Comment je vois le monde
La Conférence du Désarmement de 1932
Mais il ne suffit pas de créer un tribunal international jugeant en dernier ressort. Il faut aussi que des pactes fournissent l'assurance que les décisions de ce tribunal soient exécutées en commun par toutes les nations. Sans cette assurance, les nations n'auront jamais le courage de désarmer sérieusement.
Prenons un exemple : les gouvernements américain, anglais, allemand, français exigent du gouvernement japonais, en le menaçant d'un boycottage complet des marchandises, la cessation immédiate de son action belliqueuse en Chine : croyez-vous qu'il se trouverait au Japon un gouvernement qui prendrait sur lui de jeter le pays dans une aventure aussi dangereuse ? Pourquoi cela ne se fait-il pas ? Pourquoi chaque personne et chaque nation doivent-elles trembler pour leur existence ? Parce que chacun cherche son misérable avantage momentané et ne veut pas le soumettre au bien et à la prospérité de la communauté.
Je vous le répète, le sort de l'humanité, aujourd'hui plus que jamais, dépend de ses forces morales. Partout le chemin qui conduit au bonheur et à la sérénité de l'existence passe par le renoncement et les restrictions individuelles.
D'où peuvent provenir les forces nécessaires pour un pareil progrès ? Uniquement de ceux auxquels est offerte la possibilité de fortifier leur esprit par les études et de libérer leur coup d'oeil au cours de leurs jeunes années. C'est pourquoi nous, les anciens, nous vous regardons et nous espérons que, tendant le meilleur de vos forces, vous parviendrez au but qui nous est resté refusé.
LA CONFÉRENCE DU DÉSARMEMENT DE 1932
Tiré de The Nation, Vol. 133, p. 300. 1931.
Texte original allemand publié dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
I.
Puis-je commencer par une profession de foi politique ? La voici : l'État est fait pour les hommes et non pas les hommes pour l'État. On peut dire pour la Science la même chose que pour l'État. Ce sont là de vieilles formules, gravées par ceux qui considèrent la personnalité humaine comme la valeur la plus précieuse de l'humanité J'aurais honte de les répéter, si elles n'étaient pas sans cesse menacées de tomber dans l'oubli, surtout à notre époque d'organisation et de clichés. Comme mission la plus importante de l'État, je vois celle de protéger l'individu et de lui offrir la possibilité d'épanouir sa personnalité créatrice.
L'État doit par conséquent être notre serviteur et nous ne devons pas être les esclaves de l'État. L'État viole ce précepte d'autant plus qu'il nous oblige par force à accomplir le service militaire et le service de guerre, puisque ce service de valet a pour but et pour effet de tuer les hommes des autres pays ou de porter atteinte à leur liberté de développement. Nous ne devons apporter à l'État que des offrandes qui favorisent le libre développement des individus. Ces phrases s'entendent peut-être d'elles-mêmes pour tout Américain, mais non pas pour tout Européen. C'est pourquoi nous devons espérer que la lutte contre la guerre trouvera un puissant appui chez les Américains.
Et maintenant, parlons de la Conférence du désarmement. Doit-on, quand on y pense, sourire, pleurer ou espérer ? Représentez-vous une ville peuplée de citoyens irascibles, malhonnêtes, querelleurs ; on y éprouve une lourde gêne par suite du risque continuel pour sa vie, ce qui rend impossible tout développement régulier. Le magistrat veut porter remède à des conditions aussi honteuses, bien que chaque fonctionnaire ou citoyen quelconque ne veuille pas tolérer qu'on lui interdise de porter son poignard à la ceinture. Après plusieurs années de préparation, le magistrat se décide à traiter la question et à proposer la discussion du thème suivant : quelle longueur et quel affûtage doit avoir le poignard, pour que chacun puisse le porter à la ceinture en se promenant ? Tant que les citoyens malins n'auront pas trouvé le moyen de faire interdire par la loi, le tribunal et la police, le port du poignard, rien n'est changé, bien entendu. La détermination de la longueur et de l'affûtage de l'arme autorisée ne favorisera que les plus querelleurs et les plus forts et leur livrera les plus faibles.
