Comment je vois le monde
Les Juifs Ont-Ils une Manière Spéciale de Voir le Monde ?
LES JUIFS ONT-ILS UNE MANIÈRE SPÉCIALE DE VOIR LE
MONDE ?
Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934.
A mon avis, il n'existe pas, au sens philosophique, une manière juive de concevoir le monde. Le judaïsme me paraît concerner presque exclusivement la position morale dans la vie et pour la vie ; il me paraît être davantage l'essence de la conception de la vie qui existe dans le peuple juif que l'essence des lois inscrites dans la Thora et interprétées dans le Talmud. La Thora et le Talmud ne sont pour moi que les témoignages les plus importants du règne de la conception judaïque de la vie aux temps anciens.
Les points essentiels de la conception judaïque de la vie me paraissent être les suivants : affirmation du droit à la vie pour toutes les créatures ; la vie de l'individu n'a de sens qu'au service de l'embellissement et de l'ennoblissement de l'existence de tous les êtres vivants ; la vie est sacrée, c'est-à-dire qu'elle est la valeur suprême de laquelle doivent dépendre toutes les évaluations morales ; la sanctification de la vie super-individuelle entraîne la vénération de tout ce qui tient l'esprit - trait particulièrement caractéristique de la tradition juive.
Le judaïsme n'est pas une foi. Le Dieu d'Israël n'est qu'une négation de la superstition, le résultat imaginaire de la suppression de celle-ci. C'est aussi une tentative de fonder la loi morale sur la crainte, tentative peu glorieuse et regrettable. Cependant il me semble que, dans le peuple juif, la forte tradition morale s'est libérée de cette crainte dans une large mesure. Il est clair également que " servir Dieu " est devenu l'équivalent de " servir l'être vivant ". C'est en faveur de cette idée que les meilleurs du peuple juif, en particulier Jésus et les Prophètes, ont combattu inlassablement.
Ainsi donc le judaïsme n'est pas une religion transcendante, il a seulement à s'occuper de la vie vécue, palpable pour ainsi dire, et de rien autre chose. Il me paraît par conséquent douteux qu'on puisse l'appeler une " religion " au sens courant du terme, puisqu'il n'est exigé du juif aucune foi, mais la sanctification de la vie dans le sens supra personnel.
Mais il se trouve encore autre chose dans la tradition judaïque ; c'est ce qui apparaît si magnifiquement dans maints psaumes, une sorte d'ivresse joyeuse et d'étonnement en présence de la beauté et de la sublimité de ce monde, duquel l'homme ne peut d'ailleurs obtenir qu'un faible pressentiment. C'est justement le sentiment duquel aussi la véritable recherche tire sa force intellectuelle ; mais c'est lui aussi qui parait se manifester dans le chant des oiseaux. Ici la liaison avec l'idée de Dieu ne paraît que comme la simplicité d'un enfant.
Mais ce que je viens de dire caractérise-t-il le judaïsme ? Cela existe-t-il quelque part ailleurs sous un autre nom ? A l'état pur il n'existe nulle part, pas même dans le judaïsme, où le culte exagéré de la lettre obscurcit la pure doctrine. Mais je vois cependant dans le judaïsme, une de ses réalisations les lus pures et les plus actives. Cela paraît vrai, surtout si l'on pense au principe de la sanctification de la vie.
Il est caractéristique que dans le précepte de sanctification du Sabbat, les animaux soient expressément compris, tellement on a senti la nécessité d'avoir comme idéal la solidarité des êtres vivants. Le postulat de la solidarité de tous les hommes s'exprime encore bien plus énergiquement et ce n'est pas par hasard que les revendications socialistes ont émané pour la plus grande part des Juifs.
Une petite phrase que Walther Rathenau m'a dite un jour au cours d'une conversation exprime fort bien combien la conscience de la sainteté de la vie est vivante dans le peuple juif. Quand un Juif dit qu'il va pour son plaisir à la chasse, il ment. On ne saurait exprimer plus simplement la conscience de la sainteté de la vie, telle qu'elle existe chez les Juifs.
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