Comment je vois le monde
Principes des Recherches
Nous avons établi que la physique inductive pose des questions à la physique déductive et réciproquement et que la réponse à ces questions exige la tentions de tous les efforts : puisse-t-on bientôt réussir, grâce à la collaboration, à obtenir des progrès définitifs.
PRINCIPES DES RECHERCHES
Discours prononcé à la séance solennelle de la Société de Physique de Berlin en l'honneur du soixantième anniversaire de Max Planck. Paru dans Mein Weltbild, Amsterdam: Querido Verlag, 1934. Max Planck (1858-1947) fut pendant de nombreuses années professeur de physique théorique à l'Université de Berlin. Sa contribution la plus remarquable à la physique est la théorie quantique, qu'il a développée en 1900 et qui a fourni les bases pour le développement de la physique nucléaire moderne. Après Planck, ce fut Einstein qui fit le travail de pionnier dans ce domaine balbutiant, avec sa théorie des photons (1905) et sa théorie de la chaleur spécifique (1907). Ce fut lui qui perçut, plus que tout autre, le caractère fondamental et incontournable du concept quantique dans toutes ses ramifications.
Quelle variété de construction présente le temple de la Science ! Combien différents sont les hommes qui le fréquentent, ainsi que les forces morales qui les y ont conduits ! Plus d'un s'occupe de science avec la joie de sentir ses facultés intellectuelles supérieures : pour lui la science est le sport qui lui convient, qui doit lui permettre de vivre d'une façon intense et de satisfaire son ambition. On y en trouve aussi beaucoup qui, uniquement dans un but utilitaire, veulent apporter ici leur offrande au bouillonnement du cerveau. Qu'un ange de Dieu vienne à passer et chasse du Temple les hommes appartenant à ces deux catégories, l'édifice serait vide d'une manière inquiétante s'il n'y restait encore des hommes d'autrefois et du temps présent : dans ce nombre compte notre Planck et c'est pour cela que nous l'aimons.
Je sais bien que nous venons, ainsi d'un coeur léger, de chasser du Temple bien des hommes qui en ont bâti une grande partie, peut-être la plus grande : pour beaucoup, la décision à prendre aurait probablement paru amère à notre ange du ciel. Mais une seule chose me parait certaine : s'il n'y avait eu que des hommes de la catégorie qu'on vient de chasser, le temple n'aurait pas pu s'élever, pas plus que des plantes grimpantes ne peuvent, à elles seules, faire croître une forêt. Vraiment, à ces hommes, une place quelconque de l'activité humaine suffit : ce seront les circonstances extérieures qui décideront s'ils seront ingénieurs, officiers, commerçants ou savants. Mais tournons maintenant nos regards vers ceux qui ont trouvé grâce devant l'ange : ici nous voyons, pour la plupart, des individus singuliers, fermés, isolés qui, malgré ces points communs, se ressemblent au fond moins entre eux que ceux qui ont été expulsés. Quelle est l'impulsion qui les a conduits au Temple ? La réponse n'est pas aisée et ne peut certainement pas s'appliquer identiquement à tous. Tout d'abord, avec Schopenhauer, je crois qu'un des mobiles les plus puissants qui poussent vers l'art et la science est le désir de s'évader de la vie de chaque jour avec sa grossièreté pénible et son vide désespérant, d'échapper aux chaînes des désirs individuels éternellement changeants ; il pousse les êtres aux cordes sensibles hors de l'existence personnelle, en les attirant vers le monde de la contemplation et à l'entendement objectifs ; ce mobile est comparable au désir ardent qui attire irrésistiblement les citadins hors de leur milieu bruyant et confus vers les régions paisibles des hautes montagnes, où le regard glisse au loin à travers le calme et la pureté de l'atmosphère et caresse de calmes contours qui paraissent créés pour l'éternité.
Mais, à ce mobile, pour ainsi dire, négatif, s'en ajoute un autre, positif. L'homme cherche, d'une manière qui lui soit adéquate, à se façonner une image du monde, claire et simple, et à triompher ainsi du monde de l'existence en s'efforçant de le remplacer, dans une certaine mesure, par cette image. C'est ainsi qu'agissent, chacun à sa manière, le peintre, le poète, le philosophe spéculatif, le naturaliste. De cette image et de sa conformation, il fait le centre de gravité de sa vie sentimentale en vue d'y chercher le calme et la solidité qui lui échappent dans le cercle trop étroit de son existence personnelle et tourbillonnante.
