Comment je vois le monde
Quatrième Partie : L'allemagne
PROFESSION DE FOI MARS 1933
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
Tant que j'en aurai la possibilité, je ne résiderai que dans un pays où régneront pour tous les citoyens la liberté politique, la tolérance et l'égalité devant la loi. Par liberté politique on entend la liberté de pouvoir exprimer verbalement et par écrit ses convictions politiques, par tolérance le respect de toute conviction chez un individu.
Actuellement, ces conditions ne se trouvent pas remplies en Allemagne. On poursuit ceux qui ont particulièrement bien mérité de l'entente internationale et parmi eux certains des artistes qui tiennent la tête.
De même que tout individu, tout organisme social peut devenir malade moralement, surtout aux époques où l'existence est dure. Généralement les nations ont raison de telles maladies. J'espère que l'Allemagne recouvrera bientôt la santé et qu'à l'avenir, des grands hommes comme Kant et Goethe ne seront pas seulement fêtés de temps à autre, mais que les principes qu'ils ont enseignés passeront dans la vie publique et dans la conscience générale.
CORRESPONDANCE AVEC L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE
PRUSSE
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
DÉCLARATION DE L'ACADÉMIE À L'ÉGARD D'EINSTEIN, LE 1ER AVRIL 1933
L'Académie des Sciences de Prusse a pris connaissance, par les journaux, avec indignation de la participation d'Albert Einstein aux campagnes menées en France et en Amérique, contre les soi-disant atrocités en Allemagne. Elle a aussitôt exigé de lui des explications. Entre temps, Einstein a donné sa démission de l'Académie en donnant comme raison qu'il ne peut plus servir l'État de Prusse sous le gouvernement actuel. Comme il est citoyen suisse, il parait aussi avoir l'intention de cesser d'être ressortissant prussien, qualité qu'il a obtenue en 1913 simplement en raison de son admission à l'Académie comme membre ordinaire, pour en faire sa fonction principale.
L'Académie des Sciences de Prusse ressent une impression d'autant plus pénible de la participation d'Einstein à l'agitation étrangère qu'elle et ses membres se sentent, depuis de longues années, des plus étroitement liés à l'État Prussien et, avec toute la réserve qui leur est rigoureusement imposée, soutiennent et conservent toujours dans les questions politiques l'idée nationale. Pour cette raison, l'Académie n'a aucune raison de regretter le départ d'Einstein.
Pour l'Académie des Sciences de Prusse,
(signé) Prof. Dr. Dr. Ernst Heymann. secrétaire perpétuel
DÉCLARATION D'EINSTEIN À L'ACADÉMIE Le Coq, près d'Ostende, le 5 avril 1933. A l'Académie de Sciences de Prusse.
J'ai appris d'une source tout à fait sûre, que l'Académie des Sciences a parlé, dans une déclaration officielle, d'une " participation d'Albert Einstein à la campagne menée en France et en Amérique contre les soi-disant atrocités allemandes ".
Je déclare par la présente que je n'ai jamais participé à une campagne de ce genre, et je dois ajouter que je n'ai jamais vu nulle part, en général, de manifestation de cette nature. En tout et pour tout, on s'est contenté de reproduire et de commenter les dispositions et manifestations officielles des membres responsables du gouvernement allemand, ainsi que le programme concernant la ruine des juifs allemands dans le domaine économique.
Les déclarations que j'ai remises à la presse visent ma démission de l'Académie et mon intention de renoncer à mes droits de citoyen prussien ; j'ai donné comme raison que je ne veux pas vivre dans un pays dans lequel il n'est pas assuré aux individus l'égalité des droits devant la loi, ainsi que la liberté de parole et d'enseignement.
En outre, j'ai expliqué l'état actuel de l'Allemagne comme un état d'aberration mentale des masses et j'ai dit aussi quelque chose sur les causes de cette maladie.
Dans un écrit que j'ai remis, aux fins de propagande, à la Ligue internationale pour la lutte contre l'antisémitisme et qui n'était point du tout destiné à la presse, j'ai demandé à tous les gens sensés et restés encore fidèles aux idéals d'une civilisation menacée, de s'appliquer énergiquement à éviter que cette psychose des masses qui se manifeste d'une manière si terrible en Allemagne ne s'étende pas davantage.
Il aurait été facile à l'Académie de se procurer le texte exact de mes déclarations avant de s'exprimer à mon égard comme elle l'a fait. La presse allemande a reproduit mes explications d'une façon tendancieuse, mais il n'est pas possible d'attendre autre chose d'une presse muselée comme elle l'est actuellement.
Je me déclare responsable du moindre mot que j'ai publié. Mais, d'autre part j'attends de l'Académie, puisqu'elle s'est déjà associée à ma diffamation devant le public allemand, qu'elle porte ma déclaration à la connaissance de ses membres, ainsi que du public allemand devant lequel j'ai été calomnié.
