Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 33 sur 65

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Comment je vois le monde

L'amérique et la Conférence du Désarmement de 1932

Dans des affaires de cette envergure, le succès n'est pas une question de perspicacité ni même de finesse, mais une question d'honorabilité et de confiance. Le côté moral ne peut pas être remplacé par l'intelligence, j'ai envie de dire : Dieu merci !

Il ne convient pas que chaque contemporain se contente d'attendre et de critiquer. Il doit servir la cause aussi bien qu'il le peut. Le sort de l'humanité en général sera celui qu'elle méritera.

 

L'AMÉRIQUE ET LA CONFÉRENCE DU DÉSARMEMENT DE

1932

 

Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

Les Américains d'aujourd'hui sont comblés des soucis que leur vaut la situation économique de leur propre pays. Les dirigeants, soucieux, de leur responsabilité, appliquent surtout leurs efforts aux moyens de supprimer le chômage qui pèse sur leur territoire. Le sentiment de solidarité avec le sort du reste du monde et en particulier avec l'Europe, leur patrie d'origine, est encore moins vivant qu'en temps normal.

Mais l'économie libre ne triomphera pas par elle-même automatiquement de ces difficultés. Il faut des mesures régulatrices émanant de la généralité pour réaliser une saine répartition du travail et des denrées de consommation entre les hommes ; sans ces mesures, la population du pays le plus riche étouffe. Comme le travail nécessaire à l'approvisionnement de tous s'est trouvé réduit grâce au perfectionnement des méthodes techniques, le libre jeu des forces ne suffit plus à maintenir un état de choses permettant d'employer tous les bras. Une réglementation organisatrice consciente est indispensable pour l'utilisation des progrès de la technique au profit de tous.

Mais si l'économie ne peut déjà plus être mise en ordre sans une réglementation méthodique, une réglementation de cette nature est encore plus impensable pour les problèmes politiques internationaux. Il n'y a plus aujourd'hui que bien peu d'hommes partageant l'opinion que les actes de violence sous forme de guerre, soient un moyen, avantageux et digne de l'humanité, de résoudre les problèmes internationaux. Mais ils ne sont pas suffisamment fermes pour plaider et agir énergiquement en faveur de ces mesures qui permettraient d'éviter la guerre, cette relique indigne et sauvage des temps barbares. Il faut quelque réflexion pour voir clairement dans tout ceci et un certain courage pour contribuer avec décision et de la manière la plus efficace à la réalisation de ces buts importants.

Celui qui veut réellement supprimer la guerre, doit catégoriquement intervenir pour que l'État individuel renonce à une partie de sa souveraineté en faveur des institutions internationales ; il doit être prêt, au cas d'un conflit quelconque, à soumettre l'État à l'arbitrage d'un tribunal international. Il doit intervenir de toute son énergie pour que tous les États désarment, comme il est prévu d'ailleurs même dans le funeste traité de Versailles. Il n'y a aucun progrès dans ce sens à espérer si l'on ne met pas à l'écart l'éducation militaire et patriotique, dans le sens agressif, du peuple.

Aucun des événements de ces dernières années n'est plus honteux pour les États actuellement à la tête de la civilisation que l'échec des conférences de désarmement qui se sont tenues jusqu'à présent ; car cet échec ne provient pas seulement des intrigues d'hommes d'État ambitieux et sans scrupules ; il est dû aussi à l'indifférence et au manque d'énergie des hommes dans tous les pays. Si cela ne change pas, nous anéantirons ce que nos ancêtres ont créé de vraiment utile.

Je crois que le peuple américain n a pas parfaitement conscience de la responsabilité qui lui incombe à ce point de vue. Voici ce qu'on pense volontiers en Amérique : " L'Europe peut bien dépérir, si elle se laisse mener à fond par l'humeur querelleuse et la méchanceté de ses habitants. La bonne semence de notre Wilson a levé assez misérablement sur le sol stérile européen. Nous sommes forts et sûrs de nous, et nous ne nous mêlerons pas de nouveau de sitôt des affaires de l'étranger. "

Quiconque pense ainsi a des idées basses et des vues courtes. L'Amérique n'est pas innocente de la misère de l'Europe. Le recouvrement de ses créances, sans aucun ménagement, précipite la décadence économique et par conséquent morale de l'Europe ; elle contribue, par là, à balkaniser notre continent ; elle est par conséquent complice du dépérissement de la morale politique et de la culture de l'esprit de revanche, entretenu par le désespoir. Cet esprit ne s'arrêtera pas devant les portes de l'Amérique ; et je pourrais presque dire : il n'a pas fait halte devant ses portes. Regardez autour de vous et prenez garde !