Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 35 sur 65

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Comment je vois le monde

Au Sujet de la Cour D'arbitrage

Quiconque n'est pas prêt à faire dépendre, sans conditions, le sort de son pays, en cas de discussions, des décisions d'une Cour Internationale, d'arbitrage et à le confirmer sans aucune réserve par un traité, n'est pas réellement résolu à éviter les guerres. Il n'y a qu'une solution : tout ou rien.

On ne saurait se dissimuler que jusqu'à présent les efforts pour assurer la paix ont échoué par le fait qu'ils ont poursuivi des compromis insuffisants.

Le désarmement et la sécurité ne peuvent s'obtenir qu'en liaison l'un avec l'autre. Il n'y a que l'engagement pris par toutes les nations de mettre à exécution les décisions internationales, qui puisse garantir la sécurité.

Nous nous trouvons par conséquent à un carrefour. Il dépend de nous de savoir si nous prendrons le chemin de la paix ou bien si nous continuerons à suivre la route, indigne de notre civilisation, de la force brutale. D'une part la liberté individuelle et la sécurité des sociétés nous invitent ; d'autre part la servitude pour les individus, l'anéantissement de notre civilisation nous menacent.

Notre sort sera tel que nous l'aurons mérité.

 

AU SUJET DE LA COUR D'ARBITRAGE

 

Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

Un désarmement méthodique en peu de temps n'est possible que conjointement avec la garantie de sécurité de toutes les nations prises chacune en particulier, reposant sur une Cour d'Arbitrage permanente, indépendante des Gouvernements.

Engagement sans condition des États, non seulement d'accepter les décisions de ce tribunal, mais aussi de contribuer à leur exécution.

Une Cour d'Arbitrage particulière pour chacun des continents, Europe-Afrique, Amérique, Asie (l'Australie à rattacher à l'un des trois), et une Cour commune pour les questions impossibles à répartir entre les trois territoires ci-dessus.

 

A SIGMUND FREUD

Lettre écrite vers 1931 ou au début de 1932. Parue dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

Cher professeur Freud,

Il y a lieu d'admirer comment, chez vous, l'aspiration à la découverte de la vérité a triomphé de toutes les autres aspirations. Vous montrez avec une clarté irrésistible combien les instincts de la lutte et de l'anéantissement sont inséparables de ceux de l'amour et de l'affirmation de la vie dans l'âme humaine. Mais de vos exposés probants il ressort aussi, nettement, le désir ardent d'atteindre ce but sublime, la libération de l'homme des horreurs de la guerre, intérieurement et extérieurement. Cette aspiration supérieure, tous ceux qui, planant au-dessus de leur époque et de leur nation, ont été honorés comme des chefs dans le domaine intellectuel et moral, l'ont manifestée. Sur ce point règne l'unanimité, depuis Jésus-Christ jusqu'à Goethe et à Kant.

N'est-il pas significatif que de tels hommes aient été universellement reconnus comme des chefs, bien que leur volonté d'organiser les rapports entre les humains n'ait abouti que fort imparfaitement ?

Je suis convaincu que les hommes supérieurs, qui par leurs travaux tracent le chemin du progrès, ne serait-ce que dans un cercle limité, partagent, presque à l'unanimité, le même idéal. Mais ils ont peu d'influence sur l'évolution politique. Il semble presque que ce domaine, qui règle le sort des nations, soit inévitablement livré aux hommes sans frein et sans sentiment de responsabilité.

Les chefs ou les gouvernements politiques doivent leur place partie à la violence, partie à l'élection par les masses. Ils ne peuvent pas être considérés comme représentant les couches supérieures, moralement et intellectuellement, de la nation. Aujourd'hui, l'élite intellectuelle n'a aucune influence directe sur l'histoire des peuples ; leur éparpillement empêche leur collaboration directe à la solution des problèmes de l'heure. Ne croyez-vous pas qu'une libre liaison de personnalités dont les actions et les créations antérieures offrent une garantie de leurs capacités et de la pureté de leurs intentions, pourrait apporter un remède ? Cette communauté, d'un caractère international, dont les membres devraient rester en contact par un échange constant de leurs opinions, ne pourrait-elle pas, grâce à une prise de position dans la presse, toujours sous la responsabilité de membres qui signeraient chaque fois leurs articles, exercer sur la solution des questions politiques une influence importante et salutairement moralisante ? Évidemment une communauté de ce genre souffrirait de toutes les défectuosités qui, dans les académies de savants, les conduisent si souvent à dégénérer, dangers indissolublement liés aux faiblesses de la nature humaine. Mais néanmoins ne devrait-on pas tenter un pareil effort ? Quant à moi, je considère cette tentative comme un devoir que l'on ne saurait éluder.