Connemara Queen
Chapitre 9
Le vétérinaire de Galway m’a téléphoné en début de semaine. Il avait eu le résultat de l’antibiogramme. Les pattes de Reine étaient infectées par deux germes bactériens.
— Une vraie saloperie qui a boulotté tous les antibiotiques sauf deux : la céphalosporine et la gentalline.
La céphalosporine, m’a-t-il dit, on pouvait tirer une croix dessus. Elle n’était utilisée qu’en milieu hospitalier – et encore, réservée aux cas extrêmes : greffés du cœur et autres grands opérés – et même en admettant que par une combine quelconque je puisse m’en procurer, ce produit serait au-dessus de mes moyens. Quelque chose comme mille livres le flacon. Heureusement restait la gentalline dont le prix était plus abordable, bien que relativement élevé.
Passé le coup de feu de quatorze heures, je suis descendu à Galway. Une heure et demie de route en roulant tranquillement.
Le vétérinaire était un jeune gars sympathique. Une barbe blonde et fournie lui donnait l’air jovial. J’ai soulevé Reine et je l’ai tenue sur la table d’examen.
— Pas beau du tout… Il n’y a rien de pire que ces bactéries qui se développent au niveau cutané. Les chiens se lèchent, les plaies ne sont jamais propres, ils sèment les germes un peu partout.
Il s’est pesé seul, puis avec Reine dans ses bras.
— Un poids de minette, ma belle…
Il s’est livré à des calculs sur un bloc d’ordonnances.
— Deux centicubes et demi pour commencer. Vous savez faire des piqûres ? N’importe comment, il faudra bien. Je suppose que vous n’allez pas vous taper la route deux fois par jour. Voilà le flacon. En principe ça suffit. Une injection matin et soir. Deux centicubes et demi pendant dix jours, un ensuite. Vingt jours en tout.
Il a préparé une seringue.
— Vingt jours !
— Il faut mettre le paquet. Je ne veux pas prendre de risques. Si on arrête trop tôt… et si la gentalline ne marche pas – remarquez il n’y a aucune raison que ça ne marche pas –, votre chienne sera foutue. Pour la piqûre, regardez. Dans la viande, en intramusculaire, ici dans le bas du dos, mais c’est impressionnant, il faut y aller gaiement. Ou bien ce que je vous conseille, la sous-cutanée. Vous pincez la peau…
Reine n’a pas senti l’aiguille s’enfoncer. En revanche, quand le produit a commencé de pénétrer, elle a grogné en se redressant.
— Je ne vous compte pas les seringues, elles sont offertes par les labos. Je vous en mets une demi-douzaine de plus, au cas où vous casseriez des aiguilles. Attention de ne pas vous piquer. Vous y auriez le droit à votre tour, à quelques piqûres dans le cul. Pas marrant. La gentalline, ça brûle comme un fer rouge. Je vous note les doses sur la boîte. Si vous avez un problème, téléphonez-moi.
Je lui devais cent livres. Une question me tarabustait : pourquoi Reine et pas les autres chiens du village ? Puisque ce germe était si virulent, pourquoi n’y avait-il pas, dans les environs de Cornawona, une armée de setters, de sheepdogs et de greyhounds éclopés ?
— Vous avez eu la rougeole ? Les oreillons ? La coqueluche ? Il y a des individus forts et des individus faibles. Votre chienne a très certainement un déficit immunitaire. Ses défenses naturelles sont affaiblies. Cela dit, ça ne l’empêchera pas de vivre longtemps. Ça dépendra d’une autre saloperie de bactérie qui passera ou ne passera pas dans les parages.
*
— Oh ! Tom, tu vas vraiment faire ça ? s’est exclamée Claire le lendemain matin lorsqu’elle m’a vu préparer la seringue.