Vous comprenez tous le sens de cette comparaison. Nous avons, sans doute, une Société des Nations et une Cour d'arbitrage. Mais cette Société n'est pas autre chose qu'un local pour réunions et ce Tribunal n'a aucun moyen de faire exécuter sa décision. Ces institutions n'offrent à aucun État la sécurité au cas d'une attaque contre lui. Si vous ne perdez pas cela de vue, vous jugerez avec plus de douceur qu'on n'a coutume de le faire actuellement, la manière de voir de la France qui refuse de désarmer sans sécurité.
Si nous ne consentons pas à limiter les États particuliers dans leur souveraineté, c'est-à-dire si tous ne s'engagent pas à agir en commun contre celui d'entre eux qui désobéit, ouvertement ou en cachette, à un jugement de la Cour d'arbitrage, nous ne pouvons nous dégager de l'état d'anarchie et de menace générales. Souveraineté illimitée des États particuliers et sécurité contre l'attaque sont deux choses qu'aucun artifice d'aucune sorte ne peut concilier. Faudra-t-il encore de nouvelles catastrophes pour amener les États à s'engager et à exécuter toute décision du tribunal international reconnu ? Ce qui s'est passé jusqu'ici ne nous donne guère raison d'espérer mieux pour l'avenir. Mais tout ami de la civilisation et de la justice doit appliquer ses meilleures forces à convaincre ses semblables de la nécessité d'une liaison internationale de ce genre entre les États particuliers.
Ce n'est pas sans une certaine justification que l'on reproche à cette conception de surestimer l'organisation, mais de négliger le côté psychique et en particulier le côté moral. On déclare que le désarmement moral doit précéder le désarmement matériel. On dit aussi avec raison que le plus grand obstacle à l'organisation internationale, c'est le nationalisme poussé à l'extrême qui se couvre du nom sympathique, mais dont on a mésusé, de patriotisme. Cette idole a acquis dans les cent cinquante dernières années une puissance sinistre et extrêmement funeste.
Pour donner à cette objection sa vraie place, il faut se représenter que le point de vue organisation et le point de vue psychique se commandent mutuellement. Non seulement les organisations dépendent des positions traditionnelles basées sur le sentiment et leur doivent leur naissance et la sécurité de leur existence ; mais aussi les organisations existantes réagissent à leur tour puissamment sur les sentiments des peuples.
Le nationalisme exagéré actuellement, d'une manière si funeste à tous les points de vue, me paraît des plus étroitement lié à la création du service militaire obligatoire et égal pour tous, ou, pour employer un euphémisme, de l'armée nationale. L'État, qui exige de ses citoyens le service militaire, est obligé de cultiver chez eux le sentiment nationaliste qui fournit la base psychique nécessaire à l'aptitude militariste. Il est tenu de glorifier dans ses écoles, aux yeux de la jeunesse, à côté de la religion, son instrument de force brutale.
L'introduction du service militaire obligatoire et égal pour tous est par conséquent, j'en suis convaincu, la cause principale de la chute morale de la race blanche, qui met sérieusement en question le maintien de notre civilisation et même de notre existence. Cette malédiction est sortie, avec de grandes bénédictions sociales, de la Révolution Française et a ensuite, en peu de temps, emporté tous les autres peuples.
Par conséquent, celui qui veut favoriser le sentiment international et combattre le chauvinisme national, doit lutter contre le service militaire obligatoire et égal pour tous. Les poursuites sévères auxquelles sont exposés aujourd'hui les objecteurs de conscience, poussés par des raisons morales, sont-elles moins honteuses pour la généralité que les persécutions des martyrs religieux d'autrefois ? Peut-on mettre la guerre hors la loi, comme l'a fait le pacte Kellogg, quand on livre les individus, sans les protéger, à la machinerie de guerre des États individuels ?
Si, en considération de la Conférence du désarmement, on ne veut pas se limiter à la technique d'organisation, mais si l'on veut aussi tenir compte, au point de vue psychologique, d'une manière directe, de motifs d'éducation, il faut chercher à créer, par la voie internationale, un moyen légal pour les individus de refuser le service militaire : une mesure de cette nature aurait sans aucun doute un puissant effet moralisateur.
