Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 19 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 19

 

 

Que dire d’un bled quand il perd la boule ? Qu’il se cogne contre ses murs ? Que ses rues se gondolent ? Que ses fenêtres s’ouvrent et poussent des cris de fureur ? Que les battants de ses portes claquent et applaudissent à l’orgie ? Que ses toits se soulèvent et tels des corbeaux noirs survolent les chambres dénudées ? Qu’il pisse du sang par ses égouts, que ses caniveaux glougloutent comme une vieille tuyauterie déglinguée, qu’il urine de la bière par ses pompes publiques et qu’il dégorge des tonnes de merde liquide ?

Voilà le cauchemar que j’ai fait. Mr. Cornawona, paisible village du Connaught, ainsi que tous ses cousins et cousines du Nord-Ouest irlandais dansaient la sarabande, se saoulaient la gueule, abattaient les chevaux de leurs croque-morts, équarrissaient les bêtes et jetaient leurs tripes aux chiens et, dans des clameurs frénétiques de fête païenne, élevaient de noires statues à la gloire du dieu que chaque année qui passe voit glisser hors des flots des marées d’équinoxe : sa majesté le lévrier, la poitrine gonflée d’orgueil, la queue recourbée en forme de crochet comme celle du démon dans la peau d’un bouc.

Je me suis réveillé en sursaut. Je baignais dans ma sueur. La réalité n’était pas très éloignée de ces images cauchemardesques. La veille, vendredi soir, Connemara Queen avait gagné la demi-finale. J’avais le sentiment que c’était écrit depuis les origines des temps – oui, le sentiment d’avoir vécu une vie antérieure et qu’un dieu vicieux avait effacé la suite de ma mémoire.

Un comité de réception m’attendait au village. George à l’accordéon, Peter à la guitare, bouches luisantes qui me postillonnaient des félicitations, mains qui se tendaient vers moi, mains qui voulaient toucher Reine, mains moites qui s’en retournaient au fond des poches serrer des rouleaux de billets qu’on jouerait le surlendemain, beuglements d’ivrognes cherchant déjà une voiture pour les amener à Galway le dimanche midi, et, au fur et à mesure que la bière descendait dans les gosiers, des poussées de haine, des appels au meurtre.

— On l’enculera, cette ordure de Francis !

— Oui, encule-le pour nous, Tom ! Jusqu’au trognon !

— Cet enfoiré, chuis sûr et certain qu’il baise sa sœur.

— Cette salope, je me la ferais bien.

— Ho ! Vous savez ce qu’on va faire, les gars ? Demain soir on va organiser un tintouin du diable sous ses fenêtres. Comme ça son putain de clébard gueulera toute la nuit et il sera crevé dimanche.

— Une rudement bonne idée, mon pote !

— Ouais, le père Costello était du côté des Tans, c’est mon grand-père qui me l’a dit.

— T’es con, mec, qu’est-ce que ça a à voir avec la finale ?

— Ça a à voir qu’ils nous ont toujours entubés.

ASSEZ !

Assez… La chambre était pleine de leurs voix. J’avais envie de hurler. Je me suis levé. Claire s’est retournée dans son sommeil. J’ai allumé la lampe de chevet. Il était cinq heures. J’avais dormi trois heures. Couchée sur la descente de lit, Reine m’a regardé d’un œil interrogateur. Je l’ai sifflée doucement et elle m’a suivi dans l’escalier. La nuit était noire. Je me suis fait du café et j’ai fumé une cigarette, la première depuis des années. J’ai fumé cinq cigarettes. Reine me considérait, étonnée que je ne mange pas, attendant un croûton de pain. J’ai vidé le reste du café dans l’évier, j’ai mis la bouilloire sur le gaz et je me suis préparé un vrai petit déjeuner. Reine a dégusté son toast au miel, délicate comme une vieille rombière, et je me suis fichu d’elle. J’ai ri tout haut. Elle a posé une patte sur mon genou et je lui ai dit :

— Bon Dieu, Reine, me regarde pas comme ça, tu me fends le cœur.

— Tu parles tout seul ?

J’ai sursauté. C’était Claire. Elle s’est servi une tasse de thé et s’est assise sur mes genoux. Elle avait enfilé un paletot sur sa courte chemise. Je l’ai embrassée dans le cou et j’ai glissé ma main entre ses cuisses. Elle a écarté les jambes, imperceptiblement. Accrochés l’un à l’autre, nous sommes remontés et je l’ai prise aussitôt. En jouissant elle a mordu mon épaule.

— Pardon, Tom, a-t-elle dit plus tard, pardon pour tout.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Pardon de t’avoir mis le grappin dessus…

Ça n’avait aucun sens Sortait-elle d’un cauchemar, elle aussi ?

De nouveau dans la cuisine, nous avons fini de déjeuner. Claire a passé sa main devant les yeux de Reine.

— Tu as vu ses pupilles ?

— La lumière est faible.

— Oh ! Tom, vivement que ce soit fini !

— Un peu plus de vingt-quatre heures…

— Tu es sûr que tu oublieras tout ça, après ?

— Oui. Pour moi nous sommes déjà lundi.

J’étais sincère.

Nous avons décidé de ne pas ouvrir le bar.

 

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