Reine était couchée sur son sac. J’ai chassé l’air de l’aiguille, j’ai pincé la peau… Bon Dieu, ça ne rentrait pas facilement. J’ai eu l’impression de déchirer le cuir. La chienne a frémi. Apparemment, elle ne sentait pas l’aiguille sous sa peau. J’ai appuyé sur le piston. Reine a secoué la tête. Alors qu’il ne restait qu’un centicube, à peine, elle s’est dressée sur ses pattes en hurlant. De peur que l’aiguille ne se casse, j’ai vidé le reste du liquide, d’un coup. La chienne a détalé, puis elle est revenue vers moi, l’oreille basse. Je l’ai caressée. J’avais blêmi. J’ai rangé tout mon matériel d’infirmier – seringues, gants, compresses, daquin, bandes, flacon de gentalline – dans un carton de bière.
Le soir, Reine s’est sauvée à la vue du carton. Elle avait mémorisé. Avant la deuxième piqûre. Ça promettait. Je l’ai coincée derrière le bar et j’ai tenté de l’apaiser – elle tremblait et grognait. J’ai enfoncé l’aiguille dans le tampon en caoutchouc du flacon et j’ai rempli la seringue. Reine a montré les crocs. Je suis allé chercher une laisse ainsi qu’une lanière de tissu. J’ai attaché Reine très court à un pilier du hangar et je l’ai muselée au moyen du ruban. Elle m’aurait bousillé le bras. J’ai pu opérer tranquillement. Prisonnière de la laisse et de mes genoux, Reine a eu un long frémissement. Détachée, elle s’est roulée sur le dos.
— Tu n’es pas au bout de tes peines, m’a dit Paddy.
— Tu veux lui faire la prochaine ?
— Bon Dieu non, je tomberais dans les pommes.
Le lendemain matin, Reine a été plus maligne que moi. Elle m’a carrément faussé compagnie. Elle ne s’est pas planquée sous le bar, elle a filé comme une folle dans la grand-rue. Je l’ai récupérée vers onze heures et je l’ai attachée.
— Désolé, ma belle, tu vas te payer dix-neuf jours de quarantaine.
Et durant plus de deux semaines, j’ai répété le même stratagème – la laisse, la muselière – avec une variante : après la piqûre, une récompense. Un steak bleui à la poêle. Et au bout de neuf jours, quand la dose a diminué, ça a été plus facile. Un centicube, ça passait plus vite, et j’avais acquis une certaine dextérité. Et puis surtout, Reine semblait avoir associé la douleur à la récompense immédiate. Et à la guérison.
— Tu rêves, Tom, m’a dit Claire, ce n’est qu’un chien.
Peut-être. En tout cas, j’avais la conviction que Reine comprenait que j’étais en train de la guérir.
Elle était déjà guérie. Elle n’avait plus besoin de compresse ni de bande, elle ne se léchait plus, ses coussins étaient parfaitement secs, le cuir s’était reconstitué, et j’ai été tenté d’arrêter le traitement. Mais les paroles du vétérinaire me rappelaient à la raison. Continuer. Occire le germe.
*
Occire tous les germes… Tous ceux qui m’infestaient. Je croyais y avoir réussi. Mais les griffes de la bête étaient profondément enfoncées dans ma chair.
Pourtant, si je regardais en arrière tout au long de ces trois semaines, je ne voyais que du bleu. Claire et moi nous vivions comme mari et femme, Paddy n’y trouvait rien à redire, qui n’était pas un bigot. Simplement, à mots couverts, il laissa entendre qu’il n’aimerait pas être grand-père avant l’heure. Il m’avait promis de partager les bénéfices du Corner Bar jusqu’à ce que la donation soit signée – manière élégante d’éviter que je ne sois son salarié. Les clients m’appréciaient et Claire et moi nous recevions plus d’invitations que nous ne pouvions en accepter.
Entre midi et quinze heures elle s’occupait du service et je lui donnais un coup de main. Paddy tenait le bar dans l’après-midi, tout en bricolant. J’étais sur le pont le soir, jusqu’à la fermeture. Ainsi j’avais mes matinées et mes après-midi de libres.
Le traitement de Reine était terminé et depuis plusieurs jours elle attendait la récompense suprême : une balade dans les hautes terres.
Où m’attendait le destin.
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