Comment je vois le monde
Sur la liberté
LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT
A propos du cas Gumbel, 1931. E.J. Gumbel, professeur à l'Université de Heidelberg en Allemagne, a courageusement dénoncé les assassinats politiques perpétués par les nazis et les autres membres de l'extrême droite. En représailles, il fut violemment attaqué, en particulier par les étudiants d'extrême droite. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam : Querido Verlag, 1934.
Nombreuses sont les chaires d'enseignement, rares sont les maîtres sages et nobles. Les salles de conférences sont vastes et nombreuses, mais les jeunes gens qui ont sincèrement soif de vérité et de justice sont plus rares. La nature délivre à profusion ses produits ordinaires, elle est plus parcimonieuse en produits délicats.
Cela, nous le savons tous : pourquoi donc nous plaindre ? N'en a-t-il pas toujours été ainsi et cela ne restera-t-il pas toujours de même ? Sans doute c'est ainsi et on doit prendre ce qui nous vient de la Nature tel que cela est. Mais il a en outre un esprit du siècle, une manière de voir propre à une génération, qui se transmet d'homme à homme et qui donne à une société l'empreinte qui la caractérise. Chacun doit travailler, pour sa petite part, à changer cet esprit du siècle.
Comparez l'esprit qui régnait parmi la jeunesse académique allemande il y a un siècle avec celui qui y règne aujourd'hui : il y avait alors une foi en l'amélioration de la société humaine, il y avait la considération devant toute opinion honorable, cette tolérance pour laquelle nos grands classiques ont vécu et lutté. Il y avait un effort vers une plus grande unité politique, qui s'appelait alors l'Allemagne. C'était alors la jeunesse académique, c'étaient les maîtres académiques chez lesquels régnaient ces idéals.
Aujourd'hui l'effort vers le progrès social, vers la tolérance et la liberté de la pensée, vers une plus grande unité politique qui chez nous s'appelle aujourd'hui l'Europe, existe encore. Mais la jeunesse académique n'est plus le soutien des espoirs et des idéals du peuple et le corps enseignant académique ne l'est pas non plus. Quiconque considère notre temps sans passion, d'un coup d'oeil froid, doit le reconnaître.