Comment je vois le monde
Une Réponse à une Invitation à Participer à une Manifestation Contre L'anti-Sémitisme
A l'Académie Bavaroise des Sciences, Munich.
Ma démission de l'Académie prussienne est fondée sur la raison que, dans les circonstances actuelles, je ne veux ni être citoyen allemand, ni me trouver dans une sorte de dépendance vis-à-vis du Ministère de l'instruction Publique de Prusse.
Ces raisons n'entraîneraient pas, par elles-mêmes, une rupture de mes relations avec l'Académie Bavaroise. Si, néanmoins, je désire que mon nom soit rayé de la liste de ses membres, c'est à cause d'une autre circonstance.
Les Académies ont en première ligne la mission de faire progresser et de protéger la vie scientifique d'un pays. Or, les communautés savantes allemandes ont, autant que je le sache, supporté, sans protester, qu'une fraction non négligeable des savants, et les étudiants allemands, ainsi que des personnes dont les possibilités de travail sont basées sur une instruction académique, soient privées de leurs moyens de travail et d'existence en Allemagne. Je ne saurais appartenir à une communauté qui, même sous une pression extérieure, adopte une pareille attitude.
UNE RÉPONSE À UNE INVITATION À PARTICIPER À UNE
MANIFESTATION CONTRE L'ANTI-SÉMITISME
Les lignes suivantes sont la réponse d'Einstein à une invitation à prendre part à une manifestation française à une manifestation contre l'anti-sémitisme en Allemagne. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
J'ai réfléchi sérieusement, à tous les points de vue, à cette demande extraordinairement importante, touchant plus d'une chose qui me tient à coeur. Le résultat de mes réflexions a été que je n'ai pas le droit de participer personnellement à cette manifestation si importante, et cela pour deux raisons.
Tout d'abord, je suis encore citoyen allemand, et en second lieu, je suis juif. En ce qui concerne le premier point, je dois ajouter que j'ai pris une part active au fonctionnement de certaines institutions allemandes et que j'ai toujours été traité en Allemagne en personne de confiance. Pour pénibles que soient mes regrets de voir des choses aussi vilaines se passer en Allemagne, et pour durement que je doive condamner les égarements terribles qui s'y produisent avec l'approbation du gouvernement actuel, je ne puis personnellement collaborer à une organisation qui émane de personnalités officielles d'un gouvernement étranger. Afin que vous puissiez porter un jugement concluant, je vous prie de vous représenter un citoyen français placé dans un cas analogue, c'est-à-dire mettant en oeuvre, avec d'éminents hommes d'État allemands, une protestation contre les agissements du gouvernement français. Bien que vous jugiez la protestation comme entièrement fondée de fait, vous considéreriez probablement la manière d'agir de votre concitoyen comme un acte de trahison. Lorsque Zola, au moment de l'affaire Dreyfus, s'est vu incité à quitter la France, il n'aurait certainement pas pris part à une protestation de personnalités officielles allemandes, bien qu'il l'eût, de fait, approuvée. Il se serait contenté de rougir pour ses compatriotes.
En second lieu, cela donne incomparablement p1us de valeur à une protestation contre les injustices et les violences, si elle émane entièrement de personnalités dont la participation est exclusivement basée sur les sentiments d'humanité et d'amour de la justice. Ceci n'est pas le cas d'un homme comme moi, pour un Juif qui considère les autres Juifs comme ses frères. Pour lui, le tort qui est fait aux Juifs est comme un tort fait à lui-même. Il ne doit pas prendre parti lui-même dans une affaire où il est directement intéressé, mais attendre le jugement des personnes qui n'y ont aucun intérêt direct.
Telles sont mes raisons. Mais je puis bien encore ajouter que j'ai toujours honoré et admiré le développement élevé du sentiment de la justice qui constitue un des plus beaux traits traditionnels du peuple français.
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