Comment je vois le monde
La Jeunesse Juive
Au contraire le savant est pénétré du sentiment de la causalité de tout ce qui arrive. Pour lui l'avenir ne comporte pas moins de détermination et d'obligation que le passé, la morale n'a rien de divin, c'est une question purement humaine. Sa religiosité réside dans l'admiration extasiée de l'harmonie des lois de la nature ; il s'y révèle une raison si supérieure que tout le sens mis par les humains dans leurs pensées n'est vis-à-vis d'elle qu'un reflet absolument nul. Ce sentiment est le leitmotiv de la vie et des efforts du savant, dans la mesure où il peut s'élever au-dessus de l'esclavage de ses désirs égoïstes. Indubitablement, ce sentiment est proche parent de celui qu'ont éprouvé les esprits créateurs religieux de tous les temps.
LA JEUNESSE JUIVE
Réponse à une enquête. Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Il est important que la jeunesse s'intéresse aux questions et aux préoccupations juives et il est méritoire que vous vous consacriez à cette mission dans cette revue. Ceci n'est pas seulement d'importance pour le sort du peuple juif réduit à l'entraide et au soutien réciproques, mais encore, au-dessus de cela, pour l'entretien de l'esprit international menacé sous tous les rapports par un nationalisme au coeur peu généreux. C'est là que réside, depuis les temps des Prophètes, une des plus belles possibilités d'action de notre peuple disséminé sur la terre et groupé uniquement par la tradition commune.
ANTISÉMITISME ET JEUNESSE ACADÉMIQUE
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Tant que nous vivions dans le ghetto, le fait pour nous d'appartenir au peuple juif entraînait des difficultés matérielles et maint danger physique, mais ne soulevait pas de problèmes sociaux psychiques. Avec l'émancipation, cette situation de fait s'est trouvée modifiée, et notamment pour Juifs qui se sont tournés vers les professions intellectuelles.
Le jeune homme juif se trouve, à l'école et à l'université, sous l'influence d'une société teintée de nationalisme, admirée et vénérée par lui, de qui il reçoit sa nourriture intellectuelle, à laquelle il se sent appartenir et par laquelle, en même temps, il se voit traité comme un individu d'une espèce étrangère, avec un certain dédain et un peu d'aversion. Poussé plutôt par l'influence suggestive de cette autorité morale que par des considérations utilitaires, il tourne le dos à son peuple et à ses traditions et se considère définitivement comme appartenant aux autres, tout en essayant inutilement de cacher à lui-même et à autrui que cette relation n'est pas réciproque. Telle est la genèse du pauvre juif converti, " Geheimrat " (conseiller intime) d'hier et d'aujourd'hui. La plupart du temps, ce n'est ni le manque de caractère ni le désir ardent d'avancer qui ont fait de lui ce qu'il est, mais, comme je l'ai déjà dit, la puissance de suggestion d'un entourage supérieur en nombre et en influence. Il sait bien que bon nombre des fils, et des meilleurs, du peuple juif ont contribué largement à la floraison de la civilisation européenne ; mais, à quelques exceptions près, n'ont-ils pas tous agi à peu près comme lui ?