Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 27 sur 65

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Comment je vois le monde

L'institut pour la Coopération Intellectuelle

Du fait que la Commission a créé dans chaque État particulier une seule " Commission nationale " qui doit constituer l'unique liaison entre les intellectuels de l'État correspondant et la Commission, elle s'est consacrée à l'oppression des minorités qui, dans ces États, ont leur propre civilisation. Elle a, par là, de propos délibéré, renoncé à la fonction de soutien moral de ces minorités contre l'oppression de culture.

En outre, à l'égard du problème de la lutte contre les tendances chauvinistes et militaristes de l'enseignement dans les pays individuels, la Commission a pris une position tellement tiède que l'on ne saurait attendre d'elle des efforts sérieux dans ce domaine important et fondamental.

La Commission a constamment négligé d'être le soutien moral de ces associations et de ces personnalités qui se sont donné, d'une manière radicale, la mission d'agir en faveur d'un système de droit international et contre le régime militariste.

La Commission n'a jamais essayé de s'opposer à l'incorporation de membres dont elle n'ignorait pas les tendances, sachant fort bien que celles-ci étaient entièrement opposées à celles que son devoir était de représenter.

Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps de mes arguments, car ces quelques explications vous ont déjà permis de comprendre ma décision. Certes, je ne me pose pas en accusateur, mais j'ai simplement à établir les raisons de mon attitude. Si je nourrissais encore quelque espoir, j'agirais tout autrement, vous pouvez en être sûr.

 

L'INSTITUT POUR LA COOPÉRATION INTELLECTUELLE

 

Probablement écrit en 1926. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

Cette année, pour la première fois, les milieux dirigeants de la politique ont tiré les conséquences logiques de la constatation que notre continent pourra seulement parvenir à une nouvelle prospérité si la lutte latente des formes d'État traditionnelles entre elles vient à cesser. L'organisation politique de l'Europe doit être fermement orientée vers la suppression des barrières douanières gênantes. Ce but supérieur ne saurait être atteint exclusivement par des conventions entre États ; la préparation préalable des esprits est avant tout indispensable. Nous devons nous efforcer d'éveiller graduellement parmi les hommes un sentiment de solidarité qui ne s'arrête pas, comme il en est jusqu'à présent, aux frontières des États. C'est suivant cette considération que la Société des Nations a créé la " Commission de coopération intellectuelle. " Cette commission doit être un organisme absolument international, dégagé de toute politique, chargé de faire naître, dans tous les domaines de la vie intellectuelle, les liaisons des cercles nationaux de civilisation qui se sont trouvés isolés par la guerre. C'est une mission difficile : car il faut avouer, à mon grand regret, que, du moins dans les pays qui me sont le plus connus, les savants et les artistes se laissent davantage conduire par les tendances nationales mesquines que les hommes d'action.

Jusqu'à présent cette commission se réunissait deux fois par an. Afin de rendre son travail plus efficace, le gouvernement français a résolu de créer et d'entretenir un Institut de collaboration intellectuelle permanent, qui vient de s'ouvrir ces jours-ci. Il y a là un acte généreux de l'État français, qui mérite la reconnaissance de tous.

Il est aisé et profitable de féliciter et de louer, et de garder le silence sur ce qu'on déplore ou qu'on n'approuve pas. Mais comme nos missions ne peuvent se développer que par la sincérité, je ne craindrai pas de joindre une critique à cette congratulation pour la naissance de cet organisme.

J'ai chaque jour l'occasion de noter que la plus grande difficulté à laquelle se heurte le travail de notre commission, c'est le manque de confiance dans son objectivité politique. On devrait tout faire pour consolider cette confiance et s'abstenir de tout ce qui pourrait la troubler. Si le gouvernement français crée et maintient, comme organe permanent de la commission, au moyen des ressources de l'État, un Institut à Paris avec un citoyen français comme directeur, cela donne à ceux qui voient cela de loin l'idée que l'influence française dominera dans la commission. Cette impression est encore renforcée par le fait que jusqu'à présent le président de la commission est lui-même un Français. Bien que les hommes dont il s'agit soient hautement estimés partout et par tous et jouissent de la plus grande sympathie, l'impression n'en persiste pas moins.

" Dixi et salvavi animam mean. " J'espère de tout coeur que le nouvel Institut réussira, en réciprocité d'action constante avec la Commission, à faire progresser les objectifs communs et à mériter la confiance et l'approbation des travailleurs intellectuels de tous les pays.

 

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