Comment je vois le monde
Sur l'éducation
L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DE DAVOS
En 1928, Einstein fut invité par l'Université internationale de Davos, célèbre institution suisse destinée aux tuberculeux. Cette allocution a précédé sa lecture des "Concepts fondamentaux en physique et leur développement ". Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam : Querido Verlag, 1934.
Senatores boni viri, senatus autem bestia. (Les sénateurs sont de braves gens, mais le Sénat n'est qu'une bête.) C'est en ces termes qu'un professeur suisse de mes amis écrivait un jour, sur son ton de plaisanterie habituel, à une Faculté Universitaire qui l'avait mécontenté. Les communautés ont, en effet, l'habitude de se laisser moins guider par le sentiment de responsabilité et par des scrupules de conscience que les individus. Que de dures souffrances apportent à l'humanité les guerres et les oppressions de toute nature, qui comblent la Terre de douleurs, de gémissements et d'amertume !
Et, cependant, il n'y a que la coopération impersonnelle de beaucoup d'individus qui puisse réaliser des choses qui aient vraiment du prix. C'est par conséquent la plus grande joie que puisse éprouver un ami de l'humanité que de voir s'ouvrir et se fonder au prix de grands sacrifices une entreprise de communauté, dont l'unique objectif est de favoriser la vie et la civilisation.
J'ai éprouvé une de ces pures joies quand j'ai entendu parler des cours de l'École Supérieure de Davos. Il s'agit là d'une oeuvre de sauvetage, faite avec prudence et sage limitation, qui repose sur une nécessité des plus sérieuses, quoique non évidente au premier venu. Plus d'un jeune homme vient dans cette vallée, comptant sur la force salutaire de la montagne ensoleillée et son corps recouvre la santé. Mais, enlevé pendant longtemps au travail normal, ce ressort de la volonté, à la merci des idées noires que lui cause son état physique, il perd aisément la tension morale, le sentiment de sa valeur dans la lutte pour la vie. Il ressemble dans une certaine mesure à une plante de serre chaude et, une fois sa santé rétablie, il a souvent de la peine à retrouver le chemin de la vie normale. Ceci s'applique surtout aux étudiants ; l'interruption de l'entraînement intellectuel dans la période décisive du développement laisse facilement derrière elle un vide qu'il est plus tard bien malaisé de combler.