DEUX RÉPONSES DE L'ACADÉMIE DE PRUSSE
Berlin, le 7 avril 1933.
L'Académie des Sciences de Prusse à M. le professeur Albert Einstein, à Leiden, aux bons soins de M. le professeur Ehrenfest.
Comme secrétaire actuellement en exercice de l'Académie de Prusse, je vous accuse réception de votre communication datée du 28 mars, par laquelle vous avez remis votre démission de membre de cette Académie. Dans la séance plénière du 30 mars 1933, l'Académie a pris connaissance de votre départ.
Si l'Académie regrette très profondément ce dénouement, ce regret porte au fond sur le fait qu'un homme, de la plus haute valeur scientifique, à qui une longue activité parmi des Allemands, une longue participation à nos travaux auraient dû inculquer la manière d'être et de penser allemande, s'est rallié maintenant, à l'étranger, à un milieu qui s'emploie, certainement en partie par méconnaissance des conditions et des événements réels, à répandre de faux jugements et des soupçons sans fondement pour faire du tort à notre peuple allemand. D'un homme qui a pendant si longtemps appartenu à notre Académie, nous aurions assurément attendu que, sans tenir compte de sa propre position politique, il se fût mis du côté de ceux qui, dans les temps que nous traversons, ont défendu notre peuple contre la marée montante de la calomnie. Combien, dans ces temps de suspicions en partie monstrueuses, en partie risibles, votre témoignage en faveur du peuple allemand aurait précisément agi puissamment à l'étranger ! Qu'au lieu de cela, votre témoignage ait pu être utilisé par ceux-là mêmes qui, non content d'être les ennemis et les désapprobateurs du gouvernement allemand, sont aussi ceux du peuple allemand, cela a été vraiment pour nous une dure et douloureuse désillusion ; elle nous aurait, selon toute vraisemblance obligé à nous séparer de vous, même si votre démission ne nous était pas parvenue.
Avec nos profonds respects.
(signé) von FICKER.
11 avril 1933.
L'Académie des Sciences, fait observer que sa déclaration du 1er avril 1933 n'est pas fondée uniquement sur les dires des journaux allemands, mais principalement sur ceux des journaux étrangers, en particulier français et belges, auxquels M. Einstein n'a pas contredit ; de plus, elle a pris connaissance, entre autres, de la déclaration de ce dernier à la Ligue contre l'antisémitisme dont le texte littéral a été largement répandu et dans laquelle il s'attaque au retour de l'Allemagne à la barbarie des premiers âges. D'ailleurs l'Académie constate que M. Einstein, qui d'après sa propre déclaration n'a pris aucune part aux campagnes menées à l'étranger n'a rien fait non plus pour s'opposer aux diffamations et suspicions, comme, de l'avis de l'Académie, sa qualité de membre depuis de longues années lui en faisait un devoir. Au contraire, M. Einstein a fait, et cela à l'étranger, des déclarations dont devaient nécessairement tirer profit et abuser, à titre de déclarations d'un homme de réputation mondiale, tous les milieux qui se posent en ennemis et désapprobateurs non seulement du gouvernement allemand, mais du peuple allemand tout entier.
Pour l'Académie des Sciences de Prusse,
(signé) H. von Ficker, E. Heymann secrétaires perpétuels
RÉPONSE D'ALBERT EINSTEIN
Le Coq-Sur-Mer (Belgique), le 12 avril 1933.
A l'Académie des Sciences de Prusse, Berlin.
Je reçois votre lettre du 7 avril courant et je regrette extrêmement l'état d'esprit qu'elle révèle.
En ce qui concerne les faits, je n'ai que ceci à répondre :
Votre affirmation sur mon attitude n'est, au fond, qu'une autre forme de votre déclaration déjà publiée, dans laquelle vous m'avez accusé d'avoir participé à des campagnes mensongères contre le peuple allemand. J'ai déjà indiqué dans ma dernière lettre que cette affirmation était une calomnie. Vous avez fait, en outre, observer qu'un témoignage de ma part en faveur du peuple allemand aurait eu une action puissante à l'étranger. A cela je dois répondre qu'un témoignage de la nature de celui que vous exigez de moi équivaudrait à une négation de toutes les idées de justice et de liberté en faveur desquelles j'ai lutté pendant toute ma vie. Un tel témoignage n'aurait pas été, comme vous le dites, un témoignage en faveur du peuple allemand ; au contraire, il n'aurait pu que favoriser ceux qui cherchent à écarter ces idées et ces principes qui ont valu au peuple allemand une place d'honneur dans la civilisation mondiale. Par un tel témoignage, dans les circonstances actuelles, j'aurais contribué, bien que seulement indirectement, à la dégradation des moeurs et à l'anéantissement de toutes les valeurs de culture actuelles.