Comment je vois le monde
L'activité de H. A. Lorentz au Service de la Coopération Internationale
Il se trouvait obligé d'obtenir la collaboration des auteurs scientifiques dont les travaux avaient été couronnés de succès et de les amener à présenter leurs sujets sous une forme qui fût la plus accessible possible à l'homme non spécialisé en la matière. Il m'a souvent raconté les luttes qu'il avait dû soutenir pour parvenir à son but ; il m'a une fois caractérisé les difficultés rencontrées par cette boutade : Qu'est-ce qu'un auteur scientifique ? Réponse : Le croisement entre un mimosa et un porc-épic. Le projet de Berliner ne pouvait aboutir que parce que son auteur avait le désir particulièrement ardent d'obtenir des vues générales claires sur un domaine de recherches aussi vaste que possible. C'est ce même désir qui l'a poussé aussi à rédiger, au prix d'un travail acharné de longues années, un manuel de physique ; et un étudiant en médecine m'a dit récemment, au sujet de cet ouvrage : " Je ne sais pas comment j'aurais pu, sans ce livre, parvenir à voir clair, dans les délais dont je disposais, dans les principes de la physique nouvelle. "
La lutte soutenue par Berliner pour obtenir des vues générales claires a contribué d'une façon peu commune à faire entrer dans maints cerveaux, sous une forme vivante, les problèmes, les méthodes et les résultats de la science. La vie scientifique de notre temps ne saurait faire abstraction de sa revue. Rendre et maintenir vivantes les connaissances est aussi important que résoudre des problèmes isolés. Nous savons tous ce dont nous sommes redevables à Arnold Berliner !
L'ACTIVITÉ DE H. A. LORENTZ AU SERVICE DE LA
COOPÉRATION INTERNATIONALE
Écrit en 1927. H. A. Lorentz, un physicien théorique néerlandais, fut l'un des plus grands scientifiques de son époque. Son travail a couvert de nombreux domaines de la physique, mais ses contributions les plus fameuses furent dans le domaine de l'électromagnétisme. Ses découvertes ont préparé le terrain de beaucoup des développements modernes de la physique, et plus particulièrement dans le domaine de la théorie de la relativité. Après la Première Guerre mondiale, Lorentz fut très actif dans la réorganisation de la coopération internationale, particulièrement entre les scientifiques. Grâce à son prestige incontestable et au respect qu'il inspirait auprès des étudiants de tous les pays, son entreprise fut un succès. Durant les dernières années de sa vie, il fut le président du Comité de la Coopération Intellectuelle de la Société des Nations. Cet essai fut publié dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Avec la spécialisation à outrance du travail de recherches scientifiques que le XIXe siècle a apporté avec lui, il est devenu fort rare de voir des hommes qui se sont acquis une place de premier rang dans une science, trouver encore la force de rendre à la société des services précieux dans le domaine de l'organisation et de la politique internationales. Pour cela il faut non seulement de la puissance de travail, de l'intelligence, du prestige acquis par les travaux exécutés, mais aussi une qualité devenue fort rare de notre temps, le dévouement à des buts communs à tous, l'indépendance à l'égard des préjugés nationaux. Je n'ai connu personne qui ait réuni en lui toutes ces qualités d'une manière aussi parfaite que H. A. Lorentz. Mais voici le côté admirable de l'activité de cette personnalité. Les personnalités indépendantes et individualistes, comme on en trouve surtout chez les savants, ne se courbent pas volontiers devant une volonté étrangère et ne se laissent le plus souvent conduire qu'à contrecoeur. Mais quand Lorentz occupe le siège du président, il se forme toujours de bon coeur une atmosphère de collaboration, si différents que puissent être les points de vue et façons de penser des personnes assemblées. Le secret de ce succès ne réside pas uniquement dans la faculté de comprendre rapidement les hommes et les choses, dans une facilité admirable d'élocution, mais surtout en ceci : on sent que Lorentz se donne entièrement au service de la chose et, dans le travail, est pénétré de la nécessité de ce dernier. Rien ne désarme autant les récalcitrants.
Avant la guerre, l'activité de Lorentz au service des relations internationales s'est bornée à présider les congrès de physique. Il faut citer en particulier les congrès Solvay, dont les deux premiers se sont tenus à Bruxelles en 1909 et 1912. Ensuite vint la guerre européenne : c'était le coup le plus terrible qu'on pût imaginer, pour tous ceux qui avaient à coeur le progrès des relations humaines en général. Déjà pendant la guerre, et encore davantage après, Lorentz s'est mis au service de l'oeuvre de réconciliation internationale. Ses efforts portaient surtout sur le rétablissement d'une collaboration amicale et féconde des savants et des sociétés scientifiques. Celui qui n'a pas participé à cette entreprise ne peut pas s'en représenter les difficultés. Les rancunes amassées pendant la guerre, agissent encore et beaucoup d'hommes influents persistent dans l'attitude irréconciliable à laquelle ils se sont laissés acculer sous la pression des circonstances. L'effort de Lorentz ressemble donc à celui d'un médecin qui doit soigner un patient récalcitrant, se refusant à prendre les remèdes préparés avec soin pour son rétablissement.
Mais Lorentz ne se laisse pas rebuter, lorsqu'il a reconnu que tel chemin est le meilleur. Immédiatement après la guerre, il participa à la direction des " Conseils de Recherche ", qui avaient été fondés par les savants des nations victorieuses à l'exclusion des savants et sociétés scientifiques des Puissances Centrales. Par cette démarche, qui lui fut reprochée par ces derniers, il poursuivait le dessein d'influer sur cette institution de manière qu'elle pût devenir, en s'élargissant, un organisme effectivement international. Après des efforts répétés, il réussit, avec d'autres esprits de bonne volonté, à faire supprimer des statuts du Conseil le paragraphe d'exclusion incriminé. Néanmoins le but poursuivi, c'est-à-dire le rétablissement d'une collaboration normale et féconde des sociétés savantes, n'a pas encore été atteint en effet, les savants des Puissances Centrales, dépités par une exclusion, de presque dix années, de presque tous les organismes scientifiques internationaux, se sont habitués à se tenir à l'écart. On peut cependant espérer fermement que grâce aux efforts poursuivis par Lorentz avec tant de tact et dans l'unique intérêt de la bonne cause, la glace finira bientôt par fondre.
H. A. Lorentz a employé son activité au service des objectifs intellectuels internationaux encore d'une autre manière : il a accepté d'être élu à la Commission de collaboration intellectuelle internationale de la Société des Nations qui, il y a environ cinq ans, a été créée sous la présidence de Bergson. Depuis un an, Lorentz préside cette Commission avec l'appui actif de l'Institut de Paris qui fonctionne sous sa direction, elle doit exercer une action de médiation dans le domaine du travail intellectuel et artistique des divers milieux civilisés. Là aussi, l'influence bienfaisante de sa personnalité courageuse, bienveillante et simple, conduira dans la bonne voie : il applique constamment, sans l'exprimer, le précepte " Ne pas dominer, mais servir. "