Comment je vois le monde

Albert Einstein · Chapitre 22 sur 65

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Comment je vois le monde

En L'honneur du Soixante Dixième Anniversaire de Arnold Berliner

EN L'HONNEUR DU SOIXANTE DIXIÈME ANNIVERSAIRE DE

ARNOLD BERLINER

 

Paru dans Die Naturwissenschaften (Les Sciences Naturelles), Vol. 20, p. 913, 1932. Berliner, un physicien allemand, fut l'éditeur de cette revue mensuelle de 1913 à 1935, lorsqu'il en fut empêché par le régime nazi car il était juif. Sept ans plus tard, à l'âge de quatre-vingt ans, sur le point d'être déporté, Berliner se suicida.

Je voudrais expliquer ici, à mon ami Berliner et aux lecteurs de cette revue, pourquoi j'apprécie lui et son oeuvre à un si haut degré. C'est à cette place que je dois le faire, sinon je n'en aurais plus l'occasion. Car notre éducation, portée vers tout ce qui est objectif, a rendu tabou tout ce qui est personnel et ce n'est que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles comme celle-ci que l'humble mortel peut se permettre de pécher à cet égard.

Après cette digression pardonnable, revenons aux questions objectives. Le domaine des faits scientifiques s'est considérablement étendu et la connaissance théorique, dans toutes les sphères des sciences, s'est approfondie au-delà de tout ce qu'on pouvait prévoir. Mais la capacité de compréhension humaine est et demeure liée à des limites étroites. Il n'a donc pas manqué d'arriver que l'activité du chercheur individuel a dû se réduire à un secteur de plus en plus limité de l'ensemble de la science. Mais il y a encore pire : il résulte de cette spécialisation que la simple intelligence générale de cet ensemble, sans laquelle le véritable esprit de recherches doit nécessairement s'attiédir, parvient de plus en plus difficilement à se maintenir à hauteur du progrès scientifique. Il se crée une situation analogue à celle qui dans la Bible est représentée symboliquement par l'histoire de la Tour de Babel. Quiconque fait des recherches sérieuses ressent douloureusement cette limitation involontaire à un cercle de plus en plus étroit de l'entendement, qui menace de priver le savant des grandes perspectives et de le rabaisser au rang de manoeuvre.

Nous avons tous souffert de cette misère, mais rien entrepris pour l'alléger. Cependant Berliner a créé une aide, pour les pays de langue allemande, d'une manière exemplaire. Il a reconnu que les revues populaires existantes étaient, en effet, fort bien parvenues à fournir aux profanes de l'instruction, stimulant leur intérêt ; mais il a vu aussi qu'un organe dirigé systématiquement avec un soin particulier était une nécessité pour l'orientation scientifique des savants faisant des recherches et voulant se mettre au courant du développement des problèmes, des méthodes et des résultats scientifiques, de manière à pouvoir se former par eux-mêmes un jugement. Il a poursuivi cet objectif pendant de longues années avec beaucoup de compréhension et une ténacité non moins grande et nous a ainsi rendu à tous, ainsi qu'à la science, un service dont nous ne saurions lui être trop reconnaissants.