemagne ; malgré la dure situation économique actuelle, qu'ils contribuent, du meilleur de leurs forces, à la construction du foyer familial israélite en Palestine ! Il ne s'agit pas d'un acte de bienfaisance, mais d'une entreprise qui concerne tous les Juifs, et dont la réussite promet d'être pour tous une source de la plus noble satisfaction.

V.

Pour nous autres Juifs, la Palestine n'est pas une simple affaire de bienfaisance ou de colonisation, c'est un problème d'importance centrale pour le peuple juif. La Palestine n'est pas avant tout un refuge pour les Juifs d'Orient, c'est l'incarnation du sentiment national de communauté de tous les Juifs, se réveillant à nouveau. Est-il nécessaire, est-ce le moment d'éveiller et de renforcer ce sentiment de communauté ? A cette question, je crois devoir répondre par un oui sans conditions, non seulement par sentiment spontané, mais aussi pour des motifs basés sur la raison.

Jetons un bref coup d'oeil sur le développement des Juifs allemands dans les cent dernières années. Il y a encore un siècle, nos devanciers, à de rares exceptions près, vivaient dans le ghetto ; ils étaient pauvres, privés de droits politiques, séparés des non-juifs par un rempart de traditions religieuses, d'usages extérieurs de l'existence, et de prescriptions limitatives légales, réduits dans leur développement intellectuel à leur propre littérature ; le puissant mouvement qui depuis la Renaissance avait soulevé la vie intellectuelle européenne ne les avait atteints qu'à un degré relativement faible. Mais ces hommes, vivant modestement, auxquels on ne prêtait que peu d'attention, avaient un avantage essentiel sur nous : chacun d'eux appartenait par toutes les fibres de son coeur à une communauté, dans laquelle il se fondait, dans laquelle il se sentait compter comme un membre de pleine valeur, qui n'exigeait de lui rien qui fût en opposition avec sa manière de penser naturelle. Nos devanciers d'alors étaient passablement opprimés physiquement et intellectuellement, mais au point de vue social ils se trouvaient dans un équilibre moral enviable.

Ensuite vint l'émancipation. Elle offrit soudainement à l'individu des possibilités de développement insoupçonnées ; les particuliers obtinrent rapidement des situations dans les couches sociales et économiques les plus élevées de la société. Ils s'étaient assimilés avidement les acquisitions souveraines que l'art et la science occidentales avaient créées. Ils participèrent avec une ardeur brûlante à leur développement en créant eux-mêmes des valeurs durables. Ce faisant, ils adoptèrent les formes extérieures d'existence du monde non-juif, se détournèrent en proportion croissante de leurs propres traditions religieuses et sociales, acceptèrent des moeurs, des façons, des opinions n'ayant rien de juif. Il semblait qu'ils allaient se fondre totalement dans les peuples qui les hébergeaient, de beaucoup supérieurs numériquement, mieux organisés au point de vue de la culture et de la politique, en sorte qu'après quelques générations il ne resterait plus aucune trace visible du peuple juif. Une dissolution complète inévitable du peuple juif paraissait inévitable en Europe Centrale et Occidentale.

Mais il en fut tout autrement. Il semble qu'il y ait des instincts de nationalités, différentes par la race, qui s'opposent à une fusion de cette nature. L'adaptation des Juifs à la langue, aux moeurs et même en partie aux formes religieuses des peuples européens au milieu desquels ils vivaient n'a pas pu parvenir à étouffer ce sentiment d'être des étrangers, qui sépare les Juifs de leurs hôtes européens. C'est sur ce sentiment spontané que repose, en dernier ressort, l'antisémitisme, et c'est pourquoi on ne peut pas faire disparaître celui-ci par des tracts, aussi bien intentionnés qu'ils soient.