Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 14 sur 65

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Comment je vois le monde

L'esprit Religieux de la Science

On conçoit, par conséquent, que les églises aient de tout temps combattu la science et poursuivi ses adeptes. Mais d'autre part je prétends que la religiosité cosmique est le ressort le plus puissant et le plus noble de la recherche scientifique. Seul, celui qui peut mesurer les efforts et surtout le dévouement gigantesques sans lesquels les créations scientifiques ouvrant de nouvelles voies ne pourraient venir au jour, est en état de se rendre compte de la force du sentiment qui seul peut susciter un tel travail dépourvu de tout lien avec la vie pratique immédiate. Quelle joie profonde à la sagesse de l'édifice du monde et quel désir ardent de saisir, ne serait-ce que quelques faibles rayons de la splendeur révélée dans l'ordre admirable de l'univers, devaient posséder Kepler et Newton, pour qu'ils aient pu, dans un travail solitaire de longues années, débrouiller le mécanisme céleste !

Celui qui ne connaît la recherche scientifique que par ses effets pratiques arrive aisément à avoir une conception absolument inadéquate de l'état d'esprit de ces hommes qui, entourés de contemporains sceptiques, ont montré la voie à ceux qui, imbus de leurs idées, se sont ensuite répandus dans la suite des siècles, à travers tous les pays du monde. Il n'y a que celui qui a consacré sa vie à des buts analogues qui peut se représenter d'une façon vivante ce qui a animé ces hommes, ce qui leur a donné la force de rester fidèles à leur objectif en dépit d'insuccès sans nombre. C'est la religiosité cosmique qui prodigue de pareilles forces. Ce n'est pas sans raison qu'un auteur contemporain a dit qu'à notre époque vouée en général au matérialisme les savants sérieux sont les seuls hommes qui soient profondément religieux.

 

L'ESPRIT RELIGIEUX DE LA SCIENCE

 

Mein Weltbild, Amsterdam : Querido Verlag, 1934.

Vous trouverez difficilement un esprit fouillant profondément la science, qui ne possède pas une religiosité caractéristique. Mais cette religiosité se distingue de celle de l'homme simple pour ce dernier, D'eu est un être dont il espère la sollicitude, dont il redoute le châtiment, un être avec lequel il entretient dans une certaine mesure des relations impersonnelles, si respectueuses qu'elles soient : c'est un sentiment sublimé de même nature que les rapports de fils à père.