Je résume mon point de vue. De simples stipulations sur des réductions d'armement ne procurent de sécurité d'aucune sorte. Il doit être mis à 1a disposition d'une Cour d'arbitrage obligatoire un pouvoir exécutif, garanti par tous les États participants, qui exercerait des sanctions économiques et militaires contre la nation qui briserait la paix. Le se vice militaire obligatoire et égal pour tous, foyer principal de nationalisme malsain, doit être combattu ; en particulier, les objecteurs de conscience doivent être protégés internationalement.
Et, pour terminer. je renvoie le lecteur à l'ouvrage de Ludwig Bauer " Demain, de nouveau, la guerre ! ", qui traite les questions examinées ici avec une grande pénétration, sans idées préconçues et avec beaucoup d'intelligence psychologique.
II.
Tout ce dont l'esprit d'invention des hommes nous a gratifiés dans les derniers cent ans, aurait pu assurer une existence heureuse et sans soucis, si le progrès dans l'organisation avait marché de pair avec le Progrès dans la technique. Mais les résultats péniblement conquis font, entre les mains de notre génération, l'effet d'un rasoir entre celles d'un enfant de trois ans. La possession de moyens de production admirables, au lieu de donner la liberté, a apporté les soucis et la faim.
Mais là où le progrès technique commet le pire, c est quand il fournit les moyens d'anéantir des vies humaines et les produits du travail péniblement amassés. Nous, gens d'un certain âge, nous avons frémi d'horreur devant ce spectacle au cours de la guerre mondiale. Mais l'esclavage indigne dans lequel la guerre a entraîné l'individu me paraît encore plus terrible que l'anéantissement. N'est-ce pas horrible d'être forcé par la généralité de faire des actes que chacun en particulier considère comme des crimes honteux ? Ils sont fort rares, ceux qui ont trouvé la force morale de s'y opposer : ils sont, à mes yeux, les véritables héros de la guerre mondiale.
Il y a cependant une lueur d'espoir. Il me semble qu'aujourd'hui les chefs responsables des peuples sont animés, en grande majorité, du désir honorable de supprimer la guerre. La répugnance que l'on éprouve à faire le pas en avant nécessaire pour cela provient des malheureuses traditions des peuples, qui se transmettent de génération en génération, comme une maladie héréditaire, grâce au système d'éducation ; mais le soutien principal de ces traditions, c'est l'éducation militaire et sa glorification, et non pas moins aussi la partie de la presse qui obéit aux milieux militaires et à ceux de l'industrie lourde. Sans désarmement il ne saurait y avoir de paix durable ; et inversement la continuation de l'équipement militaire, dans la mesure actuelle, conduit sûrement à de nouvelles catastrophes.
C'est pourquoi la Conférence du désarmement de 1932 sera décisive sur le sort de la génération actuelle et de celle qui la suivra. Quand on réfléchit aux résultats, au fond lamentables, des conférences qui se sont tenues jusqu'ici, il est évident que tous les hommes éclairés et responsables doivent consacrer toutes leurs forces à appeler de plus en plus l'attention de l'opinion publique sur la grande importance de la Conférence de 1932. Ce n'est que si les hommes d'État ont derrière eux la volonté de paix d'une majorité décisive dans leur pays, qu'ils pourront atteindre leur but important ; pour organiser cette majorité, chacun est responsable du moindre de ses actes et de ses mots.
L’échec de la Conférence serait tout à fait assuré si les délégués y arrivaient avec des instructions arrêtées, dont la réussite serait tout de suite une question de prestige. On parait d'ailleurs l'avoir en général reconnu. Car les réunions des hommes d'État des nations deux par deux, qui ont été fréquentes dans ces derniers temps, ont été employées à préparer, par des entretiens sur le problème du désarmement, le terrain de la Conférence. Cette manière de faire me paraît fort heureuse, car habituellement deux hommes ou deux groupes peuvent traiter de concert de la manière la plus raisonnable, la plus honorable et la plus exempte de passion. S'il n'en intervient pas un troisième, dont ils se croient obligés de tenir compte dans leurs propos. C'est seulement si la Conférence est préparée à fond dans ce sens, si les surprises en sont exclues et si la bonne volonté sincère de tous crée une atmosphère de confiance, que nous pouvons espérer un résultat heureux.