Parmi toutes ces images possibles du monde, quelle est la position occupée par celle que crée le physicien théoricien ? Cette image comporte les exigences les plus sévères au sujet de la rigueur et de l'exactitude de représentation des rapports réciproques, comme, seule, l'utilisation du langage mathématique peut le procurer. Mais, en revanche, le physicien doit se résigner à cela d'autant plus catégoriquement qu'il est obligé de se contenter de représenter les phénomènes les plus simples de tous, ceux que l'on peut rendre abordables à nos sens, tandis que tous les phénomènes plus complexes ne peuvent pas être reconstitués par l'esprit humain avec cette précision et cet esprit de suite subtils et réclamés par le physicien théoricien. L'extrême netteté, clarté, certitude, ne s'obtiennent qu'aux dépens de l'intégralité. Mais quel attrait peut donc avoir le fait de saisir exactement une portion aussi petite de la nature, en laissant de côté, avec timidité et sans courage, tout ce qui est plus compliqué et plus délicat ? Le résultat d'un effort aussi résigné mérite-t-il ce nom plein de fierté, l' " Image du Monde " ?
Oui ! je crois que ce nom est mérité, car les lois générales, qui servent de base aux constructions de la pensée du physicien théoricien, ont la prétention d'être valables pour tous les événements naturels. En se basant sur elles et en se servant exclusivement de déductions rigoureusement logiques on devrait parvenir à donner une image exacte, c'est-à-dire une théorie des phénomènes naturels, y compris, ceux de la vie, si ce processus de déduction ne dépassait pas de loin la capacité du cerveau humain. Ce n'est donc pas entièrement et par principe que l'on renonce à l'intégralité de l'image physique du monde.
La mission la plus haute du physicien est donc la recherche de ces lois élémentaires les plus générales, desquelles on part pour atteindre, par simple déduction, l'image du monde. Aucun chemin logique ne mène à ces lois élémentaires : seule, l'intuition s'appuyant sur le sentiment de l'expérience y conduit. Cette incertitude de la méthode à suivre pourrait faire croire qu'il serait possible d'établir à volonté un grand nombre de systèmes de physique théorique de valeur équivalente : en principe aussi, cette opinion est certainement fondée. Mais le développement de la question a montré que, de toutes les constructions imaginables, une seule, pour le moment, s'est manifestée comme absolument supérieure à toutes les autres. Aucun de ceux qui ont approfondi réellement le sujet ne saurait nier que le monde des observations détermine pratiquement, sans ambiguïté, le système théorique et que néanmoins aucune voie logique ne conduit des observations aux principes de la théorie : c'est ce que Leibnitz a si heureusement appelé l'harmonie " préétablie ". C'est précisément de ne pas tenir suffisamment compte de cette circonstance que les physiciens ont fait un lourd reproche à maint théoricien de la connaissance. C'est là aussi que me paraissent se trouver les racines de la polémique d'il y a quelques années entre Mach et Planck.
Le désir ardent d'une vision de cette harmonie " préétablie " est la source de la persévérance et de la patience inépuisables avec laquelle nous voyons Planck s'adonner aux problèmes les plus généraux de notre science sans se laisser détourner par des buts plus aisément saisissables et plus profitables. J'ai souvent entendu dire que des confrères attribuaient cette manière d'agir à une énergie et discipline extraordinaires ; je crois qu'ils ont tout à fait tort. L'état sentimental qui rend apte à de pareilles actions ressemble à celui des religieux ou des amants : l'effort journalier ne provient pas d'une préméditation ou d'un programme, mais d'un besoin immédiat. Je vois ici notre cher Planck qui rit en lui-même de l'usage enfantin que je fais de la lanterne de Diogène. Notre sympathie pour lui n'a pas besoin de s'appuyer sur des raisons fragiles. Puisse l'amour de la science embellir