Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 42 sur 65

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Comment je vois le monde

Les Héritiers

Il paraît être un fait général, que les minorités, surtout celles dont les individus sont reconnaissables à des caractéristiques physiques, sont traitées par les majorités, parmi lesquelles elles vivent, comme des classes inférieures de l'humanité. Ce qu'il y a de tragique dans le sort de ces individus, ce n'est pas seulement le dommage, instinctivement réalisé, que subissent ces minorités au point de vue social et économique, mais aussi le fait que ceux qui sont soumis à ce traitement succombent eux-mêmes à ce préjugé sur leur valeur, et se considèrent de leur propre gré comme des inférieurs. Cette deuxième partie du mal, la plus grave, peut être guérie par des relations plus étroites et par une éducation de la minorité, poursuivant nettement et énergiquement son but ; on parviendra ainsi à libérer moralement les minorités.

L'effort conscient et énergique des noirs américains mérite, dans cet ordre d'idées, d'être reconnu, et encouragé.

 

LES HÉRITIERS

 

Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.

Les générations précédentes ont pu croire que les progrès intellectuels et ceux de la civilisation n'étaient pas pour eux autre chose que les fruits du travail de leurs devanciers dont ils avaient hérité et qui leur fournissaient une vie plus aisée et embellie. Mais les épreuves plus dures de notre époque ont montré que c'était là une illusion néfaste.

Nous voyons que les plus grands efforts doivent être faits pour que cet héritage soit non pas une malédiction, mais une bénédiction pour l'humanité. Si jadis un homme avait de la valeur au point de vue social quand il se libérait dans une certaine mesure de l'égoïsme personnel, on doit maintenant exiger de lui qu'il triomphe de l'égoïsme national et de l'égoïsme de classes. En effet, c'est seulement lorsqu'il aura atteint ce niveau supérieur qu'il contribuera à améliorer le sort de la société humaine.

A l'égard de cette exigence la plus importante de l'époque actuelle, les habitants des petits États se trouvent placés dans une situation relativement plus favorable que les citoyens des grandes nations, parce que ces derniers se trouvent exposés, politiquement et économiquement, aux séductions du déploiement de la puissance brutale. La convention conclue entre la Hollande et la Belgique, qui est le seul rayon de lumière apparu dans l'évolution européenne dans ces derniers temps, fait espérer qu'il incombera aux petites nations un rôle de premier plan dans l'effort pour parvenir, grâce au renoncement à la liberté illimitée des États isolés, à se libérer du joug indigne du militarisme.