Comment je vois le monde
Félicitations à un Critique
Représente-toi ceci : un beau matin, un reporter vient te trouver et te demande aimablement de lui dire quelque chose sur ton ami N... Au premier moment tu éprouves quelque irritation devant une pareille prétention ; mais tu t'aperçois bien vite qu'il n'y a aucun moyen de l'esquiver. Car, si tu refuses de donner le renseignement, le reporter écrira : " J'ai demandé à quelqu'un qui passe pour le meilleur ami de N... de me parler de lui ; mais celui-ci s'est prudemment récusé.
Au lecteur de tirer lui-même les conclusions inévitables. " Il n y a donc pas moyen d'éluder la réponse et tu donnes le renseignement suivant :
M. N... est un caractère gai et franc, aimé de tous ses amis. Il sait prendre le bon côté de chaque situation. Il est extrêmement actif et entreprenant ; toute sa puissance de travail est absorbée par sa profession. Il aime sa famille et met à la disposition de sa femme tout ce qu'il possède...
Le reporter écrit : M. N... ne prend rien au sérieux et a le don de savoir se faire aimer du grand public, d'autant plus qu'il est toujours d'un naturel souriant et égrillard. Il est à tel point l'esclave de sa profession qu'il ne lui arrive jamais de réfléchir à des questions qui ne lui sont pas personnelles ou de se livrer à quelque occupation intellectuelle étrangère à sa profession. Il gâte sa femme sans mesure et satisfait, en serviteur aveugle, à tous ses désirs...
Un véritable reporter mettrait encore plus de piment ; mais pour toi et ton ami N... c'est probablement suffisant. Le lendemain matin, N... lit les lignes précédentes et celles qui les suivent et, quels que soient son bon coeur et son enjouement, son courroux envers toi ne connaît pas de bornes. L'offense qui lui est faite t'affecte profondément en raison de ton penchant pour lui.
Eh bien que fais-tu, mon cher, dans ce cas ? Si tu l'as trouvé, communique-le moi tout de suite, afin que je puisse rapidement copier ta méthode.
FÉLICITATIONS À UN CRITIQUE
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Voir de ses propres yeux, sentir et juger sans se soumettre à la suggestion de la mode du jour, pouvoir exprimer ce qu'on voit et ce qu'on ressent en une phrase concise ou dans un mot artistiquement cuisiné, n'est-ce pas magnifique ? Alors, est-ce vraiment nécessaire de vous féliciter par-dessus le marché ?